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LITTÉRATURE – Entretien avec Lydie Salvayre, lauréate du Prix Goncourt 2014

Par | Publié le 15/06/2015 à 22:30 | Mis à jour le 06/01/2018 à 15:00

Lydie Salvayre, lauréate du Prix Goncourt 2014 avec Pas pleurer participait à une rencontre organisée à l'Ambassade de France près le Saint-Siège, jeudi 11 juin. Son livre est à la fois une leçon d'histoire et le roman d'une vie. Au c?ur d'une époque troublée par la guerre civile espagnole et l'épuration meurtrière effectuée par la droite conservatrice et bénie par l'Église, deux voix ainsi que deux échos, celle de Montse, mère de l'auteure, en pleine quête de liberté, et celle du célèbre écrivain Bernanos, fervent catholique, s'entremêlent pour raconter la douleur et l'horreur de ces années 1936 et 1937. La réflexion de Bernanos deviendra ensuite Les grands cimetières sous la lune. En dépit du contexte historique, entre souvenirs et discours, ce roman amusant et accessible, met le lecteur au c?ur d'une conversation intime, à la tonalité rafraichissante, entre une mère et sa fille. Rencontre avec Lydie Salvayre, de passage à Rome.

Lepetitjournal.com : Le rapport entre la mémoire et l'histoire constitue un aspect fondamental de votre roman.  D'ailleurs, vous évoquez le changement physique de votre mère : "ma mère a été belle?aujourd'hui elle est vieille, le corps décrépit, elle souffre de troubles de la mémoire". Comment avez-vous abordé ce processus ?

Lydie Salvayre : C'est un des livres que j'ai écrit de la façon la plus aisée et la plus facile. J'étais heureuse chaque jour de m'y mettre. Concernant, la relation entre la mémoire et l'histoire, c'est vrai qu'en Europe, on est branché sur l'histoire. Néanmoins, j'avoue éprouver un certain agacement devant une littérature hypermnésique. En France, on vit, peut-être, dans un présent complètement amnésique, où les choses s'oublient sans arrêt. Bien que je participe à cette littérature hypermnésique, dans ce roman, j'avais le désir contradictoire de planter un personnage, celui de Montse, qui soit oublieux, afin de vanter les vertus de l'oubli, car sans oubli pas de souvenirs. Bref, à la fois un pied dans l'histoire et un personnage oublieux de toute l'histoire, sauf de celle qu'elle enchante. Je me suis peu occupé de l'histoire, c'est-à-dire de l'insurrection libertaire de 1936, pour me concentrer sur le vécu du personnage de Monste et, raconter son évolution ainsi que sa découverte de la liberté et de la vie : son passage du statut de femme ignorante, ne connaissant rien ni du monde, ni du sexe ni des hommes, à une position libre.

Ce livre raconte  la guerre d'Espagne et l'exil en France de vos parents. La condition de l'exil d'abord dans votre vie et ensuite dans ce roman joue un rôle essentiel. D'ailleurs, reconstruire une vie, celle de votre mère, en décrypter les souvenirs, et les restituer à la littérature a dû être assez difficile. Comment êtes-vous arrivée à prendre le recul pour raconter l'exil maternel et l'expérience libertaire espagnole ?

L.S. : D'abord, c'est peut-être pour cette raison que j'ai appelé le livre Pas pleurer, et que l'épigraphe du roman est une citation tirée du Don Quichotte de Miguel de Cervantes, ("¿De qué temes, cobarde criatura? ¿De qué lloras, corazón de mantequillas?",Don Quijote, II, 29, Ndlr), car  je voulais exprimer mon état d'esprit au moment de la conception du roman, évitant un récit larmoyant et douloureux sur l'exil. En termes de temps, prendre le recul a été simple parce que je vis dans une autre époque, par conséquent les choses ont eu le temps de s'arracher de la douleur du début. Franchement, reconstruire la vie de ma mère n'a pas été ni difficile, ni douloureux. Au contraire, cela m'a fait du bien, m'a permis de mettre en sureté cette histoire-là, de la faire revivre, car elle est décédée depuis quelques temps. Pour autant, écrire un récit pour faire revivre quelqu'un qui est mort, cela ne remplace jamais sa présence, en revanche son absence devient plus cruelle. Ensuite, concernant l'expérience libertaire en Espagne, c'est un évènement mal connu, parce qu'à l'époque, pour des raisons politiques, il fallait le tenir caché et garder cette histoire libertaire, que je connais par c?ur pour mille raisons, enterrée. De plus, c'est bizarre mais je suis cernée par des libertaires, à titre d'anecdote, la première fois que je suis allée chez ma voisine Sonia, j'ai vu une bibliothèque avec beaucoup de livres sur Buenaventura Durruti, ancien chef des miliciens libertaires, et elle m'a dit que son père, à 17 ans, était l'adjoint de Durruti. En conclusion, je n'ai fait aucun effort pour l'écrire.

On découvre dans votre livre la puissance du langage ou bien de deux langues. Dans quelle mesure, dans votre roman ainsi que dans votre vie, le Fragnol, cette "langue mixte et transpyrénéenne", est-il le témoin éloquent de l'intégration entre deux cultures, française et espagnole ?

L.S. : Absolument ! Mais c'est bien plus que ça, c'est une façon aussi de dire que la littérature peut porter plusieurs langues. Et ça je l'ai appris chez Gadda (Carlo Emilio Gadda, né le 14 novembre 1893 à Milan et mort le 21 mai 1973 à Rome, Ndlr). Dans son ?uvre, on trouve des dialectes romains, lombards ainsi que des injures, des chansons. Une culture érudite à côté d'une culture populaire.  Ce que j'aime chez Gadda c'est cette polyphonie à la fois linguistique et culturelle. Chaque fois que je viens en Italie, je le salue, je vais lui rendre visite au cimetière. Je l'adore. L'une des vertus de la littérature c'est de pouvoir faire revire toutes ces langues, ces argots, ces voix généralement exclues de la culture littéraire dominante. C'est une façon aussi de poser une question politique à la langue. Est-ce que la langue doit vivre comme une menace les mots immigrés ou pas ? On peut répondre tout de suite et sans hésitation que la langue est plus intelligente que les hommes qui la parlent. La langue française notamment, non seulement n'a pas peur de ces mots étrangers, mais en fait son miel. Les écrivains devraient, normalement, restituer ce caractère vivant de la langue, comme l'a fait Gadda. 

Votre roman est dominé par la présence d'une Église inquiétante, voire meurtrière. "L'Eglise espagnole est devenue la Putain des militaires épurateurs (?) l'infâme institution?". Quel est aujourd'hui, votre rapport à la foi et à l'Eglise ?

L.S. : (Rires) Je suis, cette année-ci, terrorisée, le mot n'est pas faible, par tous les fanatismes religieux. Franchement, je ne suis pas catholique, à vrai dire la plupart des enfants républicains espagnols n'ont pas eu une éducation catholique, en revanche je suis allée lire des textes religieux plus tard, ces écritures m'ont parlée, j'y ai trouvé bien sûr un bon intérêt. Dans Pas pleurer, je défends Bernanos, qui protège l'esprit évangélique, la parole christique contre, l'Église, l'institution catholique, je suis allée relire les Évangiles, d'ailleurs il y a dans le roman quelques citations.

Gianluca Venturini (Lepetitjournal.com de Rome) ? mardi 16 juin 2015

Crédit photo : © P.Ferrari Ambassade de France près le Saint Siège

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