Son fils : un journal imaginaire écrit par Justine Lévy

Par Fernando Couto e Santos | Publié le 27/01/2022 à 23:43 | Mis à jour le 28/01/2022 à 10:58
Livre de  Justine Lévy, son fils

 

Après avoir écrit des livres que l'on pourrait classer comme de l'autofiction, Justine Lévy change de registre et se met dans la peau d'Euphrasie Artaud, la mère de l'écrivain et acteur Antonin Artaud qui a passé une partie de sa vie dans des hôpitaux ou des asiles psychiatriques. Son fils, paru aux éditions Stock, est le journal imaginaire d'une mère désespérée et rejetée.

 

Antonin Artaud

On sait que le génie et la folie se côtoient souvent. À ce niveau, un des exemples les plus frappants dans la littérature française est celui de l'écrivain, acteur, poète, dessinateur et théoricien du théâtre Antonin Artaud. Né à Marseille le 4 septembre 1896 et mort à Ivry-sur-Seine le 4 mars 1948, Antoine Marie Joseph Paul Artaud, connu en pays littéraire sous le nom d´Antonin Artaud, a passé une partie de sa vie dans des hôpitaux ou des asiles psychiatriques. Il a d'ailleurs lutté toute sa vie contre des douleurs physiques, diagnostiquées comme issues de syphilis héréditaire, avec des médicaments et des drogues. Cette omniprésence de la douleur a influé sur ses relations comme sur sa création. Il a subi aussi des séries d'électrochocs lors d'internements successifs. Ceci ne l'a pas empêché de fréquenter le Tout-Paris -littéraire et artistique, les surréalistes et autres-, de se déplacer à l'étranger -en Algérie, au Mexique, en Irlande où il fut arrêté pour vagabondage et trouble de l'ordre public-, de participer en tant qu'acteur en des films de Carl Dreyer, Abel Gance et Maurice Tourneur, et d'écrire des livres remarquables comme, entre autres, L'ombilic des limbes, Le théâtre et son double ou Les Tarahumaras rédigé après son séjour au Mexique.


Son fils, un roman de Justine Lévy sous forme de journal imaginaire d'une mère désespérée et rejetée

Justine Lévy, à l'âge de 47 ans, a un peu changé de registre après avoir publié pendant une vingtaine d'années des livres que l'on pourrait classer comme de l'autofiction. Cette fois-ci, elle se met dans la peau d'Euphrasie, la mère d'Antonin Artaud, et son livre le plus récent, Son fils, paru en septembre aux éditions Stock, est le journal imaginaire -inspiré par des témoignages et des documents connus- d'une mère désespérée et souvent rejetée par son fils quoiqu'elle l'eût suivi de très près -parfois d'une façon un tant soit peu possessive, on doit en convenir- pendant ses internements. Il est vrai que -comme Justine Lévy elle-même l'a affirmé dans une interview accordée à Min Tran Huy pour le magazine Madame Figaro- « les mères n'ont pas vocation à tout comprendre de leurs enfants ».

Le journal s'amorce en 1920, alors qu'Antonin Artaud part à Paris à l'âge de vingt-trois ans et demi, accompagné par son père (qui mourra en 1924) puisqu'« un tel départ, une installation pareille, ça ne s'improvise pas ». Pour Euphasie, Antonin est toujours un enfant, étant donné que, à vingt-trois ans, « un petit garçon reste un petit garçon » qu'elle traite tendrement par Nanaqui. Pourtant, tout va bien se passer parce que sa mère et son père lui ont inculqué des valeurs familiales et catholiques.

Euphrasie a une haute idée de son fils qui à son avis pourrait un jour égaler les génies de la littérature française et internationale. Toujours en 1920, elle écrit : « Antonin fait de menus travaux de secrétariat pour le docteur Toulouse, et il a publié plusieurs merveilleux petits poèmes dans la revue qu'il dirige. Bon, c'est une revue essentiellement médicale, mais c'est déjà très bien. Plus tard, il sera Gérard de Nerval, il sera Baudelaire, il sera Edgar Poe».

Comme toute mère, elle se méfie de toute femme qui s'approche de son fils. Ainsi, écrit-elle en 1930 : « Une grue, une cocotte qui se prend pour une poétesse, voilà ce qu'elle est, ce qu'elles sont toutes ! Je ne supporterais pas qu'il l'épouse, ni qu'il en épouse une autre d'ailleurs. Personne ne le comprend comme moi, personne ne l'aime par cœur comme moi(…) pourquoi un fils doit-il partir, quitter sa mère, personne ne sait le soigner comme elle» Et plus loin, dans une autre entrée, elle ajoute sur le même sujet : « Au fond, ce dont j'ai horreur, ce sont les femmes. Pas les mères, non, les mères n'ont rien à voir, les mères ne sont pas des femmes, elles sont beaucoup plus fortes. Plus fortes que les amantes, les épouses, les maîtresses, les gourgandines, les poisons (Je ne comprends même pas comment un fils peut préférer une femme à sa mère). Je devrais la signaler cette Janine qui tournicote encore autour de lui. Je dois en parler au docteur Toulouse. Le mettre en garde. Lui dire ce que j'ai vu et ce que je sais. Il comprendra. Et Antonin l'écoutera sûrement, lui ». Le contact physique avec les femmes devrait toutefois dégoûter en quelque sorte Antonin parce qu'Euphrasie est sûre qu'il n'aime pas faire « la Chose ». En 1931, elle croit d'ailleurs « qu'il ne l'a jamais faite ». Cependant, elle revient à la charge en 1934 où elle relativise les défauts de quelques femmes pour mettre en exergue ceux d'une certaine Nin, abominable et lubrique, qui se permettrait même d'appeler son Antonin « Nanaqui » ! Ce n'est pas tout le monde qui peut se le permettre, selon Euphrasie…

Elle est toujours aux petits soins avec son « Nanaqui » qui soit la rejette, soit ne la reconnaît pas. Néanmoins, elle lui apportait de quoi subsister, ce qui n’était pas le cas pour tous. Elle était convaincue que son fils était trop inadapté au monde extérieur et à une existence normale pour sortir des hôpitaux ou asiles psychiatriques où il a séjourné. Lui, par contre, il passait son temps à envoyer des lettres, à supplier ses amis, à mentir sur l’état de sa souffrance pour trouver un moyen d’échapper à l’emprise des médecins. Mais, en concomitance, il avait besoin d’eux pour des prescriptions d’antidouleurs comme le laudanum.

Ce journal imaginaire est une réussite qui nous permet de plonger quoique indirectement dans la vie et dans l'œuvre d'Antonin Artaud, un grand écrivain français du vingtième siècle. On ne peut que saluer Justine Lévy pour les moments de bonheur qu'elle aura sûrement procurés à nombre de lecteurs en écrivant cet admirable roman.


Justine Lévy, Son fils, éditions Stock, Paris, septembre 2021

 

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