Mardi 25 janvier 2022
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LIVRE - Carnet de mémoires coloniales d´Isabela Figueiredo

Par Fernando Couto e Santos | Publié le 03/11/2021 à 22:25 | Mis à jour le 04/11/2021 à 12:00
Roman de Isabela Figueiredo

Carnet de mémoires coloniales d´Isabela Figueiredo est un de romans étrangers les plus surprenants de la rentrée littéraire en France. Publié par les éditions Chandeigne qui ne cessent de divulguer les trésors de la littérature portugaise, ce récit autobiographique nous plonge au cœur de la colonisation portugaise du Mozambique dans les dernières années avant l´indépendance. Il a figuré sur la liste des candidats au Femina Etranger.

 

La mémoire coloniale d´Isabela Figueiredo

Il est des vérités que tout le monde connaît mais que d´aucuns veulent ignorer à tout prix. Ces vérités-là dérangent parce qu´elles sèment le doute et remettent en question le discours officiel sur la bonhomie et la douceur des colons portugais en Afrique. Aussi le récit autobiographique d´Isabela Figueiredo, Carnet de mémoires coloniales (Caderno de memórias coloniais, en portugais) fut-il un événement lors de sa parution au Portugal en 2009 (aux éditions Caminho). Certains ont affirmé qu´il s´était agi d´un règlement de comptes avec le passé colonial du Portugal. Ils n´ont pas tort étant donné qu´Isabela Figueiredo a voulu raconter l´histoire qu´elle avait vécue au Mozambique où elle est née en 1963, en pleine guerre coloniale, et son histoire s´imbrique naturellement dans l´histoire du colonialisme en Afrique.

Son enfance dans la capitale Lourenço Marques -devenue Maputo après l´indépendance en 1975- s´est déroulée sous le signe des contradictions entre la tranquillité de la vie des colons et la discrimination et l´exploitation dont étaient victimes les Noirs. Elle a découvert sans qu´on les lui eût jamais expliquées la perversité et l´hypocrisie qui l´entouraient. La relation avec son père lui procure des sentiments ambigus : il était l´homme fort, protecteur, tendre, mais aussi le colon raciste, sexiste et violent. «Je n´aurais jamais pu écrire ce livre avant la mort de mon père», a-t-elle affirmé dans une interview après la parution du récit. D´une part parce que ce père n´aurait pas compris que sa fille eût dénoncé ce qu´il tenait en quelque sorte, comme la plupart des colons -fussent-ils Portugais, Anglais, Français ou Belges-, pour la mission civilisatrice des Européens en Afrique. D´autre part, il y a quand même du respect pour l´effort de ce père qui a tout fait pour offrir à sa fille des conditions de vie qu´il n´avait pas eues dans la métropole. Isabela Figueiredo s´en est rendue compte après l´indépendance du Mozambique. Elle a rejoint toute seule le Portugal car le Mozambique était devenu de l´avis de ses parents, restés à Maputo, un pays dangereux pour les jeunes filles d´origine portugaise souvent victimes de l´ire revancharde des locaux.


La réalité de la Métropole

Arrivée au Portugal, elle fut recueillie par sa grand-mère paternelle qui vivait dans la misère. La métropole était un mythe. La femme blanche était plus libre dans l´Afrique coloniale que dans la métropole arriérée des années cinquante, soixante, voire soixante-dix. Les premiers temps dans le pays qui était devenu le sien ont été également assez durs en raison de la méfiance des Portugais de la métropole vis-à-vis de ceux qui venaient des colonies, les soi-disant « retornados » (revenants), vus non seulement comme ceux qui avaient exploité les Noirs mais aussi ceux qui n´avaient pas enduré les coups de boutoir de la dictature. Aussi fallait-il écrire un livre qui traduise son expérience de la colonisation portugaise au Mozambique. Tous les Portugais n´étaient pas complices de l´apartheid social qui sévissait à l´époque, surtout pas une petite enfant qui découvrait petit à petit que dans le pays où elle vivait on ne pratiquait aucunement les principes d´égalité entre les races rabâchés par la propagande officielle. Ce qu´elle regardait chaque jour au Mozambique c´était une société hiérarchisée où certains avaient tous les droits et d´autres n´avaient que des devoirs, surtout ceux de travailler et d´obéir. Carnet de mémoires coloniales, en témoignage éloquent, ne cache rien des misères de l´époque et c´est pourquoi les anciens colons, les soi-disant « retornados », n´ont pas aimé le livre d´Isabela Figueiredo. Ils ne se considèrent nullement des privilégiés puisque nombre d´entre eux seraient partis là-bas justement pour chercher des opportunités que la métropole n´était pas en mesure de leur donner.

Dans une interview accordée l´année dernière à André de Oliveira pour le quotidien en ligne El País Brasil, lors du colloque «Frontières de la Pensée», Isabela Figueiredo a affirmé que les «retornados» au bout du compte ont été fort importants pour le développement du Portugal après l´avènement de la démocratie en 1974 : « À vrai dire, l´arrivée des «r evenants » a été importante pour le pays dans la mesure où nous avions un niveau de vie très élevé et plus de liberté. Les Blancs en Afrique étaient plus scolarisés que ceux qui vivaient au Portugal. Un jour, si vous voulez, faites ce constat : où sont nés la plupart des gens haut placés aujourd´hui au Portugal ? En Angola et au Mozambique. Tout est contradictoire. Ils ne m´aiment pas à cause de mon livre, mais toujours est-il qu´il a quand même fini par les bénéficier ».

Carnet de mémoires coloniales est l´occasion pour le public français de découvrir soit le talent d´Isabela Figueiredo soit une période importante et controversée de l´histoire du Portugal, un pays que les Français méconnaissent encore malgré la présence d´une forte communauté portugaise en France.

 

Isabela Figueiredo, Carnet de mémoires coloniales, traduit du portugais par Myriam Benarroch, préface de Léonora Miano, éditions Chandeigne, Paris, septembre 2021.  

 

 

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