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Témoignage - Palu, ce cimetière marin

Par Joël Bronner | Publié le 10/10/2018 à 19:30 | Mis à jour le 11/10/2018 à 11:23
Palu Sulawesi tsunami - Joel Bronner

Journaliste, je me suis rendu pendant 5 jours dans la ville de Palu, frappée par un séisme puis un tsunami le 28 septembre. Voici le récit de mon expérience.


Vendredi soir (28 septembre). Je m'apprête à sortir dîner vers Glodok pour rejoindre un couple d'amis de passage depuis Séoul. Pour nous épargner d'inutiles macet, on mangera chinois à deux pas de leur hôtel. Depuis 17h, je sais que la terre a tremblé au centre de Sulawesi. Je sais que 7.5 n'est pas une magnitude négligeable sur l'échelle de Richter et que les conséquences peuvent être sérieuses. Mais, à Jakarta, les visiteurs étrangers ne se bousculent pas... je sors donc malgré tout, en attendant plus d'infos. 

C'est le week-end, les Chinois du quartier célèbrent mariages et autres festivités à grand renfort de karaoké et de musique trop forte. Tant pis, le dîner à base de sauce aigre-douce sera bruyant. En sortant du restaurant, une vidéo a déjà eu le temps de devenir virale, celle d'une vague plus haute que les autres qui vient de loin et s'abat lourdement sur Palu : un raz-de marée, un 'tsunami' comme on dit depuis Aceh.

Lundi matin (1er octobre). Je me réveille d'une première nuit à dormir à même le sol à l’extérieur d'un centre Telkomsel muni d'un générateur 24h/24, l'un des rares endroits de Palu à fournir de l'électricité en continu et donc à permettre de travailler. Avec seulement quelques biscuits dans le ventre depuis la veille, je me rends à la plage. Pas pour faire trempette, comme les rares touristes qui se risquent d'habitude jusque dans cette zone isolée pouvaient encore le faire trois jours plus tôt, mais pour avoir un premier aperçu des dégâts. 

La mer peine ce matin-là à produire ne serait-ce que quelques clapotis dignes de ce nom. C'est pourtant de son sein qu'une vague puissante et brutale a tout dévasté sur son passage le vendredi précédent. Autour de moi, l'océan a d'ailleurs durablement imprégné la terre de son odeur âcre. Les bâtisses alentours sont soit effondrées, soit éventrées, laissant imaginer la violence du choc. En quelques pas, je croise un petit parapluie jaune fluo, un talon aiguille, un casque de moto... Des objets personnels sans plus de propriétaire, qui se mêlent à des portes arrachées, des amas de tôle, des branches sectionnées et quelques poulets aussi morts que malodorants. 

Décombres et désolation

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Mardi matin (2 octobre) J'arrive devant le pont jaune de Palu. Ce symbole de la ville, brisé en deux, s'est abîmé dans la mer où il se noie toujours. Le quartier voisin est ravagé. Une cinquantaine d'habitants restés sur place se sont répartis en petits groupes pour faire le travail que personne d'autre n'est là pour accomplir : déloger les cadavres encore coincés sous les bâtisses effondrées. C'est à l'odeur qu'ils disent les repérer. Une odeur écœurante de putréfaction, qui s’épanouit dans la chaleur humide du bord de mer. Pour s'en protéger, ils portent comme seule armure un masque vert anti-pollution.

Lorsqu'ils sortent finalement un corps, j'essaye de ne pas regarder de trop près l’état de détérioration avancée dans lequel il se trouve – c'est une zone propice pour développer des traumatismes, il s'agit de se ménager les souvenirs autant que faire se peut – mais difficile pourtant d'arrêter de respirer l'odeur entêtante des macchabées, qui flotte ad nauseam dans l'air vicié du quartier saccagé. 

Jeudi midi (4 octobre). Vu son excellente situation, l'un des atouts de l’hôtel Mercure de Palu était sans aucun doute sa vue imprenable sur la mer... jusqu’à ce que cette dernière ne se déchaîne. A présent, la perspective a changé et quiconque s'approche de l'eau a directement vue sur l’intérieur de l’hôtel. Les murs écroulés laissent ainsi apparaître à l'air libre des lits aux draps presque trop blancs, comparés à l’étendue du chaos environnant. 

Une équipe de pompiers français arrivés sur place depuis Limoges évoquent « un mille-feuilles ». Dans leur jargon, cela signifie que c'est grave et que l’imbrication des différents étages les uns dans les autres laisse peu d'espoir aux anciens occupants pris au piège. 40 personnes ont disparu ici alors que 5 corps seulement ont été extraits des décombres jusqu'à présent. 

Des besoins immenses et une réponse lente

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Pour les sauveteurs, c'est un travail très dangereux, notamment parce que les murs porteurs sont fortement touchés. Les répliques régulières représentent un gros risque supplémentaire. Une situation qui explique sans doute que la vingtaine de secouristes du Basarnas présents sur place, assis à l'ombre, regardent prudemment les Français se relayer un à un pour pénétrer ce bâtiment sinistré, qui semble n'attendre qu'un souffle pour finir de s’écrouler.

Je rentre vers le centre-ville à pied. C'est la mi-journée, le soleil a transformé les rues en fournaise. Mon visage vire au rouge vif. Des habitants dont la maison n’était pas sur la route de la vague m'interpellent. M'invitent à m’asseoir, me tendent de l'eau, un morceau de pastèque, quelques biscuits. Je refuse un peu, mais pas tout. Depuis les pillages des jours derniers, les magasins n'ont pas rouvert à Palu, impossible donc de se ravitailler. 

Notre travail journalistique collectif - dire et montrer les ruines de cette ville livrée aux colères conjuguées de la terre et de la mer - devrait permettre à ces habitants de voir à terme leur ville renaître de ses cendres, notamment grâce à l'aide étrangère. Ceux-ci m'en sont visiblement reconnaissants. Et vice-versa.

Dimanche matin (7 octobre). Sur la route du retour, me voici à l’aéroport de Makassar. Je croise là une poignée d'autres pompiers venus de Nice, accompagnés de deux chiens. Toute l’équipe est bloquée dans les aéroports depuis près d'une semaine. Malgré l'appel à l'aide internationale des autorités indonésiennes, ils n'obtiendront pas d'autorisation administrative pour rejoindre la zone sinistrée. Frustration et colère de leur côté.

Quand on rentre de Palu, qu'on a vu les besoins immenses et la lenteur comme le manque de formation manifeste d'une partie des secours locaux face à la gravité de la situation, on enrage un peu, en pensant aux vies que personne n'a voulu sauver, alors que ces volontaires sont là, étaient là... Sur place, les pompiers écœurés y voient un mépris de la vie humaine, une espèce de barrière culturelle infranchissable. Bulldozers et pelleteuses feront donc le travail à leur place. Différemment. 

Des routes hantées par les fantômes

Mardi après-midi (2 octobre). Sur la route côtière entre Palu et Donggala, beaucoup de villages, largement désertés ont aussi subi de plein fouet la colère des éléments. Au détour de cette route, surgissent des images choc, comme ce cimetière de camions massacrés par la mer. Plus loin, des villageois sans ressources pillent consciencieusement le contenu d'un conteneur échoué sur la plage. Ils l'ont éventré et en extraient à présent son trésor, une infinité de sachets de farine.

Dans cette zone largement coupée du monde, faute de réseau, des mots écrits comme par des fantômes apparaissent sur quelques bâtisses isolées qui tiennent debout comme par miracle ou sur la carcasse d'une camionnette abandonnée là. 'Di mana respons ?' Mais où est l'aide d'urgence ?... 'Saya di bawah air juga'. Moi aussi je suis sous l'eau... Des phrases qui résonnent en silence au milieu de tel ou tel appel à 'Bapak Jokowi'. Les fantômes d'ici avaient probablement un espoir en écrivant ces mots, celui que le monde extérieur les lisent et les entendent...

Dimanche (30 septembre). Le séisme n'a pas épargné l’aéroport de Palu, qui a dû fermer. Pour accéder à la ville, je prends un vol à l'aube pour Poso puis je partage une voiture avec d'autres journalistes qui ont fait le même pari. Au moment d'emprunter cette route entre Poso et Palu, on ne sait pas vraiment dans quel état elle se trouve. On a entendu parler de glissements de terrain, vu des photos de bitume effondré. « Une équipe de l'AFP a réussi à passer hier. » On s'accroche à ça. Le problème, c'est le passage d'une centaine de kilomètres dans la montagne. Là, ça n'avance plus, ou si peu. On accuse les glissements de terrain, mais on n'en voit aucun qui justifie un tel ralentissement.

Les heures passent ; la nuit tombe. En face, le flot des voitures et des scooters se fait de plus en plus dense. Au point que les véhicules qui quittent Palu utilisent dorénavant l'ensemble des voies disponibles. Notre chauffeur est coincé, on descend, on tente de repousser les voitures, un militaire et tout ceux qui sont aussi bloqués font de même. Les glissements de terrain ne sont rien... face à nous, c'est l'exode. Toute la population qui le peut fuit une ville exsangue, qui manque de tout. D'eau, de nourriture, de logements, d'électricité, d'essence, de secours... Tous ceux qui le peuvent fuient Palu qu'un séisme suivi d'un tsunami viennent de dévaster. C'est l'heure du grand départ, les vivants abandonnent les morts.

 

Crédit photos : Joël Bronner

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Après Islamabad puis Kaboul, Jakarta est la 3e ville où j’expérimente l’expatriation. Au paradis du macet, je suis notamment le correspondant de Radio France Internationale (RFI)
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