Vendredi 15 octobre 2021
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Retour sur la nomination controversée de Melih Bulu à Boğaziçi

Par Laure Sabatier | Publié le 11/01/2021 à 03:35 | Mis à jour le 11/01/2021 à 07:48
Photo : Université de Boğaziçi, le 4 janvier 2021
nomination de Melih Bulu à Boğaziçi manifestations

Le 2 janvier 2020, Melih Bulu, professeur d’université proche du pouvoir, est nommé Président de l’université de Boğaziçi, université connue pour son indépendance politique et intellectuelle, provoquant l’indignation de l’ensemble du corps enseignant et étudiant, réuni le 4 janvier pour protester devant le campus. Depuis, la mobilisation s’intensifie.

Depuis sa création en 1863, l’université de Boğaziçi (université du Bosphore) constitue un pôle de connaissances au pied du Bosphore, pour des générations entières d’étudiants ardemment sélectionnés. Aux vagues de violence universitaire des années 1980, elle répond par le pacifisme, à la progressive mise sous tutelle des universités publiques elle résiste, fidèle à ses principes de liberté et d’avant-gardisme. Il n’aura pourtant pas fallu longtemps à 2021 pour sonner le glas de la dernière faculté publique encore indépendante du pouvoir politique avec l'arrivée de ce proche de l’AKP à la tête de l’université, nommé au mépris du processus électoral en vigueur. Jusqu’en 2016, les présidents étaient élus dans une certaine mesure par le personnel académique qui sélectionnait 3 candidats soumis au Président de la République. Pour Melih Bulu, il n’a été question ni de consultation interne ni de choix sur la compétence (il est notamment accusé de plagiat dans sa thèse), mais bien d’une nomination directe par le Président Erdoğan.

 

nomination Melih Bulu Boğaziçi manifestations
Université de Boğaziçi, le 4 janvier 2021

 

nomination de Melih Bulu à Boğaziçi manifestations
Université de Boğaziçi, le 4 janvier 2021

 

nomination de Melih Bulu à Boğaziçi manifestations
Université de Boğaziçi, le 4 janvier 2021

 

nomination Melih Bulu Boğaziçi manifestations
Université de Boğaziçi, le 4 janvier 2021

 

“Non seulement il n’a pas été élu selon le règlement interne de l’université, mais surtout il n’est pas de la maison, il n’est pas de chez nous, il est de chez eux, ça c’est insupportable”. Drapeau LGBT à la main, Sera est venue manifester aujourd’hui pour contester l’arrivée de celui qu’elle considère comme une menace pour ses droits et libertés dans l’enceinte des cours et du campus de son université. Craignant un durcissement de la politique générale de l’université vis-à-vis des minorités, ainsi qu’un appauvrissement progressif des enseignements par le remplacement de certains professeurs, elle se joint au cortège qui s’apprête à entrer pacifiquement dans l’enceinte Nord du campus de Boğaziçi.

Quelques heures plus tard, c’est dans la violence et les gaz lacrymogènes que se termine la protestation. Lancés par la police pour empêcher les étudiants d'accéder à l’enceinte Sud du campus, les tirs de balles en plastique dispersent la foule qui se réduit à dix-sept manifestants emmenés en garde à vue. Parmi les nombreux manifestants, on trouve des étudiants d’universités extérieurs à Boğaziçi, sur lesquels le gouvernement s’appuie pour faire de la protestation l’expression d’une petite communauté d'extrémistes.

C’est l’ensemble de la communauté de l’université qui se mobilise depuis la nomination de Bulu. Réunis le lendemain de la manifestation, les professeurs ont réaffirmé leur colère et leur convergence avec les étudiants en se regroupant sur le campus, impassibles, en toge d’enseignant. Au silence de plomb qui règne dans le jardin de l’université, seul répond celui des salles de classes (ou plutôt zoom) désertées depuis le 2 janvier, jusqu’à ce que le Dr. Fikret Adaman, professeur d’économie, prenne finalement la parole. “Ici nous sommes libres, démocratiques et autonomes (...) ici nous faisons de l’art, nous enseignons à tout le monde, nous ne discriminons pas, nous avançons", une allocution saluée par de longs applaudissements malgré la résignation de beaucoup. La réponse du président n’aura pas tardé à arriver et à décevoir. Dans un court texte publié sur son compte twitter il rappelle ses huit années passées à Boğaziçi, “les plus belles de [sa] vie” et présente les orientations qu’il souhaite donner à sa direction (hisser à nouveau l’université dans le haut des classements internationaux, moderniser le campus), ne faisant aucune allusion à la polémique née de sa nomination.

Par ailleurs, Melih Bulu a rencontré la communauté étudiante une seule fois sur le campus le 7 janvier, se contentant de répondre aux provocations et questions par des considérations hors sujet :  un jeune homme l'interpelle, “Monsieur Bulu, expliquez-nous, pourquoi vous ?”  “Oh, votre tee-shirt est super” lui répond-il.

Les premiers jours de protestations sont progressivement suivis par l’intensification et la structuration d’une mobilisation jamais connue depuis 2013. Que ce soit les professeurs en grève chaque jour sur le campus et dans leurs classes sur la plateforme zoom, les étudiants du pays rassemblés dans les rues d’Istanbul et sur le réseau Twitter, ou encore les alumni de la Boğaziçi des quatre coins du monde, réunis autour d’une déclaration d’opposition commune, c’est le monde universitaire turc tout entier qui se mobilise.

Ce week-end encore, alors que le couvre-feu empêche les manifestations, de nombreuses vidéos circulent sur les réseaux, montrant des opposants mobilisés depuis leur domicile, bougie à la fenêtre et casseroles à la main dans un concert de slogans. 

Face à l’ampleur de l’opposition, les autorités réagissent par la minimisation, l'intransigeance et la fermeté. Dans une allocution en date du 8 janvier, le Président de la République conforte Bulu dans sa nomination et son bon droit et accuse la mobilisation d’être celle de quelques groupes terroristes.

Nomination controversée s'il en est, l’arrivée de Bulu à la Boğaziçi a donc fait naître une mobilisation qui, en l’espace d’une semaine, fédère une opposition en dehors des murs de l’université et semble être appelée à s'intensifier dans les jours à venir.

Dossier à suivre.

Laure Sabatier

Laure Sabatier

Diplômée en Lettres Modernes et en Sciences Politiques, Laure étudie le Droit à Sciences Po Paris depuis Istanbul, ville dont elle est tombée sous le charme dès son arrivée en juillet 2020.
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