Mercredi 28 octobre 2020

Monsieur Hervé Magro, nouvel Ambassadeur de France en Turquie

Par Eliza Pieter | Publié le 28/09/2020 à 03:30 | Mis à jour le 06/10/2020 à 21:58
Hervé Magro Turquie France

S. E. Monsieur Hervé Magro revient pour la troisième fois en poste en Turquie. De 1988-1991, en tant que troisième secrétaire à Ankara puis deuxième secrétaire au même poste ; de 2009-2013 en tant que Consul général à Istanbul. Monsieur Hervé Magro est historien de formation et titulaire d’un diplôme de turc de l’Institut national des langues et civilisations orientales. Jusqu’à son arrivée en Turquie il y a trois mois il était Directeur des Archives diplomatiques. Monsieur Hervé Magro a également été Consul général de France à Jérusalem.

 

Il me reste encore énormément de choses à découvrir

Eliza Pieter : Monsieur l’Ambassadeur, vous revenez pour la troisième fois en poste en Turquie, cette fois comme Ambassadeur, vous êtes ici chez vous presque, quelles ont été vos premières impressions en arrivant ?

S. E. Monsieur Hervé Magro : Évidemment pour moi, c’est un retour après deux postes en Turquie. Ankara a été ma toute première prise de fonction à l’étranger. Entre mon dernier poste à Istanbul et celui-ci à Ankara, j’étais à Jérusalem, et puis Paris. Je suivais de loin l’activité en Turquie. Il y a eu beaucoup de changements, surtout à Ankara qui est une ville qui a pris une autre dimension, notamment par rapport à son nombre d’habitants qui, à l’époque, avoisinait le million d’habitants. La ville a changé de dimension, comme les grandes villes turques où les évolutions internes ont été importantes au fil des années. Ankara est une ville moderne, dynamique, à bien des égards. Il me reste encore énormément de choses à découvrir.

Ce contexte difficile de crise de la Covid-19 fait que nous ne vivons pas au même rythme, et que la crise est difficile à vivre. J’aimerais découvrir et redécouvrir beaucoup de choses en Turquie, et j’espère que je pourrai le faire bientôt en reprenant des activités à un rythme normal, et pouvoir travailler normalement. Je suis heureux de savoir qu’il me reste énormément de choses à découvrir ici.

 

La Turquie est un pays au potentiel humain formidable

Qu’est-ce qui vous attire le plus dans ce pays ?

Ce qui m’attire dans ce pays est le décalage entre l’image que l’on peut s’en faire à l’extérieur et la réalité d’un pays que l’on voit de l’intérieur, et où l’on est témoin du changement, que l’on découvre et redécouvre à chaque fois. La Turquie est un pays au potentiel humain formidable. Un pays jeune, selon les critères européens, qui amorce une période de transition. C’est aujourd’hui une période de stabilisation après des années de développement très fort et des transformations très importantes. La Turquie a franchi un cap ; il lui reste encore un petit à franchir pour rejoindre les pays ayant achevé leur transition. C’est une période majeure au plan social, économique, culturel. Ce qui m’attire c’est de vivre cette transition, dans le contexte du centième anniversaire de la République de Turquie en 2023, avec toutes les implications que cela peut comprendre pour les Turcs.

 

Cette pandémie nous invite à nous réinventer

Vous arrivez dans un contexte bien particulier avec la pandémie de Covid-19 qui secoue toujours la planète et a retardé votre arrivée en Turquie, comment prend-on ses fonctions d’Ambassadeur dans un contexte où s’appliquent maintenant tant de règles de distanciation alors que l’interaction sociale est au cœur même de votre métier ?

Cette pandémie a eu un impact sur nous tous, et cela a d’ailleurs été le cas pour moi à Paris pour préparer ma prise de fonction, un peu compliquée. Il n’est pas évident d’avoir toutes ces réunions importantes de préparation avant le départ, de façon morcelée, à distance, en visioconférence souvent. Rétrospectivement, et c’est le côté anecdotique de la situation, cette pandémie a été l’occasion pour moi de vivre mon départ différemment. Je suis parti de France alors qu’il n’y avait encore que très peu de compagnies aériennes qui reprenaient leurs vols internationaux. J’ai dû prendre le premier avion qui décollait pour la Turquie, et il n’était pas au départ de Paris, mais de Strasbourg. Je suis parti très tôt le matin de Paris, en TGV, pour arriver à l’aéroport de Strasbourg. Sur place, j’ai été accueilli par le directeur de l’aéroport de Strasbourg et tous ses services ; personne n’avait jamais vécu une telle situation, ni vu un Ambassadeur prendre ses fonctions dans de telles circonstances. Je suis ensuite passé par Istanbul pour enfin arriver à Ankara. Un long périple, qui aurait pu se faire, en temps normal sans Covid-19, par un vol direct depuis Paris jusqu’à Ankara. Ce périple a été une forme de clin d’œil, qui m’a permis de faire le lien avec une certaine diplomatie d’autrefois. Dans les années 1920, l’Ambassadeur était accompagné jusqu’à la gare par le Secrétaire général du Quai d’Orsay, puis l’Ambassadeur montait à bord de l’Orient Express pour un long périple de plusieurs jours jusqu’à destination.

Cette pandémie nous invite à nous réinventer. Tout s’est accéléré depuis la mi-mars. Cela nous a forcés à revoir nos modes de fonctionnement, de travail, notamment aussi dans le domaine culturel, et à nous adapter. Ceci est d’ailleurs le cœur-même de notre métier, la diplomatie : s’adapter à des situations imprévues, avoir la capacité de s’adapter à de nouveaux environnements. C’est d’ailleurs ce que l’on vit à chaque changement de poste en tant que diplomate, même si c’est le même métier. C’est un changement que l’on vit à chaque fois, ce ne sont pas les mêmes structures, que l’on soit envoyé sur un poste bilatéral, ou au sein d’une représentation permanente auprès d’organisations internationales (ndlr : de 1998 à 2002 : Monsieur Hervé Magro a été Premier secrétaire à la Représentation permanente de la France auprès de l’Office des Nations Unies à Genève).

Les réflexes sont certes les mêmes mais il faut à chaque fois se réadapter. La Covid-19 nous a aussi montré cela : notre capacité à savoir nous adapter.

Le réseau diplomatique français a tenu le choc dans ce contexte compliqué, de manière très satisfaisante. Ce n’était pas simple, en particulier du fait de l’interruption des liaisons aériennes qui a pris par surprise de nombreux Français de passage à l’étranger. Mais la mobilisation du réseau diplomatique et consulaire a permis de trouver des solutions. Je pense qu’il y a eu une sorte de croyance installée que l’on pouvait tout faire par visioconférence. Avec le recul, nous voyons que sur des sujets comme l’école par exemple, ces nouveaux modes de travail ne se substituent pas aux métiers et le cœur de notre métier de diplomate reste le contact. On ne peut pas faire l’économie de ce contact humain. Nous avons redécouvert avec la Covid-19, qu’il y a des métiers que nous ne pouvons pas remplacer. Ce n’est pas la même chose de pouvoir interagir en visioconférence que face à face, même masqués. En réalité, nous en tirons deux grands enseignements, qu’il faut que nous soyons capables de nous adapter aux circonstances et que ces nouvelles méthodes technologiques ne se substituent pas mais sont complémentaires. La dimension humaine est essentielle, c’est en tout cas une des conclusions que je tire personnellement. Il faut se garder de penser que la technologie est une réponse à tout, c’est une aide mais cela ne remplace pas le contact humain, qui est particulièrement indispensable dans notre métier. 

 

Beaucoup d’entreprises françaises se sont associées à des campagnes de soutien en Turquie au pic de la pandémie

En parlant de la Covid-19, la Turquie a soutenu la France au pic de la crise en envoyant des masques, des blouses, du matériel médical en France. Les médias français ont été relativement silencieux sur cet acte de générosité, comment l’expliquez-vous ?

J’étais encore en France, cette information a bien entendu été mentionnée mais il y avait une telle masse d’informations à ce moment-là ! Tout le monde était particulièrement concentré sur les questions d’approvisionnement qui étaient d’une tout autre ampleur. La contribution de la Turquie à la France était un de ces sujets-là.

Je ne sais pas par ailleurs comment la mobilisation des entreprises françaises en Turquie au cours de cette pandémie a été relayée par la presse turque. Beaucoup d’entreprises françaises se sont associées à des campagnes de soutien en Turquie au pic de la pandémie, en soulignant d’ailleurs les excellentes capacités d’adaptation de la Turquie à la crise sanitaire. Ces multiples initiatives, de part et d’autre, ont bien été notées par les principaux bénéficiaires.

Il est vrai qu’il s’est passé beaucoup de choses pendant ce pic de pandémie qui explique sans doute que cet élément ait figuré parmi tant d’autres. Un peu comme en Turquie, la mobilisation a été telle, jusqu’à la mobilisation de nos compatriotes ici, que cette information faisait partie d’un tout. Tous ceux qui ont contribué à aider dans cette pandémie ont été reconnus. Nous en sommes très reconnaissants. Nos deux Présidents s’étaient d’ailleurs parlé, tout comme les deux Premières dames, la reconnaissance a été exprimée formellement. La France a d’ailleurs passé des commandes à des fournisseurs turcs.

 

Nous sommes tout à fait à l’écoute pour traverser au mieux cette situation compliquée

Les différents problèmes liés à la crise de la Covid-19 ont déclenché une vive inquiétude auprès des parents d’élèves. En tant que représentant de la France en Turquie, que pouvez-vous dire sur la situation ?

C’est en effet un équilibre compliqué à trouver à cause de cette pandémie. Nous sommes conscients des interrogations des parents d’élèves, notamment par rapport à la situation de l’enseignement à distance. Nous suivons de très près la situation sanitaire avec les autorités turques. Dès le printemps déjà, le lycée français s’est mis à la disposition des parents concernés car bien entendu, tout cela a un impact sur les familles et les élèves notamment. Nous en sommes conscients. Nous sommes tout à fait à l’écoute pour traverser au mieux cette situation compliquée. Des efforts ont été faits dans les deux lycées, à Ankara et Istanbul. Comment fait-on pour marier le souci des parents d’élèves et des établissements scolaires afin de maintenir un enseignement de qualité ? Il faut trouver un juste équilibre. Je suis bien à l’écoute de notre communauté et suis cela de très près avec le Conseiller de coopération et d’action culturelle et les chefs d’établissements de nos écoles.

Je comprends que jusqu’à présent nous avons régulièrement aidé à trouver des formules pour répondre aux attentes des parents. Il est vrai que plus la situation liée à cette pandémie va durer, plus les choses risquent d’être compliquées.

 

Ce qui m’intéresse, c’est de faire vivre et préparer l’avenir de la relation bilatérale de nos deux pays

Quelles seront les grandes lignes de votre mission en Turquie ?

Celles-ci sont assez classiques mais interviennent dans un contexte bien compliqué avec la Covid-19. Nous parlons beaucoup de l’histoire entre nos deux pays, oui, c’est un socle entre nos pays. J’ai fait comme vous le savez des études d’histoire ; l’histoire est certes importante, mais je vois surtout dans ma mission l’importance de se projeter dans l’avenir de la relation entre la France et la Turquie, car le potentiel est énorme. Ce qui m’intéresse, c’est de faire vivre et préparer l’avenir de la relation bilatérale de nos deux pays.

Sur le plan économique, il y a un très gros potentiel et beaucoup de choses à faire. Nous dépendons de la conjoncture économique mondiale bien entendu. Comment entretenir l’appétence envers la relation bilatérale d’un point de vue économique sur fond d’échanges mondiaux en chute libre, avec le problème de faire déplacer des délégations dans un sens comme dans l’autre dans ce contexte de pandémie. Nous avons pris un certain nombre de mesures, par exemple des webinaires. Il faut repenser à comment faire dans ce contexte sanitaire pour que les gens se rencontrent, comment travailler sur l’avenir de cette relation à gros potentiel. Il y a cette proximité entre la France et la Turquie qui existe et qu’il faut continuer d’entretenir. Notre tâche est de mieux faire comprendre, mieux expliquer les positions des uns et des autres, faire comprendre que nous travaillons sur le long terme, bien sûr, même s’il peut y avoir des problèmes immédiats à résoudre, mais notre travail est de poser les bases de cette relation à plus long terme. Il est important d’être au cœur du contact des différents acteurs dans tous les domaines possibles. Nous souhaitons contribuer à notre manière au développement économique et social de ce pays dans un cadre d’intérêts bien compris de chacun. Faire comprendre en France que ce potentiel turc est là, il existe et va continuer à exister.

 

Il faut se parler afin de trouver des solutions ensemble

Avez-vous bon espoir que la relation franco-turque se réchauffe ?

Il a toujours existé une relation particulière entre la France et la Turquie, avec régulièrement des difficultés. Cependant, il n’est pas anormal que des pays aient une différence de vision sur un certain nombre de choses. Le Président de la République dit bien qu’il y a des désaccords sur certains sujets et qu’il faut que nous en parlions. Le Président de la République a eu une conversation assez longue avec le Président Erdoğan. L’idée était de recréer le lien tout en rappelant qu’il existait des divergences sur un certain nombre de sujets, et qu’il fallait que nous en parlions, que ce soit au sujet de la Méditerranée orientale, la Libye ou la Syrie, et il n’y a pas de raison pour que nous ne puissions pas le faire. Les discussions sont toujours plus complexes dans une période de crise. Il faut toujours voir où nous en sommes, l’important est de relancer la discussion en étant bien conscients qu’il reste des intérêts importants dans notre relation bilatérale, qui ne sont pas remis en cause. Comment fait-on pour parler de ces questions dans un contexte apaisé ? Je crois que beaucoup de pays ont parlé de désescalade. Nous pensons effectivement qu’il faut donner sa chance au dialogue. Les Turcs et les Grecs vont d’ailleurs reprendre des discussions directes. Nous estimons que la question chypriote doit également être à nouveau évoquée. 

L’idée est de trouver un bon point d’accroche et trouver un moyen de faire des choses ensemble. Il faut se parler afin de trouver des solutions ensemble et de travailler ensemble à améliorer la situation.

La Turquie doit être un partenaire avec lequel nous pouvons traiter de toutes ces questions-là en toute bonne foi et en confiance. Il y a un climat de confiance à instaurer et nous y sommes prêts.

 

Je souhaite assurer nos compatriotes de notre entière disponibilité

Qu’auriez-vous envie de dire aux Français installés en Turquie ?

J’ai été frappé par une chose : l’évolution de la communauté française, celle-ci a beaucoup augmenté en particulier dans la circonscription d’Ankara. Nous avons commencé à engager une réflexion avec les conseillers consulaires afin d’avoir une vision claire sur la façon dont a évolué la communauté française pour mieux identifier cette communauté et répondre à ses attentes. Je compte beaucoup sur les conseillers consulaires. Le message aux Français installés en Turquie est simple : nous sommes à l’écoute de la communauté française. Nous informons notre communauté par le biais de nos sites, en veillant à être le plus rapide possible. Il est important pour nous de développer ces liens avec notre communauté. Nous avons un nouveau Consul général à Istanbul, Olivier Gauvin, qui est tout à fait disposé à répondre aux attentes des compatriotes installés dans la circonscription d’Istanbul. 

Dans ces temps difficiles, je souhaite assurer nos compatriotes de notre entière disponibilité pour répondre à leurs questions. Il est important pour nous de faire remonter leurs attentes. Nous souhaiterions avoir une cartographie la plus précise possible de notre communauté, surtout en cette période de pandémie qui n’est pas simple. Je souhaite insister sur le fait que nous disons à notre communauté ce que nous savons en termes d’évolution de la crise sanitaire. Il est vrai qu’à certaines questions, parfois, personne n’a de réponse, et nous pouvons découvrir les problèmes au fur et à mesure. Je retiens vraiment deux mots à l’attention de notre communauté française : ouverture et transparence à son égard. En période de crise, nous devons être à l’écoute, et nous le serons.

Lepetitjournal.com Istanbul souhaite à S. E. Monsieur l’Ambassadeur Hervé Magro beaucoup de succès dans ses fonctions de représentant de la France en Turquie.

 

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Eliza Pieter

Correspondante du Petit journal à Ankara. Passionnée par la diversité culturelle, Eliza gère des projets entre la France, la Turquie, la Pologne et l’Espagne. Sensibilisée aux droits de l’enfant, elle est active sur cette thématique au niveau associatif.
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