"Turcs blancs", "Turcs noirs" et pourquoi pas "Turcs gris" ?

Par Samim Akgönül | Publié le 18/04/2022 à 18:45 | Mis à jour le 18/04/2022 à 20:21
Des gens sur l'avenue Istiklal

Toutes les deux semaines, le mardi, lepetitjournal.com Istanbul vous propose un rendez-vous "Parlons Turquie..." à travers des courts textes de Samim Akgönül, auteur du "Dictionnaire insolite de la Turquie". Vous y êtes invités à découvrir des concepts, mots et expressions ou des faits peu connus mais aussi des personnages insolites de l'espace turc, inspirés du dictionnaire en question. Aujourd'hui, la lettre "T"...

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Il est bien connu, dans une société, que la présence de "Noirs" ne nécessite pas la présence "physique" de Noirs ! Chaque société crée, en son sein, un groupe méprisé, oppressé et considéré comme inférieur, tant au sujet du capital culturel que financier.

L’expression de "Turcs blancs" est apparue dans le jargon politique turc dans les années 1990, lorsque la bourgeoisie turque, elle-même d’origine rurale jusque dans les années 1930, découvre la deuxième génération des ruraux nés en zones urbaines, issue de l’exode rural des années 1960 et 1970. Ainsi, à partir des années 1990, dans la presse turque, le terme de "Turcs blancs" a commencé à désigner une catégorie mal définie, de Turcs urbains, occidentalisés, adoptant du moins certains aspects de la vie occidentale, largement sécularisés et ayant gardé uniquement les aspects festifs de la religion musulmane, consommant de l’alcool mais rarement (mise à part une infime minorité de l’élite) de la viande de porc.

La dichotomie entre "Turcs blancs" et "Turcs noirs" apparaît avec la concomitance des politiques étatiques néolibérales et de la migration de masse, et surtout avec la naissance d’une nouvelle génération d’origine rurale dans les villes. En même temps, la société turque se transformait d’une société traditionnelle avec une économie locale vers une société de marché national voire international. Même si les questions de classe populaire / classe opprimée sont déterminantes dans la création de cette dichotomie, un racisme ordinaire n’est pas non plus à négliger, surtout à l’égard des Kurdes.

En réalité, cette expression est utilisée dans la plupart des cas en creux, en opposition à un autre groupe. Une rapide analyse de la presse turque des années 2000 permet de constater que par réflexion, les "Turcs noirs" sont trois groupes interpénétrés :

1. Les "nouveaux urbains" qui ne connaissent pas les bonnes manières, d’origine rurale, rustres et incultes, misogynes et machistes. Cette typologie est souvent décrite par les auteurs libéraux, des kémalistes ayant adopté la manière de vivre occidentale tout en étant restés nationalistes. Le meilleur exemple est l’image de "l’homme qui se gratte le ventre", une image qui a été instrumentalisée par les nouveaux bourgeois comme l’exemple d’ostracisme et d’oppression qu’ils subiraient de la part des libéraux kémalistes. "L’homme qui se gratte le ventre" aime son gros ventre, met sa jambe sous ses fesses pour s’asseoir. Il se met en colère contre les femmes non voilées, n’aime pas le journal télévisé mais regarde les variétés, ne lit pas de livre mais consulte son Cheikh. En politique il ne sait rien et catégorise les leaders selon qu’ils sont (bons) musulmans ou pas, et il les admire même s’ils sont corrompus.

2. Les conservateurs d’une manière générale, en lien ou pas avec la catégorie précédente, religieux, du moins adoptant le comportement musulman sunnite superficiellement. Cette catégorie s’est considérée pendant des décennies, surtout après les années 1970, comme victime de discriminations, notamment en raison du port du foulard des femmes et en raison de la pression de l’élite militaro-bureaucratique. A tel point que lorsque cette catégorie a acquis le pouvoir en 2002 avec l’arrivée de l’AKP au gouvernement, l’expression de "Turcs blancs" est devenue une insulte. Recep Tayyip Erdoğan lui-même a déclaré en 2003 qu’il représentait les "Turcs noirs", s’accaparant l’incarnation de la classe conservatrice et religieuse.

3. Les Kurdes, devenus visibles dans les villes à partir des années 1990, avec des manières montagnardes et une langue à part et surtout une organisation soit tribale soit politisée à travers les partis politiques ou organisations violentes. Les années 2000 coïncident avec la période où une frange de la gauche libérale a pris fait et cause pour la question kurde, légitimant leur présence dans les espaces urbains et combattant l’appareil étatique qui les opprime.

Il faut tout de même noter que parmi ces "Turcs noirs" les conservateurs ont créé leur propre bourgeoisie et leur propre classe dominante, tant financière que politique, à tel point que ceux qui sont qualifiés de "Turcs blancs" se considèrent aujourd’hui comme oppressés par les religieux tout en continuant à les mépriser. La seule constante dans cette classification est la condition des Kurdes, vus souvent comme inférieurs à la fois par l’élite kémaliste et laïciste et par les Turcs conservateurs. 

Pour être tout à fait juste, à ces deux catégories idéal-typiques*, il faut peut-être en ajouter une troisième. Ces Turcs occidentalisés, issus des familles de moyenne bourgeoisie, appartenant à des mouvements de gauche radicale ou libérale, mais qui, au fil des générations, sont devenus des antithèses  de la dichotomie blanc/noir. Elles et ils refusent les discriminations que subissent même ceux qui ne sont pas de leur groupe social. Défendent les Kurdes sans être kurdes, défendent les LGBT sans en être, défendent les classes laborieuses sans avoir travaillé une seule fois de leurs mains. Ces Turcs, qui présentent peut être les 50 nuances du gris, tellement ils sont divers, étaient au parc de Gezi en juin 2013. Ils sont jeunes, ils sont urbains mais rêvent d’écologie, d’égalité, d’anti-machisme et d’antinationalisme. Et, du moins pour l’instant, ils n’ont que partiellement trouvé une expression politique. Le Parti républicain du peuple (CHP) est considéré comme trop nationaliste, ou le Parti de la justice et du développement (AKP) trop islamiste et autoritaire. Seules certaines franges du Parti démocratique des Peuples (HDP) ont pu agréger la sympathie de ces groupes mais, le HDP gardant son caractère "kurde" et étant constamment criminalisé par une presse sous contrôle, il est difficile de voir tous les "Turcs gris" y adhérer…

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(*) L’idéal-type est un outil méthodologique de sociologie défini par Max Weber. Un idéal-type est un type abstrait, une catégorie, qui aide à comprendre ou théoriser certains phénomènes, sans prétendre que les caractéristiques de ce type se retrouvent toujours et parfaitement dans les phénomènes observés. Un idéal-type vise ainsi à bâtir un modèle d'un phénomène social et reflète donc aussi une perspective liée au but de ce modèle. (Source : Wikipédia)

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Dernières publications de l'auteur :

> Akgönül Samim (dir.), La modernité turque : adaptations et constructions dans le processus de modernisation ottoman et turc, Istanbul, Éditions Isis, 2022 ;

> Akgönül Samim, Dictionnaire insolite de la Turquie, Paris, Cosmopole, 2021 ;

> Akgönül Samim, La Turquie nouvelle" et les Franco-Turcs": une interdépendance complexe, Paris, L'Harmattan 2020.

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Samim Akgönül

Samim Akgönül

Samim Akgönül est historien et politologue. Il travaille sur les minorités dans l'espace post-ottoman et sur les "nouvelles minorités" issues des migrations turques. Il dirige le Département d’Études turques de l'Université de Strasbourg.
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Albane Akyuz

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