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Sur les traces des minorités à Istanbul : #3 Bakırköy et Yeşilköy

Par Marie Mangez | Publié le 16/02/2022 à 18:00 | Mis à jour le 17/02/2022 à 14:32
Photo : L'école arménienne Dadyan
école arménienne Dadyan Bakirköy

Toutes les deux semaines, le jeudi, nous partons à la découverte des trois minorités officiellement reconnues en Turquie : les Juifs, les Arméniens et les Grecs (Rum).

Bien que ceux-ci représentent aujourd’hui moins de 1% de la population, ils occupent une place essentielle dans l’histoire de la Turquie et d’Istanbul, et ont laissé des traces dans le paysage de l’ancienne Constantinople. Une Istanbul cosmopolite qu’ils continuent d’habiter et de faire vivre. Découverte en huit étapes : aujourd’hui, les quartiers de Bakırköy et Yeşilköy.

Nous nous étions quittés, il y a deux semaines, au pied des remparts byzantins de Yedikule. Pour découvrir la vie des minorités dans l’Istanbul du XXIème siècle, il faut pourtant s’aventurer au-delà des murailles de la vieille ville, vers des quartiers plus périphériques, mais non moins centraux pour les minorités chrétiennes d’Istanbul – et de la minorité arménienne en particulier. Cette fois-ci, nous allons donc nous déporter à quelques encâblures de là, toujours au bord de la mer de Marmara : cap sur Bakırköy !

Première étape, Bakırköy merkez. Au cœur de cet ancien quartier résidentiel de classes moyennes et moyennes-supérieures, devenu un centre commerçant animé et grouillant, on trouve, dans l’une des artères principales, la petite église rum Aya Yorgi, ainsi que l’église arménienne Surp Astvazazin.

 

église Bakirköy
L'église Surp Astvazazin

 

Érigée en 1844, l’église doit sa paternité à Hovannes Dadyan, célèbre industriel ayant, entre autres, fait fortune dans la poudre à canon, et membre fondateur de l’une des plus éminentes familles arméniennes de l’Empire ottoman. La famille Dadyan a d’ailleurs également donné son nom à une rue attenante, autrefois Mabet sokak, et à un vaste complexe scolaire : l’école Dadyan, située juste derrière l’église.

 

école arménienne Bakirköy
L'école arménienne Dadyan

 

Si l’établissement scolaire, comme l’église, date de 1844, son bâtiment actuel est en revanche bien plus récent, construit entre 2012 et 2015 sur un terrain appartenant à la fondation. Les locaux historiques de Dadyan, quant à eux, sont aujourd’hui occupés par une autre école privée.   

 

ancienne entrée de l’école Dadyan (aujourd’hui Özel Kadro Anadolu Lisesi)
Ancienne entrée de l’école Dadyan (aujourd’hui Özel Kadro Anadolu Lisesi)

 

Avec près de 400 élèves, Dadyan est de nos jours l’une des plus importantes écoles arméniennes de la ville en termes d’effectifs. De fait, l’arrondissement de Bakırköy s’imposerait aujourd’hui, bien plus que Samatya ou Kumkapı, comme le premier lieu de vie des Arméniens d’Istanbul (suivi de près par l’arrondissement de Sişli) : ils seraient, d’après les estimations, environ 25 000 à y résider.  

Au sein du district, il existe toutefois un quartier qui, davantage encore que Bakırköy merkez, concentre l’essentiel de la vie minoritaire. À Yeşilköy, changement d’ambiance : rues calmes et arborées, köşk en bois blanc parfaitement entretenus, villas et résidences cossues. L’ancien village de San Stefano, ou Ayastefanos, rebaptisé dans les années 1920, est devenu une banlieue résidentielle huppée, tout en restant le point d’ancrage de nombreuses familles chrétiennes issues des classes supérieures.

À l’instar de Kadıköy, du côté asiatique, ce "village vert" a longtemps accueilli une bourgeoisie levantine aujourd’hui presque intégralement disparue. À défaut de Levantins, une autre population chrétienne a cependant pris ses quartiers à Yeşilköy au cours des dernières décennies : les Süryani, ou Assyriens, venus pour la plupart du sud ou sud-est du pays. Et c’est sur l’emplacement d’un ancien cimetière levantin que se trouve le chantier, inauguré en 2019, de la première église assyro-chaldéenne construite en Turquie depuis l’avènement de la République. Et c’est également ici, à Yeşilköy, que les Süryani ont obtenu en 2014 une autorisation spéciale pour ouvrir une école maternelle (Özel Mor Efrem Süryani Anaokulu).

Contrairement aux trois autres groupes que nous découvrons dans cette série, les Assyriens, en effet, ne jouissent pas d’un statut de minorité officiel. En 1923, le Traité de Lausanne impose au nouvel État turc la protection et la reconnaissance des droits des minorités non-musulmanes vivant sur son territoire. Bien que le Traité ne fasse pas mention de groupes minoritaires spécifiques, la Turquie restreindra de facto cette reconnaissance aux seuls Arméniens, Rum et Juifs, en s’appuyant sur l’ancien système du millet ottoman – dans lequel chacun de ces trois groupes ethno-religieux constituait un millet ("nation") à part entière.

Fortes de ce statut, ces trois minorités, à la différence des Assyro-Chaldéens, disposent donc d’un certain nombre de droits, notamment celui de "créer, diriger et contrôler" leurs propres institutions religieuses, caritatives et éducatives. A la différence des assyro-chaldéens qui, eux, doivent requérir pour ce faire des autorisations exceptionnelles…

Ce n'est pas le cas des Arméniens, qui possèdent d’ailleurs dans le quartier une autre école primaire très fréquentée.

 

école arménienne de Yesilköy
L'école primaire arménienne de Yeşilköy

 

Comme dans toutes les écoles minoritaires, on y dispense, conformément à la juridiction de Lausanne, des cours de religion et quelques heures d’enseignement en langue minoritaire (arménien en l’occurrence) ; les programmes sont néanmoins tenus de respecter ceux du ministère de l’Éducation turc.

 

l'église arménienne Surp Stepanos
L’église arménienne Surp Stepanos

 

Enfin, l’église arménienne Surp Stepanos clôture notre promenade, occasion de profiter une dernière fois du "village vert" et de son atmosphère balnéaire – avant de retourner, pour la prochaine balade, dans les ruelles escarpées du vieil Istanbul…

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Marie Mangez

Marie Mangez

Romancière et doctorante en anthropologie, Marie navigue depuis plusieurs années entre la France et la Turquie. Tombée amoureuse d'Istanbul, elle a choisi d'y mener ses recherches, consacrées aux minorités religieuses qui peuplent l'espace stambouliote
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Albane Akyuz

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