Sur les traces des minorités à Istanbul : #8 les Îles des Princes

Par Marie Mangez | Publié le 27/04/2022 à 19:30 | Mis à jour le 28/04/2022 à 14:13
Photo : Le monastère Aya Yorgi, à Büyükada
Aya yorgi monastère

Toutes les deux semaines, le jeudi, nous partons à la découverte des trois minorités officiellement reconnues en Turquie : les Juifs, les Arméniens et les Grecs (Rum).

 

Bien que ceux-ci représentent aujourd’hui moins de 1% de la population, ils occupent une place essentielle dans l’histoire de la Turquie et d’Istanbul, et ont laissé leurs traces dans le paysage de l’ancienne Constantinople. Une Istanbul cosmopolite qu’ils continuent d’habiter et de faire vivre. Découverte en huit étapes : aujourd’hui, dernière escale, les Îles des Princes.

 

Est-ce vraiment Istanbul ? On est en droit d’en douter. Ici, pas de voitures, mais des rues bordées d’arbres et de maisons de bois blancs aux porches ployant sous les bougainvilliers, des forêts de pins et un charme suranné. Bienvenue aux Îles des Princes, ces fameuses Adalar qui saupoudrent la mer de Marmara, à quelques milles marins des côtes stambouliotes. Lieu de villégiature de la bourgeoisie ottomane après avoir été un lieu d’exil sous l’Empire byzantin, les îles sont maintenant rattachées à la municipalité d’Istanbul. Mais demeurent, avant tout, un haut lieu du tourisme et des vacances estivales pour de nombreuses familles – et en particulier pour les minorités, qui y ont leurs habitudes depuis plus de deux siècles.

Chaque communauté a ses îles préférées. La plus petite, Kınalıada, "l’île du henné", aussi appelée Proti en grec, se voit ainsi affublée du surnom d’"île des Arméniens". Parmi les îles de l’archipel, c’est en effet sur Kınalı que les Arméniens, historiquement, ont posé leurs valises – et continuent de s’y retrouver en nombre, quand vient la période estivale. Il semble donc logique que sur ce petit rocher verdoyant d’à peine plus d’un kilomètre carré, on trouve deux églises arméniennes. Même en-dehors des mois d’été, quelques centaines d’Arméniens – majoritairement retraités – vivent d’ailleurs sur l’île à l’année. Si l’envie vous prend de vous y promener hors-saison, en semaine, vous croiserez probablement, attablés sur les terrasses qui longent le bord de mer, des groupes de septuagénaires conversant avec animation dans un savant mélange de turc et d’arménien… Ce n’est pas le moindre des charmes de cette petite île qui mérite d’être connue autant que ses plus célèbres voisines !    

 

Burgazada, une des îles favorites des Juifs d'Istanbul

A côté, Burgazada est quant à elle l’une des favorites des Juifs d’Istanbul. Un petit groupe de happy few s’y retrouve tous les étés, tandis qu’un camp de vacances pour la jeunesse installe ses pénates au cœur de la forêt de pins. Ne cherchez pas, toutefois, à repérer des signes extérieurs de cette présence juive : à Burgaz, la discrétion est de mise. L’île compte aussi plusieurs églises grecques orthodoxes, vestiges d’un temps où les Rum établissaient leurs quartiers dans tout l’archipel.

Historiquement, c’est néanmoins Heybeliada qui revêt pour la communauté rum une importance singulière. Si Heybeli est surtout connue pour être un haut lieu de la marine turque – accueillant, encore aujourd’hui, l’école navale, dont le bâtiment à côté de l’embarcadère forme l’un des principaux signes distinctifs de l’île – elle fut en effet également, pendant longtemps, un haut lieu du Patriarcat rum orthodoxe. L’île abrite ainsi plusieurs églises, dont la remarquable Aya Nikola.

 

église rum orthodoxe Aya Nikola Istanbul
Église rum orthodoxe Aya Nikola

 

Mais Heybeliada accueille surtout l’école théologique de Halki, fermée en 1971 sur ordre du gouvernement turc. La fermeture de cet établissement qui formait l’essentiel des ecclésiastiques rum orthodoxes fut un coup dur pour la minorité, et compromet l’avenir du Patriarcat rum orthodoxe de Turquie. Selon la loi turque, le patriarche doit en effet être citoyen turc, et formé en Turquie. Face à cette exigence, qui, alors, pourra remplacer l’actuel patriarche Bartholomeos 1er - lequel allant, lentement mais sûrement, vers ses 83 ans ? La question se pose donc, de façon de plus en plus urgente. Sur initiative de la Grèce, la réouverture du séminaire de Halki a d’ailleurs été posée comme l’une des conditions de l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne. A l’heure actuelle, l’institut théologique reste néanmoins fermé, et l’avenir du Patriarcat plus incertain que jamais. En attendant son hypothétique renaissance, le vaste bâtiment du séminaire de Halki continue néanmoins de se dresser au milieu des pins, surplombant le reste de l’île – où les Rum, par ailleurs, ont cessé depuis déjà longtemps, du moins pour la plupart, de passer leurs vacances.

Il faut se rendre sur l’île d’à côté pour les retrouver. Car Büyükada, la plus grande des Îles des Princes, et sans doute la plus connue des touristes, est aussi celle qui accueille en plus grand nombre les trois minorités. Ainsi, les Arméniens catholiques se rassemblent autour de leur église – même si Kınalı demeure l’île de prédilection de la minorité.

 

église catholique arménienne de Büyükada
Église catholique arménienne de Büyükada

 

Mais Büyükada, plus encore que Burgaz, est surtout le fief estival de la communauté juive. Outre la synagogue, les familles se retrouvent notamment au Deniz Kulübü, vaste club privé disposant de nombreuses installations de loisirs et qui, comme son nom ne l’indique pas, est l’un des principaux lieux de socialisation des Juifs d’Istanbul lors de leurs vacances insulaires.   

 

synagogue de Büyükada
Synagogue de Büyükada

 

Les Rum, enfin, ne sont pas en reste. Si l’on trouve des églises et des monastères rum sur toutes les îles habitées de l’archipel, Büyükada est en effet la seule à réellement demeurer un lieu de villégiature pour la communauté. Outre l’immense orphelinat aujourd’hui abandonné, on y trouve notamment un cimetière, plusieurs églises et une école primaire ; et il n’est pas rare d’entendre, dans la rue, des bribes de conversation en grec.

 

orphelinat rum buyukada
Orphelinat rum Prinkipo

 

église rum orthodoxe Aya Dimitri
Église rum orthodoxe Aya Dimitri

 

école primaire rum Büyükada
École primaire rum de Büyükada

 

Sans compter, bien sûr, l’inévitable monastère Aya Yorgi, sans conteste le plus fameux des îles des Princes. Perchée au sommet de l’île, la petite chapelle d’Aya Yorgi est d’ailleurs devenue un surprenant lieu de pèlerinage œcuménique et syncrétique. Laïcs et religieux, juifs, chrétiens, musulmans ou encore agnostiques, nombreux sont ceux qui, sur la route ou au terme de l’ascension, n’hésitent pas à déposer un vœu dans les bonnes mains d’Aya Yorgi… avant d’admirer la vue, de celles que l’on n’oublie pas. Sous nos yeux, au-delà des pins, Istanbul s’étale, monstre urbain tentaculaire et majestueux, carrefour des religions, en mutation permanente. Et puis, de l’autre côté, le bleu de la mer qui invite au voyage – un autre voyage, car celui-ci, notre périple à la rencontre des minorités, est maintenant terminé. Avant de rentrer, j’ai moi aussi déposé un vœu : que le pluralisme religieux continue de faire battre le cœur d’Istanbul. À une prochaine fois !   

Marie Mangez

Marie Mangez

Romancière et doctorante en anthropologie, Marie navigue depuis plusieurs années entre la France et la Turquie. Tombée amoureuse d'Istanbul, elle a choisi d'y mener ses recherches, consacrées aux minorités religieuses qui peuplent l'espace stambouliote
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