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Et si l’on parlait des premières écrivaines féministes de Turquie ?

Par Gisèle Durero-Köseoglu | Publié le 06/03/2022 à 19:56 | Mis à jour le 06/03/2022 à 21:45
Photo : Des journalistes ottomanes
Journalistes ottomanes

On imagine souvent, en Occident, toutes les femmes turques de l’ancien temps enfermées dans des harems en train de contempler nostalgiquement les eaux du Bosphore. Si ce cliché romanesque a permis à tous ceux que l’on a nommé les "Orientalistes" de réaliser de merveilleux tableaux, il n’en reste pas moins que, lorsqu’on étudie la condition des femmes ottomanes à partir du Tanzimat, cette vision est vite battue en brèche. Car ce serait négliger le courageux engagement des journalistes ou écrivaines qui se sont battues pour conquérir leurs droits…

En effet, les extraordinaires réformes sur la condition des femmes réalisées dans les premières années de la république turque ne doivent pas occulter les nombreux changements intervenus dès la deuxième partie du XIXe dans l’Empire ottoman. Beaucoup d’intellectuels écrivent alors sur la nécessité de transformer la condition féminine pour moderniser la société, aboutissant à des réformes dont, pour n’en citer que quelques-unes : en 1856, l’interdiction des concubines ; en 1858, l’ouverture de lycées de filles ; en 1869, la parution d’un magazine hebdomadaire pour femmes et en 1876, l’obligation de l’école primaire pour filles et garçons. Cette aspiration au changement s’incarne dans les écrits des premières féministes, dont la devise pourrait être leur déclaration de 1886 : "Cheveux longs et idées courtes, voilà la façon dont notre sexe a été caricaturé par les hommes. Eh bien, nous allons prouver le contraire par notre travail !" (Cheveux longs et idées courtes étant une bravade de Schopenhauer pour qualifier les femmes).

 

féministes ottomanes
"Le Journal des Femmes" et "Le Monde des femmes"

 

Fatma Aliye Topuz

C’est ainsi que va se distinguer la romancière Fatma Aliye Topuz (1862-1936), qui, avec sa sœur, écrit dans le premier journal entièrement dirigé et écrit par des femmes, le célèbre "Journal des femmes" ("Hanimlara Mahsus Gazete"), qui paraît entre 1895 et 1906 et traite non seulement des problèmes liés à la condition féminine mais aussi, tente de mettre en valeur l’engagement et les créations féminines.

 

Fatma Aliye
Fatma Aliye

 

Fatma Aliye Topuz va devenir "la première écrivaine turque" (officiellement, du moins, car de nombreuses autrices antérieures sont tombées aux oubliettes) et publiera cinq romans. Mariée à dix-sept ans, elle doit tout d’abord lutter pour imposer à son époux sa volonté de lire et écrire. Mais finalement, après avoir produit de nombreux articles dans les journaux et une traduction en turc du roman Volonté, de Georges Ohnet, sous le pseudonyme de "Une Femme", elle a le courage, en 1892, d’utiliser son vrai nom pour publier un roman intitulé Muhâdarât, (que l’on pourrait traduire par "Savoir inoubliable"), qui décrit un mariage malheureux entre un homme mûr et une jeune femme amoureuse d’un autre. Même si le féminisme de Fatma Aliye Topuz a parfois été jugé "à l’eau de rose", à cause de ses idées assez conservatrices, la volonté de l’autrice de faire preuve de réalisme, de dénoncer le mariage arrangé et de prôner l’éducation des filles a conféré le succès à son œuvre, dont l’audience s’est étendue jusqu’en France, où elle fait paraître, en 1894, un célèbre essai "Les Musulmanes contemporaines", suivi du roman Oudi, la Joueuse de luth (1899), qui crée un type de femme échappant à la subordination masculine par le travail.

 

Fatma Aliye
Fatma Aliye à bicyclette

 

Selma Riza Feraceli

Une des contemporaines de Fatma Aliye est l’intrépide Selma Riza Feraceli (1872-1931), qui est considérée comme "la première journaliste turque" exerçant cette activité de façon professionnelle. En 1892, à l’âge de vingt ans, elle écrit le roman Fraternité, qui ne sera publié qu’en 1999.

 

Selma Riza Feraceli
Selma Riza Feraceli

 

Sur ces entrefaites, elle s’échappe d’Istanbul sans avertir personne pour rejoindre son frère à Paris et devient ainsi la première femme turque à étudier à la Sorbonne. C’est en France qu’elle entame en français, en 1897, sa carrière de journaliste, dans le journal turc d’opposition "Mechveret, organe de la jeune Turquie" et travaille nuit et jour pour multiplier les articles. Après dix ans en France, elle retourne à Istanbul et se fait remarquer pour ses écrits féministes dans deux journaux, "Le Journal des Femmes" et "Le Monde des femmes", tout en vouant son énergie à de multiples causes concernant l’amélioration de la condition féminine. Par exemple, elle s’engage pour faire transformer le palais de la sultane Adilé, à Kandilli, en lycée de filles comportant un pensionnat. Autrice de poèmes et d’un second roman inédit, elle a été remise à l’honneur par les recherches universitaires actuelles sur le féminisme turc.

En visite à Istanbul en 1922, le romancier français Claude Farrère rencontrera d’ailleurs deux femmes turques pour leur faire part de son admiration, Fatma Aliye et Selma Riza.

 

Féministres turques et ottomanes
Claude Farrère avec Fatma Aliye (à droite) et Selma Riza (à gauche), en 1922

 

Halide Edip Adivar

Quant à Halide Edip Adivar (1884-1964), l’écrivaine turque la plus importante de la première moitié du XXe siècle, elle est à l’origine d’une œuvre immense, vingt et un romans, des essais et des pièces de théâtre.

 

Halide Edip
Halide Edip

 

Remarquée dès l’âge de treize ans pour sa traduction du livre de Jacob Abbott, La Mère, elle publie, en 1910, le roman éponyme Seviye Talip, racontant l’histoire d'une femme qui quitte son époux pour assumer son existence toute seule ; la même année, Halide devient elle-même la première femme ottomane à demander le divorce. Elle se met alors à écrire dans des journaux. Après la Première Guerre mondiale, elle s’engage aux côtés de Mustafa Kemal, prend même la parole dans un célèbre meeting à Sultanahmet puis rejoint en Anatolie l’armée clandestine de celui qui deviendra Atatürk.

 

Halide Edip 1919 Sultanahmet
Halide Edip, meeting de Sultanahmet, en 1919

 

Les romans d’Halide Edip Adivar sont connus pour leurs idées féministes, comme Rue de l’épicerie aux mouches (1935) où elle met en scène une héroïne victorieuse du conservatisme de sa famille.

Les trois écrivaines que je vous ai présentées font partie des plus célèbres, mais il y en a beaucoup d’autres qui ont travaillé dans l’ombre en consacrant leur existence à promouvoir les droits des femmes en Turquie…

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Gisèle Durero-Köseoglu

Gisèle Durero-Köseoglu

Native de Cannes, professeur de Lettres à Istanbul depuis trente ans, elle est l’auteur de plusieurs livres sur Istanbul et de romans historiques sur la Turquie médiévale.
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