En Turquie, la tradition du seau d’eau et autres gestes bénéfiques (voire maléfiques)

Par Samim Akgönül | Publié le 02/05/2022 à 18:49 | Mis à jour le 02/05/2022 à 19:22
seau d'eau tradition Turquie

Toutes les deux semaines, le mardi, lepetitjournal.com Istanbul vous propose un rendez-vous "Parlons Turquie..." à travers des courts textes de Samim Akgönül, auteur du "Dictionnaire insolite de la Turquie". Vous y êtes invités à découvrir des concepts, mots et expressions ou des faits peu connus mais aussi des personnages insolites de l'espace turc, inspirés du dictionnaire en question. Aujourd'hui, la lettre "S"...

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Les Turcs, certes, peuvent parfois donner une image de conservateurs un peu pieux, mais ils n’en restent pas moins hétérodoxes, voire parfois païens, dans leurs faits et gestes de tous les jours.

Par exemple, vous avez séjourné chez une famille turque et il est temps de prendre votre voiture et de partir. Ne vous étonnez pas de voir votre hôte verser un seau d’eau sur vos pas. Cela signifie "su gibi git, su gibi gel" (pars comme l’eau, reviens comme l’eau), autrement dit comme les vagues, reviens sans hésiter. Les Turcs font beaucoup de gestes aussi bien bénéfiques que maléfiques ou proscrits. Par exemple, on ne devrait pas poser un baiser sur l’œil de quelqu’un au risque de provoquer une longue séparation. Ni passer de main à main un couteau ou des ciseaux sous peine d’entraîner une querelle.

Bien évidemment, le geste bénéfique le plus répandu est lié au "Nazar", qui, mot à mot, signifie "regard", mais prend le sens de mauvais œil dans le contexte de croyances populaires. Cette croyance populaire de "mauvais œil" a, bien entendu, des racines très anciennes. Sur une mosaïque romaine du IIe siècle après J.-C., conservée au musée d’Antioche, on peut voir un œil, cible d’une lance et d’un triton, attaqué par des animaux, avec l’inscription grecque ΚΑΙ ΣΥ (Et toi) qui, selon l’interprétation la plus répandue, signifie "que ce que tu penses pour moi se réalise pour toi". Il s’agit d’une des nombreuses représentations de la croyance du mauvais œil, dont il faut se protéger et protéger ce qui est précieux. Dans toute la Turquie et bien au-delà, cette protection se fait à travers un œil bleu, appelée nazar boncuğu (perle du mauvais sort). Car le nazar peut "toucher" n’importe où, n’importe quand, et ce, même quand il n’y a pas de mauvaise intention. Il suffit qu’un ami vous dise que vous avez une belle maison pour que le toit s’écroule, que dans la rue, on regarde votre bébé avec tendresse pour qu’il tombe malade. Il faut donc porter un nazar boncuğu tout le temps. Sur les réseaux sociaux, si vous publiez une photo de votre enfant, vos amis turcs vous enverront des émojis de nazar boncuğu en quantité.

Mais parfois l’œil bleu ne suffit pas. Il faut combiner des gestes païens, des onomatopées bizarres et invoquer Dieu pour une protection efficace. Attention, la chorégraphie est complexe : faites d’abord semblant de cracher trois fois avec le son "tou, tou, tou", tirez le lobe de votre oreille droite en imitant le bruit d’un baiser appuyé avec vos lèvres, frappez ensuite trois fois avec l’articulation de votre index sur du bois tout en disant Kırkbir kere maaşallah (quarante et une fois selon la volonté d’Allah) en appuyant bien sur le son "ch". Le nazar ne peut plus vous toucher ou toucher ce que vous voulez protéger...

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Dernières publications de l'auteur :

> Akgönül Samim (dir.), La modernité turque : adaptations et constructions dans le processus de modernisation ottoman et turc, Istanbul, Éditions Isis, 2022 ;

> Akgönül Samim, Dictionnaire insolite de la Turquie, Paris, Cosmopole, 2021 ;

> Akgönül Samim, La Turquie nouvelle" et les Franco-Turcs": une interdépendance complexe, Paris, L'Harmattan 2020.

Samim Akgönül

Samim Akgönül

Samim Akgönül est historien et politologue. Il travaille sur les minorités dans l'espace post-ottoman et sur les "nouvelles minorités" issues des migrations turques. Il dirige le Département d’Études turques de l'Université de Strasbourg.
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