An de grâce 1204... l’impensable mise à sac de Constantinople

Par Chantal et Jacques Périn | Publié le 27/05/2022 à 02:00 | Mis à jour le 27/05/2022 à 02:00
Photo : Miniature (circa 1210)
Constantinople en 1210

Si l’on se souvient du 29 mai 1453 et de la prise de Constantinople par les armées de Mehmet II, date qui marqua la fin du Moyen-Âge et le début de la Renaissance, qui garde en mémoire la tragédie qui se déroula en ce même lieu 249 ans plus tôt ?

Comment et pourquoi, après avoir résisté à toutes les invasions pendant neuf siècles, Constantinople fut sauvagement et en quelques jours, mise à sac ?

Le plus surprenant dans cette tragédie est que la dévastation de la ville ne fut pas le fait des ennemis traditionnels, Bulgares, Serbes, Hongrois ou armées musulmanes mais bien de l’armée chrétienne des Croisés partis de l’Occident. Il ne faut pas oublier que depuis les origines de l’Empire byzantin, l’antagonisme entre les deux églises orthodoxes d’Orient et catholique d’Occident a toujours été un motif de tension.

À l’origine de cet antagonisme il faut se rappeler que les Byzantins se considéraient comme les défenseurs de la vraie chrétienté et l’invincible rempart contre la déferlante de l’Islam arrivant de l’Est.

La moitié occidentale de l'ancien Empire romain méprisait les Byzantins et les considérait comme décadents, sournois et indignes de confiance en raison de leurs pratiques religieuses jugées suspectes.

La constante croissance de Byzance ne pouvait que générer jalousie, méfiance, rivalités et querelles entre les deux empires. Incontournable passage entre l’Orient et l’Occident, la ville voyait sa fortune augmenter de jour en jour grâce aux échanges commerciaux et aux taxes imposées sur toutes les marchandises qui y transitaient.

En outre, l’échec des trois premières croisades (1095-1099) – (1145-1149) – (1189-1192) destinées à reconquérir et à protéger les lieux saints de la chrétienté aux mains des Arabes créa une rupture entre l’Ouest et l’Est dont chaque partie imputa à l’autre la responsabilité de la défaite.

Si les Byzantins étaient considérés, à juste titre, comme manquant de fougue et d’implication dans la lutte contre l’ennemi, de l’autre côté, les Croisés étaient perçus comme cupides, opportunistes et prêts à user de tous les moyens pour s’octroyer les meilleures parties de l’Empire byzantin, ce qui n’était pas faux non plus.

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Croisés en tenue de combat (Image Larousse 1922)

 

En 1198, le Pape Innocent III lance la 4ème croisade, avec pour intention de conquérir les ports égyptiens pour les échanger contre la ville de Jérusalem reconquise quelques années plus tôt par le Sultan Saladin. De nombreux nobles, comtes, ducs et chevaliers répondent à l’appel du souverain pontife mais les rois chrétiens se dérobent. Sur les 30 000 Croisés attendus, seuls 10 000 sont au départ de la croisade.

 

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Innocent III (fresque Italie)

 

Parmi les plus enthousiastes se trouvent les comtes Louis de Blois, Thibaud de Champagne, Baudouin de Flandre et le duc Eudes de Bourgogne qui s’illustreront dans cette funeste expédition.

 

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Bronze équestre de Baudoin de Flandre (Mons, Belgique)

 

Pour organiser et assurer le transport maritime des hommes et des chevaux, on décide de faire appel aux marchands vénitiens qui possèdent la flotte nécessaire à ce type de transport. Il est évident que cette prestation représentant un coût important, les Vénitiens entendent bien négocier âprement cette participation. La négociation est fermement menée et Enrico Dandolo, doge qui gouverne la République de Venise, fixe le prix du transport au montant considérable de 85 000 ducas en or soit plus de 300 kilos d’or pur à 99,47% (environ 17 millions d’euros), somme exorbitante à laquelle il est nécessaire d’ajouter la moitié du butin récolté lors de l’expédition.

 

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Enrico Dandolo (Le titoretto)

 

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Ducas en or (circa 1210)

                                            

Il est évident que les Croisés ne peuvent réunir la somme demandée, aussi les Vénitiens leur proposent-ils alors une substantielle remise en échange d'un ’’petit’’ service : conquérir le port chrétien de Zara, sur la côte dalmate (aujourd'hui Zadar, en Croatie) et le leur livrer. L’accord entendu, les Croisés embarquent pour la première étape de leur croisade.

 

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Carte de la 4ème croisade

 

Le 24 novembre 1202, Zara capitule. Si les Chrétiens ont la vie sauve, leurs biens sont confisqués et partagés entre Croisés et Vénitiens. Le pape Innocent III indigné d’une telle forfaiture, adresse une bulle excommuniant Vénitiens et Croisés.

Profitant de la situation, des ambassadeurs de l’Empereur d'Allemagne Henri II (le boiteux) se rendent à Zara et expliquent au doge et aux chefs croisés que l'Empereur a reçu un appel au secours de son beau-frère Alexis Ange, Empereur byzantin détrôné par son frère. Ils demandent aux Croisés d’aider l’Empereur d’Allemagne à rétablir Alexis Ange dans ses droits. En échange, Alexis Ange promet de payer 200 000 Marks d'argent (+ - 42 tonnes de métal) et un appui militaire pour marcher sur l'Égypte.

 

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Alexis III Ange (manuscrit XVème siècle)

 

Devant cette situation nouvelle, nombre de Croisés jugent que l’esprit initial de la croisade s’en trouve trahi et préfèrent rentrer dans leur fief. Mais tous n’ont pas les mêmes scrupules et, grisés par l’appât du gain, acceptent la proposition et font un premier siège de Constantinople le 17 juillet 1203.

Dans la ville, la situation politique n’est pas au mieux et les empereurs se succèdent rapidement ; ainsi, Alexis III Ange est détrôné et Isaac II Ange reprend sa place de Basileus pendant un an avec l’aide de son fils Alexis IV Ange, tous les deux exécutés respectivement en janvier et février 1204.

 

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Isaac II Ange    

 

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Alexis IV Ange

 

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Alexis V Doukas

                                                                                        

Suivra Nicolas Kanabos qui ne règnera que trois jours et finira sa vie, étranglé, au profit d’Alexis V Doukas connu sous le surnom de Murzuphle ou "sourcils joints" ; celui-ci tentera de défendre sa capitale, pressentant que les Croisés ont des velléités de main mise sur la ville.

En effet, les Croisés, forts de leur puissante armée, très vite lassés d’attendre l’aide financière promise par les Byzantins, décidèrent de se servir eux-mêmes et d’entreprendre le pillage systématique de la cité.

L'empereur Alexis V Doukas s'enfuit de la ville, mais est capturé, aveuglé, puis jeté du haut d'une colonne quelques mois plus tard.

Le 12 avril 1204, les croisés de la IVe croisade donnent l’assaut.

Constantinople tombe en 4 jours, après la prise de la garnison de Galata. Les Croisés baissent l'énorme chaîne qui bloquait le port de la Corne d'Or et leur flotte s’y engouffre.

 

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Flotte croisée dans la Corne d’Or (Palma le jeune – peintre)   

 

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Entrée des croisés à Constantinople (Delacroix- peintre)

  

Attaquant simultanément les murailles maritimes et terrestres avec des engins de siège et des échelles, les assaillants entrent dans la ville. L'Empereur dépassé par la rapidité de l’invasion s’enfuit et laisse sa ville aux Croisés.

La ville est mise à sac par les chevaliers et le carnage commence.

2 000 Grecs sont tués en quelques heures, les femmes violées et les hommes massacrés, les bâtiments incendiés, les lieux saints profanés et pillés, les icônes, reliques, objets précieux de culte, œuvres d’art volés et partagés entre les Croisés et la République de Venise.

Aucun lieu ni monument n’échappe au pillage, à l’instar de l’hippodrome.

Les chevaux du quadrige qui ornent le centre de la piste sont déposés et emportés à Venise. En 1254, ils sont installés sur la façade de la Basilique Saint-Marc.

 

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Chevaux de bronze de l’hippodrome de Constantinople

 

À noter que les pérégrinations de ces sculptures ne se sont pas arrêtées là. En 1797, Napoléon Bonaparte prend Venise lors de la première Campagne d’Italie, fait déposer les chevaux et les emporte à Paris. Devenu Empereur, il les fait installer sur les grilles des Tuileries, puis sur l’Arc de triomphe du Carrousel, édifié à Paris en hommage à la Grande Armée, entre 1807 et 1809. En 1815, après la bataille de Waterloo et la chute de Napoléon, les Autrichiens rendent les chevaux à Venise.

Durant les deux guerres mondiales, les chevaux sont cachés successivement au Palazzo di Venezia de Rome et au monastère de Praglia, près de Padoue. En 1981, les chevaux originaux sont à nouveau déposés et placés dans le musée de la basilique afin d'être protégés de la pollution qui ronge le bronze. Ils sont alors remplacés par les répliques qu’on peut voir aujourd’hui. À l’issue de vingt ans de présence sur la façade, les répliques sont nettoyées et restaurées une première fois en 2006 puis de nouveau en 2013.

Un jour, peut-être, les chevaux d’origine feront-ils un ultime voyage pour retrouver la Turquie ?

Il est un monument incontournable qui a lui aussi fait les frais du pillage par les Croisés : l’Obélisque muré ou Colonne murée qui se trouve place de l’Hippodrome près de l’Obélisque égyptien et de la Colonne serpentine.

 

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Colonne murée (circa 1870, photographe inconnu)

 

Commencée sous le règne de Septime Sévère et terminée sous celui de Constantin 1er, la construction de ce monument fut préférée au transport difficile et délicat d’un autre obélisque venant d’Égypte.

Au Xème siècle, l’empereur Constantin VII Porphyrogénète (912-959) le fit couvrir de plaques de bronze doré sur lesquelles on pouvait voir des bas-reliefs représentant des fermiers et des pêcheurs au travail. Le sommet était orné d’une pomme de pin dorée qui tomba, en 869, lors d'un important tremblement de terre. Pillées par les Croisés, ces plaques, tout d’abord prises pour de l’or, furent fondues et transformées en pièces de monnaie. L’obélisque resta longtemps à l’abandon jusqu’à ce que récemment une restauration partielle soit réalisée.

 

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Obélisque muré aujourd’hui

 

Rien n’échappe au pillage et aucun monument, profane ou religieux, n’est épargné. Sculptures monumentales, œuvres d'art, manuscrits et bijoux accumulés par les Empereurs et les nobles pendant un millénaire sont tous embarqués, détruits ou fondus pour faire de la monnaie. Meubles, portes et éléments architecturaux en marbre sont emportés pour être réutilisés ailleurs. On n’épargne pas plus les tombes des Empereurs, à l’instar de celle de Justinien Ier, qui est ouverte et délestée de son précieux contenu.

 

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Justinien 1er (mosaïque église St Vital – Ravenne – Italie)

 

Le comportement des Croisés généra un immense scandale dans toute la chrétienté et entraîna une durable et sérieuse rupture entre la chrétienté orthodoxe d'Orient et la chrétienté catholique d'Occident...

Une fois les pillages et les saccages terminés, le traité Partitio Romaniae, déjà décidé au préalable, organise la répartition de l'Empire byzantin entre Venise et ses alliés.

Les Vénitiens gardent pour eux une petite moitié de la ville, les îles ioniennes, la Crète, l'Eubée, d'Andros, Naxos et quelques points stratégiques de la côte de la mer Marmara.

De son côté, Baudouin de Flandre et de Hainaut est alors fait Empereur latin (de 1204 à 1205) et couronné à Sainte-Sophie, recevant l’autre partie de Constantinople et un quart de l'empire comprenant la Thrace, le nord-ouest de l'Asie mineure et plusieurs îles de la mer Égée dont Chios, Lesbos et Samos. Il ne profitera que peu de temps de son trône et sera fait prisonnier en 1205 par les Bulgares. Il mourra en prison la même année.

Boniface de Montferrat, important acteur de la croisade et qui ambitionnait le trône de Constantinople, s'empare de Thessalonique et y crée un nouveau royaume comprenant Athènes et la Macédoine. Il est tué en 1207 au retour d’une expédition contre les Bulgares.

Il faudra attendre 1261 pour que L'Empire byzantin soit rétabli, même s’il n’est plus que l'ombre de lui-même, grâce à l’intervention des armées de l'Empire de Nicée et des Byzantins en exil revenus combattre pour reprendre Constantinople.

L'empereur Michel VIII (r. de 1259 à 1282) pourra alors replacer son trône dans la salle porphyrogénète du palais des Blachernes, demeure de ses prédécesseurs byzantins.

 

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Michel VIII Paléologue (miniature d’époque)  

 

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Palais des Blachernes (circa 1880 – Photographe anonyme)

          

Même si l’empire renaît de ses cendres, Constantinople ne peut plus prétendre au statut de ville la plus grande, la plus riche et la plus puissante qui fut le sien durant tant de siècles.

Sa position stratégique sur les routes du commerce profite en priorité aux Génois qui se sont installés à Galata et qui prélèvent des droits exorbitants sur toutes les transactions.

Dans le but de restaurer les finances impériales, Jean VI (r. 1347 à 1354) décide de réduire les droits de douane pour attirer davantage de navires étrangers. Mécontents de cette décision qui les prive de revenus, en août 1348, les Génois réagissent en brûlant la flotte byzantine. Et comme un malheur n’arrive jamais seul, de 1345 et 1355, la ville est décimée par la peste noire qui sévit alors en Europe.

 

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Jean VI (manuscrit – 1370)

 

En 1355, les Ottomans sont maîtres de l’Asie mineure et l’Empire byzantin en est réduit à sa capitale dont la population n’est plus que de 45 000 habitants qui vivent dans la misère.

Lorsqu’en 1453 le siège de Constantinople est entrepris par les armées de Mehmet II, les murailles de la ville sont, certes, encore très solides, mais les défenseurs trop peu nombreux pour résister aux assauts répétés des Ottomans.

Il est fort probable que la mise à sac de Constantinople en 1204 et les conséquences de cet acte guidé par la cupidité et l’orgueil, au mépris de toute humanité, ont largement contribué à la chute de la ville deux siècles et demi plus tard.

En outre, reconnaissons que les Ottomans furent bien plus respectueux et ne détruisirent pas la cité comme l’avaient fait les Croisés. Au contraire, ils s’attachèrent à conserver ce qui restait des monuments, repeuplèrent la ville en déplaçant des populations, bâtirent mosquées et palais et relancèrent le commerce qui redevint florissant.

Comme quoi, le malheur ne vient pas toujours d’où on l’attend, ce qui confirme les sages paroles de Voltaire* : "Mon Dieu, gardez-moi de mes amis. Quant à mes ennemis, je m'en charge !"

___________

(*) Cette citation attribuée à Voltaire, aurait pour origine une déclaration d’Antigone II, roi de Macédoine qui vécut vers 225 av. J.-C. Elle s’applique parfaitement à ce sombre épisode de l’Histoire.

 

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Constantin XI, dernier empereur byzantin (mort le 29 mai 1453)

 

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Halil KOCAMAN ven 27/05/2022 - 09:29

Excellent article, bravo et merci.

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Albane Akyuz

Rédactrice en chef de l'édition Istanbul.

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