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KARAGÖZ- Ruşen Yıldız, montreur d’ombres et de réalités

Par Lepetitjournal Istanbul | Publié le 30/10/2017 à 19:04 | Mis à jour le 30/10/2017 à 20:02
Photo : Ruşen Yıldız met en scène les histoires de Nasr Eddin Hodja ©SP
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Ruşen Yıldız perpétue la tradition satirique du théâtre d’ombres turc depuis plus de vingt ans. Issu de parents turcs immigrés en France, il vient jouer en Turquie pour la première fois. 

"Un croche-patte au destin", s'amuse Ruşen Yıldız, montreur d’ombres, après son spectacle à l’Institut français d’Istanbul. Né à Sivas, en Turquie, il a grandi à Montbéliard. Ses parents turcs et alévis ont immigré en France pour des raisons économiques, en 1974, quand il avait deux ans. "D’habitude, les Turcs vont en Europe pour gagner leur vie. Moi, j’ai fait la route pendant trois jours en camionnette pour venir travailler en Turquie." Ruşen Yıldız a animé hier un atelier au lycée francophone Saint-Joseph d’Istanbul, il est aujourd’hui en représentation pour l’Alliance française de Bursa et sera jeudi au lycée Charles-de-Gaulle d’Ankara.

L’artiste n’a pas fait la route seul : dans son coffre, une vingtaine de marionnettes… Ruşen Yıldız est adepte du théâtre d’ombres turc, dit Karagöz (littéralement, "oeil noir" en turc) depuis plus de 20 ans. "En 1995, j’ai été fasciné par la technique", raconte-t-il. A l’époque, déjà épris de théâtre mais "fatigué de jouer des psychodrames", Ruşen Yıldız se lance dans l’aventure des Karagöz. Il se documente, observe et essaie… Jusqu’à réaliser toutes ses marionnettes et décors seul, de A à Z. Ruşen Yıldız découpe ses formes dans de la peau translucide de vache, puis les colorie avec de l’encre végétale. Un travail minutieux : la réalisation lui demande trois jours pour une marionnette, jusqu’à trente pour un décor. Les figurines sont ensuite manoeuvrées à l’aide d’une baguette en bois et éclairées à l’arrière d’un rideau de toile blanche, tendu au centre d’un cadre sombre. 

Une tradition née à Bursa

Selon la légende, le Karagöz est né à Bursa. Pendant la construction de la mosquée d’Ulu, Karagöz, forgeron, et son ami maçon Hacivat, étaient constamment en train de s’atteler à des pitreries. Les ouvriers s’arrêtaient de travailler pour les écouter raconter leurs âneries et ne pas perdre un bon mot. La construction prenait un retard considérable et le sultan Orhan, très en colère, leur fit couper la tête. Plus tard, pour soulager les remords du sultan, on raconte que le vizir Cheikh Kushteri fit revivre les facéties des deux acolytes à travers un théâtre d’ombres : le Karagöz était né. Et le sultan se chargea ensuite de le protéger. Depuis 2009, le Karagöz est inscrit sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO. 

A travers son métier, Ruşen Yıldız perpétue la tradition du théâtre d’ombres turc classique, tout en l’adaptant à l’actualité d’aujourd’hui. L’artiste met un point d’honneur à conserver son caractère satirique. Dès sa création, le Karagöz surprenait par son humour cocasse qui s’attaquait à tout et à tout le monde : le pacha, le vizir, les religieux, les militaires ou encore, les moeurs de la population… "Ce qui est intéressant avec le Karagöz, c’est aussi qu’il raconte la vie d’un quartier imaginaire où vivent ensemble toutes les minorités. Ayant grandi dans une cité à Montbéliard, entouré d’amis maghrébins ou yougoslaves, ce multiculturalisme m’a tout de suite parlé", raconte le montreur d’ombres. 

Des sujets qui "dérangent et arrangent"

Père de trois enfants qui sont aussi "(ses) metteurs en scène", Ruşen Yıldız aborde des sujets qui "dérangent, autant qu’ils arrangent", résume l’artiste : migrations, mariages forcés, métissage… Et cherche toujours le dialogue après ses spectacles, qui bousculent les consciences. "Un jour, à la fin de mon spectacle sur les mariages forcés, une dame est venue me remercier. Elle m’a dit que c’était la première fois qu’elle rigolait de sa nuit de noce…" Le montreur d’ombres intervient régulièrement dans les centres sociaux, les collèges et lycées de quartiers populaires où ils proposent aussi des ateliers. "Souvent, les jeunes se marrent et ne se rendent compte qu’à la 50ème minute, que depuis le début du spectacle, c’est d’eux-mêmes qu’ils rigolent!", s’amuse Ruşen Yıldız. Les Turcs ou les jeunes issus de l’immigration lui reprochent parfois de donner une mauvaise image d’eux. "Mais au théâtre, c’est ce qu’on appelle la catharsis", répond simplement l’artiste.

Dans son spectacle Faudrait être un âne, qu’il a présenté dans le cadre du 20ème Festival de marionnettes d’Istanbul, Ruşen Yıldız met en scène les histoires de Nasr Eddin Hodja, héros légendaire connu en Anatolie, mais aussi de l’Afrique du Nord jusqu’à l’Iran, en passant par les Balkans jusqu’en Chine… Tantôt idiot, tantôt éclairé, le sage a toujours réponse à tout et ses anecdotes font rire autant que réfléchir. "C’est un peu mon double. J’ai toujours été le bouffon de la famille", raconte celui que ses parents disaient rebelle quand il était enfant. A l’avenir, Ruşen Yıldız voudrait adapter son spectacle en turc et pouvoir travailler deux saisons en France, les deux autres en Turquie. Et continuer en somme, de faire un croche-patte au destin…

Solène Permanne (http://lepetitjournal.com/istanbul) mardi 31 octobre 2017

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