Édition internationale

Écrire la Turquie sans la simplifier

Après deux ans à la tête du Le Petit Journal Istanbul, l'heure est venue de tourner une page. L'occasion de revenir sur ce que la Turquie m'a appris à observer, à comprendre et à transmettre.

Sarah Goldenberg observant Istanbul depuis un ferry sur le BosphoreSarah Goldenberg observant Istanbul depuis un ferry sur le Bosphore
Observer avant de raconter : deux années à écrire la Turquie au Le Petit Journal Istanbul. Crédit photo : Sarah Goldenberg
Écrit par Sarah Goldenberg
Publié le 25 juin 2026

La Turquie résiste aux raccourcis

 

Pendant deux ans, j'ai écrit sur la Turquie. Son histoire, sa culture, sa langue, son patrimoine, ses traditions, mais aussi ses débats de société, ses paradoxes et ses évolutions. Plus j'écrivais sur la Turquie, plus une conviction s'imposait : la Turquie résiste aux raccourcis.

C'est sans doute ce qui m'a le plus fascinée. On croit souvent connaître ce pays. Parce qu'on y a voyagé. Parce qu'on y vit. Parce qu'on en suit l'actualité. Parce qu'on en a une image, parfois très précise. Et puis un détail vient bousculer cette impression. Un mot que l'on ne parvient pas vraiment à traduire. Une habitude qui semble familière mais ne signifie pas tout à fait la même chose. Une expression courante qui raconte davantage qu'une simple formule de politesse.

Je m'en suis rendu compte un jour en France, en quittant une boutique. Pendant une seconde, j'ai eu envie de dire « kolay gelsin ». L'expression se dit pourtant en arrivant et parfois en partant. Elle signifie littéralement « que votre travail soit facile ». Ce réflexe m'a fait sourire. Il m'a surtout rappelé qu'au-delà de leur définition, certains mots finissent par modifier notre manière de regarder les choses.

C'est aussi cette Turquie-là que j'ai choisi de raconter. Celle qui se cache derrière un « kolay gelsin » adressé à quelqu'un qui travaille. Derrière un « ayıp » qui ne relève ni de la loi ni de la morale, mais d'un ensemble de codes sociaux que chacun apprend à reconnaître. Derrière un « nasip » ou un « kısmet » qui racontent quelque chose du rapport au destin, à l'attente et à l'incertitude. 

Écrire sur la Turquie m'a appris que comprendre un pays ne consiste pas uniquement à accumuler des connaissances. Il faut aussi accepter qu'il n'existe pas toujours une seule façon d'appréhender les choses. Peut-être est-ce pour cela que j'ai tant aimé écrire sur ce pays. Parce qu'il continue de surprendre. Parce qu'il oblige à nuancer. Et parce qu'il m'a appris à me méfier des évidences.

 

Ce que la Turquie m'a appris à regarder autrement

 

Au départ, je pensais surtout apprendre une langue et mieux connaître un pays. Je n'imaginais pas que l'expérience irait bien au-delà. Avec le temps, certains détails ont commencé à prendre une autre dimension.

Un soir en cours de turc, je devais dire « au revoir ». Mon enseignante m'a alors posé une question simple : « Qui part ? ». Je ne comprenais pas. En turc, celui qui part ne dit pas la même chose que celui qui reste. Ce détail peut sembler anodin. Pourtant, il raconte quelque chose d'essentiel : l'importance accordée à la relation et au contexte.

J'ai retrouvé cette même logique dans bien d'autres situations. Dans ces refus qui n'en sont pas toujours au premier « hayır ». Dans ces échanges où l'on prend le temps avant d'entrer dans le vif du sujet. Dans cette attention portée à l'autre qui passe parfois par des gestes plus que par des mots.

Bien sûr, aucun pays ne se résume à quelques habitudes. La Turquie pas davantage qu'un autre. Elle m'a appris que ce qui paraît évident ne l'est pas toujours. À observer un peu plus longtemps avant d'interpréter. À comprendre que ce qui paraît évident pour les uns ne l'est pas forcément pour les autres. 

Cette expérience a aussi confirmé quelque chose que je pressentais depuis longtemps : j'aime écrire. J'aime chercher le mot juste. J'aime comprendre avant d'expliquer. J'aime transmettre ce que j'observe et ce que j'apprends. L'écriture est devenue une façon de prolonger cette curiosité pour la Turquie et ceux qui la vivent.

 

Görüşürüz

 

Si cet édito marque la fin de mon aventure au Le Petit Journal Istanbul, il ne marque pas la fin de mon lien avec la Turquie.

Pendant deux ans, j'ai eu le privilège de raconter un pays qui continue, aujourd'hui encore, à me surprendre. J'ai pu aller à la rencontre de celles et ceux qui le font vivre au quotidien. Échanger avec des lecteurs curieux, des institutions, des entrepreneurs, des artistes, des enseignants, des chercheurs et bien d'autres encore. Elles m'ont aussi permis de travailler aux côtés de contributeurs talentueux qui ont enrichi cette édition par leurs regards, leurs expériences et leurs sujets.

À toutes celles et ceux qui ont lu, partagé, commenté ou simplement pris le temps d'échanger durant ces deux années, je souhaite vous adresser mes sincères remerciements.

Le Petit Journal Istanbul m'a permis de faire ce que j'aime le plus : observer, comprendre et transmettre. Et il m'a surtout confirmé une chose. La Turquie continuera de me surprendre. Je continuerai de l'observer, d'apprendre et d'écrire à son sujet. Peut-être différemment. Mais avec la même curiosité. Alors plutôt qu'un au revoir, je préfère emprunter un mot turc.

 

Görüşürüz. À bientôt. 

 

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