“Erkek adam” est « un vrai homme » ou « un homme digne de ce nom » (!) Mais ce n’est pas une simple description biologique. C’est un jugement social sur la manière d’« être homme » en Turquie !


Şahin, Doğan, Aslan… Des animaux comme prénoms masculins en Turquie
Certains prénoms reflètent des représentations symboliques du féminin et du masculin en Turquie… Des noms de fleurs comme Sümbül (« jacinthe ») ou Gül (« rose ») etc. sont traditionnellement attribués aux femmes (à l’exception de la figure masculine ottomane Sümbül Ağa), tandis que des noms d’animaux, tels que Aslan (« lion ») ou Doğan (« faucon ») etc. sont associés aux hommes.
Cette distinction reflète des représentations du « féminin » et du « masculin » encore très présentes en Turquie : douceur et esthétique d’un côté, puissance et action de l’autre. La sociologue R. W. Connell parle d’ailleurs de « masculinité hégémonique » pour désigner ce modèle masculin dominant valorisé par la société, relayé par les politiques éducatives.
Dans cette perspective, un modèle masculin dominant -puissant, courageux, voire philosophe- s’impose comme un « idéal ». L’expression “adam ol!”, littéralement « sois un homme ! », signifie « comporte-toi correctement » ou « … comme il le faut » en turc. Cette vision du « vrai homme » reste encore associée à des attentes sociales fortes autour de la virilité, de l’autorité et du contrôle de soi.
Quelques expressions turques illustrent ce qu’un turc « doit être ou faire » :
- “Erkek adam sözünde durur” ➔ « un vrai homme tient sa parole »
- “Erkek adam ağlamaz” ➔ « un vrai homme ne pleure pas ».
La masculinité hégémonique turque, ici incarnée par l’expression de “erkek adam”, se matérialise à travers les slogans inscrits à l’arrière des camions en Turquie. Ceux-ci prolongent aussi certaines représentations sociales autour de ce qu’un homme « doit » être en Turquie. D’où l’intérêt de les décrypter cette fois-ci, à travers le prisme de la masculinité hégémonique.
Quatorze slogans photographiés sur les routes de Buca, quartier populaire d’Izmir, ont ainsi été analysés.
Ce que les camions disent de la masculinité hégémonique…
La notion de « masculinité hégémonique » est plus complexe qu’elle n’y paraît à travers les slogans affichés à l’arrière des camions. Elle ne désigne pas la masculinité « la plus répandue », mais le modèle masculin considéré comme le plus légitime et le plus valorisé socialement. Apparaissent alors plusieurs traits associés à cette masculinité : la force, le courage, le contrôle de soi ou encore le rapport au destin.
“Erkek adam” est puissant…
Slogan n°1

[TR: “Çalıştıkça yükün başardıkça düşmanın artar”, isimsiz]
FR: « Plus tu travailles, plus ton fardeau augmente ; plus tu réussis plus ton ennemi augmente », anonyme. (photographié le 09 mars 2026, à 16h27)
Ce slogan met en scène une représentation de la puissance fondée sur l’endurance et la progression sociale. Le travail (“çalışma”) ne produit pas uniquement du succès (“başarı”), mais génère également de la rivalité et des adversaires (“düşman”). La masculinité hégémonique s’y construit alors comme une capacité à résister au poids (“yük”) des épreuves et à affronter un environnement social perçu comme conflictuel.
Slogan n°2

[TR: “Aslanla randevum var çakallarla uğraşacak vaktim yok”, isimsiz]
FR: « J’ai rendez-vous avec le lion, je n’ai pas le temps de m’occuper des chacals », anonyme. (photographié le 25 mars 2026, à 16h51)
Ici, la puissance masculine s’exprime à travers une hiérarchisation symbolique des individus. L’opposition entre le lion (“aslan”) et le chacal (“çakal”) construit une masculinité hégémonique dominante et sélective. Le lion incarne la force, le prestige et la noblesse, tandis que le chacal renvoie à des figures jugées opportunistes. La puissance masculine se manifeste alors par la capacité à préserver son statut et à refuser de « perdre du temps » avec ceux considérés comme inférieurs.
Slogan n°3

[TR: “Kul kaderini yaşar bahtına ne çıkarsa / Düşmez kalkmaz bir Allah unutma sakın evlat”, Kahtalı]
FR: « L’homme vit le destin qui lui est réservé, quoi que le sort lui apporte / Tout être humain peut faire des erreurs (*seul Dieu ne tombe jamais*), n’oublie jamais cela, mon enfant », Kahtalı. (photographié le 30 avril 2026, à 11h24)
Kahta’lı, originaire de Kahta, un district de la province d’Adıyaman reprend les paroles de Müslüm Gürses, chanteur du genre arabesque. Il inscrit la puissance masculine dans une dimension à la fois fataliste et religieuse. La force ne repose pas sur la domination active, mais sur la capacité à supporter les épreuves du destin (“kader”) et à accepter ce que le sort réserve (“baht”).
La masculinité hégémonique se construit ici autour de la résilience et de l’endurance face à la chute (“düşmek”) et au relèvement (“kalkmak”), dans une logique où la stabilité morale et spirituelle demeure profondément liée à la volonté divine : « seul Allah ne tombe jamais ».
Slogan n°4

[TR: “Tezgah lan bu”, isimsiz]
FR: « C’est un coup monté, mec », anonyme. (photographié le 27 avril 2026, à 09h15)
Ce slogan familier traduit une posture de méfiance généralisée envers le monde social. La puissance se manifeste ici comme une capacité de contrôle interprétatif : il s’agit de lire les événements comme potentiellement manipulés ou trompeurs (“tezgah”). Cette forme de masculinité hégémonique repose moins sur l’action directe que sur une vigilance permanente et une suspicion envers les intentions d’autrui, refusant ainsi d’être dupe.
Le mot familier “lan” (ou ses variantes “len”, “ulan”, “ulen”) -issu de “oğlan” (« fils/garçon »)- renforce également l’ancrage populaire et masculin de l’énoncé (« mec »), en inscrivant cette méfiance dans un registre de langue oral, viril et quotidien.
Slogan n°5

[TR: “Mevzu atlı karıncalar değil dönen dolaplar!...”, isimsiz]
FR: « Le vrai problème, ce ne sont pas les carrousels, mais les magouilles qui tournent ! », anonyme. (photographié le 12 mai 2026, à 09h05)
Ce slogan prolonge une vision désenchantée du monde social. Derrière l’humour (parc d’attraction) et le jeu de mots (“dönme dolap” ➔ « manège » # (“dönen dolap” ➔ « magouille »), il exprime une méfiance structurelle envers les mécanismes cachés des relations humaines.
La puissance se manifeste ici comme une capacité d’interprétation critique : il s’agit de (“mevzu”) dévoiler ce qui « tourne » en arrière-plan (“dönen dolap”), c’est-à-dire les logiques invisibles, les arrangements implicites et les formes de manipulation sociale.
Slogan n°6

[TR: “Biz bu işin keyif tarafındayız”, Müco Abi]
FR: « Nous sommes du côté du plaisir dans cette affaire », Müco Abi. (photographié le 27 avril 2026, à 16h42)
“Abi” (forme réduite de “ağabey”) signifie littéralement « grand frère », mais son usage dépasse le cadre familial : il fonctionne comme une marque de proximité ou de respect dans les interactions quotidiennes masculines. Müco Abi ou Frérot Müco, propose une forme alternative de puissance, fondée non pas sur la confrontation directe mais sur la distance et la maîtrise détachée. La puissance ne s’y exprime pas comme domination, mais comme capacité à se situer du côté du plaisir (“keyif tarafı”) et de la gestion tranquille des situations : comme le dit l’expression familière “rahat ol”, littéralement « sois tranquille » et donc « détends-toi ».
Le contrôle passe ici par l’ironie et une forme de souveraineté émotionnelle qui consiste à ne pas être absorbé par le conflit, comme le suggère aussi l’expression familière “sıkıntı yok” (« pas de soucis »).
“Erkek adam” est courageux…
Slogan n°7

[TR: “Bir hayal uğruna bir hayat bitirdim / Sen en güzel duygularımın katilisin”, Kerem]
FR: « J’ai terminé une vie pour un rêve / Tu es le meurtrier de mes plus beaux sentiments », Kerem. (photographié le 1er mai 2026, à 13h16)
Le courage se manifeste ici dans la capacité à verbaliser une destruction émotionnelle -comme dans l’expression “hayal kırıklığı” (littéralement « brisure du rêve » « déception »)- et existentielle (ou « vitale » ; “hayat bitirdim”). La masculinité accepte et expose la souffrance amoureuse (“en güzel duygular”), tandis que la figure de l’autre est construite à travers la métaphore du meurtre (“katil”), transformant la rupture sentimentale en violence symbolique.
La masculinité met ainsi en scène un échec amoureux publiquement exprimé par la voix de Kerem. Ce prénom renvoie à un héros de l’histoire populaire (Kerem ile Aslı), récit emblématique d’un amour impossible et douloureux dans la culture turque : on dit “sevip de kavuşamamak” en turc.
Slogan n°8

[TR: “Cefanda güzeldi seni sevmekte”, isimsiz]
FR: « Même ta souffrance était belle, t’aimer aussi », anonyme. (photographié le 1er mai 2026, à 12h56)
Ce slogan, dans lequel apparaissent des écarts orthographiques (*cefanda* ➔ “cefan da” ; *sevmekte* ➔ “sevmek de”) exprime un courage affectif fondé sur la persistance du sentiment d’amour malgré la souffrance (“cefa”). Aimer (“sevmek”) dans la douleur devient une forme de résistance émotionnelle (“off ulan off” ➔ « ah là la »), où la masculinité ne se définit pas par l’absence de fragilité, mais par la capacité à maintenir le lien affectif même dans l’épreuve.
Slogan n°9

[TR: “Tesadüfler bahanemiz olsun”, isimsiz]
FR: « Que les coïncidences soient notre excuse », anonyme. (photographié le 4 avril 2026, à 11h17)
Le courage masculin réside ici dans l’acceptation de l’incertitude (« le destin ? »). Le sujet accepte de ne pas contrôler les événements, en s’exposant à l’imprévisible. Cette posture traduit une forme de masculinité qui ne repose pas sur la maîtrise absolue, mais sur la capacité à composer avec le hasard (“tesadüf”) et à transformer l’inattendu en récit acceptable, voire en justification (“bahane”). Comme le suggèrent les expressions turques, “kader kısmet” ou “hayırlısı”, le destin et la part de hasard sont perçus comme indissociables dans le déroulement de la vie en Turquie !
Slogan n°10

[TR: “Herkes seçtiği ihtimalde mutlu olsun”, isimsiz]
FR: « Que chacun soit heureux dans l’option qu’il a choisie », anonyme. (photographié le 27 avril 2026, à 09h40)
Ce slogan valorise une forme de « courage » passif, fondé sur l’acceptation des choix (“seçim”) et des trajectoires individuelles sans volonté/capacité de contrôle. Il traduit une masculinité qui ne s’impose pas par la maîtrise des événements, mais par la capacité à reconnaître la pluralité des possibles (“ihtimal”) et à accepter les conséquences de sa propre orientation de vie. Comme le citait un “erkek adam”, si courageux (!), « choisir, c’était renoncer pour toujours, pour jamais, à tout le reste et la quantité nombreuse de ce reste demeurait préférable à n’importe quelle unité »…
Slogan n°11

[TR: “Mutlulukla takas olur”, isimsiz]
FR: « Echangeable contre le bonheur », anonyme. (photographié le 22 avril 2026, à 16h33)
Ici, le courage se traduit par une ouverture aux échanges incertains (“takas”) et aux transformations possibles, même lorsque leur issue demeure imprévisible. Cette posture implique une masculinité capable d’accepter le déplacement et la reconfiguration des attachements, en assumant que le bonheur (“mutluluk”) peut résulter d’un déséquilibre, d’un risque ou d’une réorganisation des valeurs personnelles.
Cette forme de masculinité valorise ici le mouvement, le changement, plutôt que la stabilité ou le contrôle, le tout teinté d’une incertitude nourrie par une conception du destin propre au contexte turc.
“Erkek adam” est philosophe…
Slogan n°12

TR: “Kalbindeki güzelliği keşfetmek yüzünden geçer”, isimsiz]
FR: « Découvrir la beauté dans ton cœur passe par ton visage », anonyme. (photographié le 4 mai 2026, à 16h28)
Ce slogan rejoint la figure du philosophe, où “erkek adam” n’est pas seulement force, mais aussi celui qui interprète et donne sens aux signes du monde. Il construit une réflexion sur la relation entre intériorité (a) et extériorité (b) : (a) le cœur (“kalp”) est présenté comme le lieu de la beauté (“güzellik”), mais son accès passe par (b) le visage (“yüz”), surface de lecture symbolique. Cela nous rappellent les paroles du groupe musical Yüksek Sadakat… “Hiçbir yüz güzel değil senin yüzünden”, la beauté des autres visages s’efface face à -ou à cause de- celui de la personne aimée, dans une logique de polysémie du mot “yüz”.
Slogan n°13

[TR: “Sen her şeyden bi fazlasın”, isimsiz]
FR: « Tu es plus que tout », anonyme. (photographié le 29 avril 2026, à 16h42)
On pourrait également lire en arrière-plan la figure du « philosophe » qui donne sens au monde à travers une forme d’hyperbole affective qui dépasse la description rationnelle. L’identité de l’autre (“sen”) est amplifiée (“bi’ fazlasın”) jusqu’à devenir incommensurable, excédant toute mesure ou catégorisation. L’emploi de “bi” au lieu de “bir” (« un ») relève ici de l’oralité, renforçant l’intensité expressive du propos.
Derrière cette phrase apparaît une masculinité qui exprime les sentiments dans l’excès et l’hyperbole, en plaçant l’autre au-dessus de tout.
Slogan n°14

[TR: “Yalan güzelse inanırım”, isimsiz]
FR: « Si le mensonge est beau, je le crois », anonyme. (photographié le 5 mai 2026, à 11h39)
Ce slogan introduit une logique esthétique de la vérité, où la beauté (“güzellik”) de l’énoncé peut primer sur sa véracité. Dans cette perspective, croire (“inanmak”) ne relève plus de l’adhésion rationnelle, mais d’une sensibilité émotionnelle au discours de “erkek adam”. Philosophe, il interprète le mensonge (“yalan”), lequel, loin d’être simplement opposé à la vérité, peut être réhabilité par sa forme (“güzel”), son pouvoir d’évocation et sa capacité à produire du sens sensible : il n’est plus uniquement tromperie, mais matière esthétique susceptible d’être acceptée, voire désirée.
Au feu « jaune » d’Izmir : les slogans des “erkek adam”
A travers ces slogans, la figure du “erkek adam” apparaît comme une construction sociale complexe, située au croisement de plusieurs dimensions : puissance, courage et philosophie. L’expression “eyvallah” en constitue une synthèse, associant reconnaissance et respect.
La masculinité hégémonique turque ne s’exprime pas seulement sous une forme viriliste. Le « vrai homme » n’est donc pas uniquement celui qui domine, mais aussi celui qui endure, interprète et donne du sens à l’expérience vécue. L’arrière des camions devient alors un espace où circulent différentes visions de la masculinité. Ces slogans montrent comment certaines représentations du « vrai homme » continuent de se transmettre dans la culture populaire contemporaine en Turquie.
La présence du feu jaune de circulation à Izmir symbolise cet état de transition : ni arrêt complet, ni passage libre (ce feu n’existe pas à Istanbul, par exemple). Cette métaphore renvoie à une masculinité en tension permanente, oscillant entre contrôle et fragilité, certitude et doute, domination et vulnérabilité. Là où “erkek adam” valorise la puissance, “hanım hanımcık” (« femme de bonne conduite ») construit la féminité à travers les normes sociales de la mesure et l’effacement partiel du sujet : le suffixe diminutif “-cık”, dans “hanımcık”, renforce une idée de réduction et de douceur normative. La mise en miroir de ces deux expressions révèle ainsi une asymétrie dans la construction des normes genrées, où masculinité et féminité sont produites comme des catégories hiérarchisées dans l’ordre social.
Dans ce contexte de masculinité hégémonique des “erkek adam”, que font alors les femmes qui sont “hanım hanımcık” en Turquie ?
Kadınları artık biraz rahat bıraksak mı?
Ve “adamlığın” yalnızca halk söyleminde değil özde de karşılık bulması;
çıkarlar doğrultusunda değil her koşulda “adam” kalınabilmesi dileği ile..
Cet article s’inscrit dans la continuité thématique de l’article suivant : Eren, E., « Slogans à l’arrière des camions en Turquie : miroir de la culture populaire », publié en mars 2026 in Le Petit Journal Istanbul.
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