Dimanche 19 septembre 2021

Le "petit Shanghai" de Hong Kong

Par Didier Pujol | Publié le 24/07/2021 à 15:00 | Mis à jour le 25/07/2021 à 03:04
Photo : L'histoire de North Point est liée à Shanghai
Tramway au centre de North Point

Le quartier de North Point est connue à Hong Kong comme la "Petite Shanghaï", et pour cause: une large communauté de Chinois venue du "Paris de l'Orient" y vit depuis plusieurs générations. Retour aux sources d’un quartier dont l’histoire peu connue.

L'histoire de "Little Shanghai"

Parmi les quartiers de Hong Kong en relation avec l’histoire de Shanghaï, North Point est sûrement en tête de liste. En 1937, lors de l’invasion de la Chine par le Japon et la période dite de "l’îlot solitaire" qui s’en suit, de nombreux Shanghaïens de classe moyenne ou aisée choisissent de s’y installer.

Souhaitant être sur l’île et non sur le continent pour se rapprocher des élites, Central et le Peak étant occupé par les Anglais et Sheung Wan par des émigrants pauvres, leur choix se porte naturellement sur North Point. Ils y recréent l’environnement qu’ils ont quitté.

 

Le Luna Park, aujourd'hui dispary à North Point
L’ancienne entrée du Luna Park de North Point sur King’s Road

 

Les night-clubs, dance-halls et restaurants, sur le modèle du Shanghaï des années 1930 font alors de North Point le Wanchai d’aujourd’hui. On baptise alors ce quartier "Little Shanghaï". Dans les années 1950 et 1960, le mouvement se poursuit avec l’afflux des Shanghaïens fuyant la Chine de Mao.

La petite sirène de Litte Shanghai

Une connexion antérieure entre North Point et Shanghaï se trouve en la personne de Yang Xiuqiong, surnommée "la sirène chinoise". C’est en effet à Tsat Tsz Mui, la plage de North Point, que cette nageuse avait l’habitude de s’entraîner. En 1933, âgée de 15 ans, elle battra quatre records aux Jeux de Nanking, devenant alors une idole nationale.

Aux Jeux asiatiques de Manille, un an plus tard, elle gagnera trois médailles d’or individuelles, symbolisant désormais le concept de la "beauté athlétique" (jianmei). Elle passera ensuite une grande partie de sa vie à Shanghaï. 

 

L'ancienne plage de Hong Kong à North Point
La plage de North Point au début du siècle et la nageuse Yang Xiuqiong dans les années 1930

 

Les établissements de bains de Tsat Tsz Mui attirent à North Point une foule importante de nageurs. Ils resteront populaires jusqu’en 1950, date à laquelle la politique de poldérisation de Hong Kong les prive de leur accès à la mer (voir photo ci-contre et ci-dessous). À l’ouest de North Point se trouvait depuis 1906 le Hong Kong Corinthian Yacht Club, qui organisait des régates dans la baie de Causeway (quand il y avait de l’eau!).

Enfin, à l’est de North Point, se trouvaient les chantiers navals Taikoo, créés par la famille Swire, à l’origine du groupe actuel qui gère Cathay Pacific et Coca Cola Asie.

La plage de Hong Kong

Il ne reste de la ligne côtière que le nom de la rue Tsat Tsz Mui (les sept sœurs en cantonais, référence à une légende et un culte local) désormais éloignée de la côte de près de 177 mètres suite à deux "reclamations" successives. Alors que les polders des années 1880 consistent à combler les baies, celles des années 1920 et au-delà consistent à relier les pontons pour avancer sur la mer. C’est ce qui s’est passé pour le front de mer de North Point.

Pendant l’occupation japonaise, on trouve près de King’s Road un camp de prisonniers, en fait la Royal West Brigade et les soldats canadiens qui avaient défendu Wong Nai Chung Gap et Jardine's Lockout. Il ne reste plus rien de ce camp de triste mémoire, aujourd’hui.

 

La rue des sept soeurs aujourd'hui à North Point
Sous les pavés… la plage

Les barbiers de Shanghai à North Point

L’héritage le plus durable de la communauté shanghaïenne à North Point est pour le moins inattendu. En effet, lorsque les bourgeois aisés viennent s’installer, ils attirent avec eux les barbiers qui avaient l’habitude de les servir. Les coiffeurs shanghaïens s’étaient alors forgé une solide réputation de modernité, introduisant pour la première fois la permanente pour le compte des stars et des élégantes des années 1930 (les fameuses "modeng nü" pour "femmes modernes" en anglais). Le standard féminin est la coupe courte ainsi que les cheveux frisés au fer électrique, contrastant avec les habitudes chinoises antérieures. Quand ils arrivent à North Point, les barbiers shanghaïens proposent aussi des services de massage et de rasage pour les hommes. Ils remettent enfin à leurs clients de la lecture pour les faire patienter. On est donc bien loin des coiffeurs de rue de la Chine traditionnelle immortalisés par les premiers photographes européens!

 

les coiffeurs de Little Shanghai
La mode capillaire des années 1960 démarre à North Point. À gauche, un survivant de cette époque

 

Au fil des années et grâce à la presse américaine, les barbiers de North Point ont suivi la mode internationale. Les styles Pompadour, Omega, Top Flat ou Butch sont devenus quelques-unes de leurs nombreuses coupes. Leur gloire culmine dans les années 1970 où le boom du cinéma hongkongais conduit les starlettes locales à se précipiter dans leurs échoppes, pour ressembler à leurs homologues de Hollywood. La clientèle de Repulse Bay ou du Peak est prête à faire des kilomètres pour se faire coiffer à North Point. Après 1970, leur nombre décroit, en partie du fait de la hausse des loyers et des changements de modes de vie. Ils sont paradoxalement aujourd’hui perçus comme désuets.

Lorsque l’on traverse North Point, il y a donc peu de chance d’y apercevoir encore des baigneurs ou des starlettes dans les fauteuils de barbiers. Pourtant la mémoire est restée. J’ai été surpris de rencontrer, lors d’une randonnée, un groupe de cinquantenaires dont l’un s’est mis à me parler en mandarin lorsqu’il a appris que je venais de Shanghaï. Il m’a expliqué qu’il habitait à North Point et que sa grand-mère avait grandi à Shanghaï. Il semblait tout heureux de me traduire les noms de lieux du cantonais en mandarin, m’expliquant que sa famille avait eu du mal à apprendre ce dialecte.

 

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Didier Pujol

Didier Pujol

Passionné de culture chinoise et présent en Chine depuis 2011, Didier a publié de nombreux articles sur la Chine avant de reprendre la direction de l'édition Hong Kong comme directeur et rédacteur en chef.
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