Après avoir plaidé pour que la Francophonie prenne enfin le sport au sérieux, puis alerté sur le recul du français, Daniel Zielinski, délégué ministériel à la Francophonie sportive et haut fonctionnaire à la langue française pour le sport, conclut sa série en passant aux solutions. La Francophonie sportive peut devenir une source de développement économique, de partage de compétences et d’influence internationale. Encore faut-il regarder lucidement ce qui ne fonctionne pas et accepter de changer de méthode.


La langue française, le sport, l’économie du sport et la coopération francophone ne sont pas quatre sujets indépendants.
La Francophonie sportive est une très belle idée. Elle repose sur une langue partagée, des expériences multiples, des formations, des fédérations, des athlètes et des savoir-faire présents sur les cinq continents. Pourtant, elle demeure trop souvent considérée comme un supplément aux relations internationales, et non comme un véritable espace stratégique.
Dans le sport, chacun multiplie les partenaires à l’international. Mais pour quelle ambition collective ? Autour de quels pays prioritaires ? Avec quels objectifs et quels résultats mesurables ? À défaut de réponses communes, les initiatives se succèdent sans toujours parvenir à faire système.
Des actions nombreuses, mais encore trop dispersées
Le premier signal d’alerte est celui de la dispersion. De nombreuses structures conduisent des projets utiles et légitimes, mais souvent isolés les uns des autres. L’addition de petites actions ne suffit pas nécessairement à produire une politique visible, durable et influente.
Cette fragmentation se retrouve dans l’économie du sport, où interviennent des organismes publics, des agences de développement, des réseaux professionnels, des fédérations et des institutions francophones. Chacun dispose de ses priorités, de ses pays partenaires, de son budget et de son calendrier. La coordination reste insuffisante et les financements trop rarement pensés dans une stratégie d’ensemble.
La Francophonie sportive manque ainsi d’un cap commun, d’un agenda partagé et d’un chef de file clairement identifié.
Les institutions travaillent encore trop souvent en silo, selon leurs propres logiques de fonctionnement et de visibilité.
Le constat vaut également pour la langue. Le français continue de reculer face à l’anglais dans les compétitions, les formations, les échanges professionnels et les instances sportives internationales. Ce recul n’est pas une fatalité, mais il impose une mobilisation qui dépasse les déclarations d’intention.
Le Sommet de la Francophonie de Villers-Cotterêts, en octobre 2024, a reconnu la nécessité de renforcer la coopération francophone dans le sport. Cette impulsion doit maintenant se traduire par une stratégie, des responsabilités et des actions concrètes.
Et si la Francophonie prenait enfin le sport au sérieux ?
Un pilotage clair et un plan d’action sur 24 mois
La première urgence est celle du pilotage. Chaque État ou gouvernement francophone devrait désigner une personne ou une structure chargée de coordonner sa politique de Francophonie sportive. Selon les réalités nationales, il pourrait s’agir d’un délégué interministériel ou d’un responsable exerçant une mission équivalente.
Ce représentant aurait la capacité de dialoguer avec les ministères, les fédérations, les acteurs économiques et les institutions internationales. Il assurerait également le suivi des décisions prises et faciliterait la coordination avec l’Organisation internationale de la Francophonie, la Conférence des ministres de la Jeunesse et des Sports de la Francophonie, l’UNESCO et le Comité international des Jeux de la Francophonie.
Le Comité international des Jeux de la Francophonie joue un rôle essentiel autour des Jeux. Mais une stratégie sportive francophone ne peut reposer sur un seul événement, aussi structurant soit-il. Elle doit se déployer entre les éditions, dans la durée, à travers la formation, la coopération, l’économie et l’influence internationale.
L’Organisation internationale de la Francophonie, qui rassemble 90 États et gouvernements, et la Conférence des ministres de la Jeunesse et des Sports de la Francophonie, forte de 42 membres, pourraient prendre l’initiative d’une nouvelle construction multilatérale dans le sport, en lien avec les autres organisations concernées.
Un groupe de travail réunissant les différents territoires francophones devrait être chargé de préparer cette stratégie. Son mandat pourrait être simple : élaborer un plan d’action sur 24 mois, assorti d’objectifs précis et quantifiables.
Ces objectifs pourraient notamment mesurer le nombre de formations organisées en français, de cadres accompagnés, de fédérations engagées, de projets économiques communs ou encore la place réellement accordée au français dans les compétitions et les instances internationales.
À Dakar, la Francophonie sportive veut transformer l’essai
Construire avec les pays, et non à leur place
Mais aucune stratégie ne réussira sans un changement profond de méthode. De nombreux pays francophones ne veulent plus d’une coopération descendante, allant de ceux qui seraient censés savoir vers ceux qui seraient supposés apprendre.
Chaque pays possède des compétences, des pratiques et des expériences utiles aux autres. La Francophonie sportive doit permettre à chacun de valoriser ses savoir-faire et de progresser grâce à ceux de ses partenaires. Les objectifs ne peuvent donc être imposés par quelques institutions : ils doivent être co-construits.
Cette démarche pourrait être formalisée par une charte réunissant les acteurs engagés. Elle fixerait quelques priorités communes : favoriser l’usage du français, former des cadres dans cette langue, partager les expertises et mieux faire connaître les projets conduits dans les différents territoires.
Les alliances francophones, réunissant les fédérations d’une même discipline de différents pays, constituent également des outils d’influence à développer. Il en existe déjà une vingtaine. Elles peuvent faciliter les échanges techniques, défendre des positions communes et renforcer la présence francophone au sein des fédérations internationales.
Les formations partagées en français doivent, elles aussi, devenir une priorité. Elles permettent une montée en compétences, mais leur intérêt va plus loin : elles créent des relations durables entre les participants et favorisent une véritable circulation interculturelle des pratiques.
La Francophonie sportive devrait enfin être davantage présente dans les différents réseaux francophones : Assemblée parlementaire de la Francophonie, parlements nationaux, Association internationale des maires francophones, Agence universitaire de la Francophonie ou Groupes des ambassadeurs francophones. Trop souvent, ces organisations travaillent encore séparément alors qu’elles pourraient porter des objectifs communs.
La langue française, le sport, l’économie du sport et la coopération francophone ne sont pas quatre sujets indépendants. Leur alliance peut devenir un puissant levier de formation, de développement et de rayonnement.
La Francophonie sportive possède déjà les talents, les réseaux et les compétences nécessaires. Ce qui lui manque encore, c’est une volonté partagée de les réunir autour d’un cap clair. Il est temps de passer des initiatives dispersées à un véritable écosystème francophone d’influence.
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