Édition internationale

L’anglais tue-t-il le français dans le sport ?

Les nouvelles disciplines imposent souvent leur vocabulaire anglais. Lorsqu’il n’est ni traduit ni expliqué, ce langage écarte une partie du public et réduit l’influence des francophones.

Les nouveaux mots du sport — planche à roulettes, break et basketball.Les nouveaux mots du sport — planche à roulettes, break et basketball.
Les nouveaux mots du sport - Illustration LPJ IA
Écrit par Daniel Zielinski
Publié le 13 septembre 2026

« Pourquoi vouloir traduire les mots du sport ? Traduiriez-vous football, judo ou surf ? » 

 

Chaque fois que nous défendons l’emploi du français dans le sport, les mêmes objections reviennent. Et ceux qui réclament des mots compréhensibles sont parfois présentés comme des puristes coupés de leur époque.

Il y a encore quelques mois, j’aurais répondu avec prudence et recherché le consensus. Cette méthode douce permet de rassembler, mais elle ne fait pas toujours bouger les lignes. Il faut donc le dire plus fermement : se moquer de la traduction ou de l’explication des termes sportifs relève souvent d’un entre-soi. Ceux qui connaissent le vocabulaire montrent qu’ils en possèdent les codes, sans se préoccuper de tous ceux qui restent à la porte.

Lorsque les ministres chargés des Sports et de la Culture m’ont nommé haut fonctionnaire à la langue française pour le sport, j’en ai éprouvé une fierté particulière. Je suis issu d’une famille polonaise dans laquelle on ne parlait pas français. Je sais donc ce que représente une langue : un moyen de comprendre, bien sûr, mais aussi une porte d’entrée vers une communauté, une culture et la vie collective.

 

Traduire les mots ne suffit pas

Le vocabulaire des nouvelles disciplines sportives nous arrive très souvent en anglais, parce qu’un grand nombre de ces pratiques ont été codifiées ou popularisées dans des pays anglo-saxons.

Que comprend un spectateur lorsqu’il entend qu’un planchiste a réalisé un ollie ou un shove-it ? Que saisit-il lorsqu’un B-boy exécute un freeze dans un cypher ? Et faut-il nécessairement connaître le spacing, le stretch ou le clutch player pour suivre un match de basketball ?

Ces mots sont familiers aux spécialistes et aux pratiquants. Ils le sont beaucoup moins pour une grande partie du public. Les employer sans les expliquer revient à considérer que chacun possède déjà les codes.

Trouver des équivalents français est indispensable, mais cela ne suffit pas. Encore faut-il en donner une définition claire. Remplacer un terme technique anglais par un mot français tout aussi obscur ne rendrait pas le sport plus accessible.

À la place de ollie, le Journal officiel recommande ainsi le mot « saut » : une figure aérienne au cours de laquelle le planchiste effectue un saut avec sa planche, les pieds restant en contact avec celle-ci, sans utiliser les mains.

En break, le freeze devient une « pause » : une figure artistique figée que le danseur tient pendant une courte durée, en appui sur une ou plusieurs parties du corps, comme le pied, la main, le coude ou la tête.

Au basketball, le spacing peut être remplacé par « espacement » : cette stratégie consiste, pour les attaquants, à se placer et à se déplacer de manière à occuper toute la largeur et la profondeur du terrain, notamment afin d’étirer la défense adverse.

Traduire et définir, c’est permettre au spectateur de voir et de comprendre le geste. C’est aussi aider les journalistes à le raconter, les entraîneurs à le transmettre et les jeunes pratiquants à se l’approprier.

Il ne s’agit pas de traduire mécaniquement tous les mots venus d’ailleurs. Football, judo ou surf sont depuis longtemps entrés dans l’usage. L’enjeu consiste à ne pas laisser le vocabulaire technique devenir un signe de reconnaissance réservé aux initiés.

Nous sommes aujourd’hui 396 millions de francophones dans le monde, selon l’Organisation internationale de la Francophonie. Nous pourrions être 590 millions en 2050. Cette communauté linguistique doit pouvoir vivre pleinement les événements sportifs dans la langue qu’elle partage.

 

Celui qui écrit la règle impose sa langue
Celui qui écrit la règle impose sa langue

 

Celui qui écrit la règle impose sa langue

La question dépasse largement les commentaires entendus pendant une compétition. Dans la plupart des fédérations internationales, l’anglais s’est imposé comme langue de travail. Cette situation produit des effets très concrets sur la compréhension des règlements, la formation des arbitres, la préparation des athlètes et l’accès aux responsabilités.

Pourquoi trouve-t-on encore si peu de francophones dans les hautes sphères du sport international ? Les causes sont multiples, mais la maîtrise de la langue dans laquelle se tiennent les réunions, se négocient les décisions et s’écrivent les règlements joue nécessairement un rôle.

Les fédérations internationales ne sont pas des espaces neutres. Modifier un règlement, un système de qualification ou le calendrier d’une compétition peut favoriser certains sportifs et en pénaliser d’autres. Ces décisions ont des conséquences directes sur la carrière des athlètes comme sur la capacité des fédérations nationales à défendre leurs intérêts.

Les mots employés pour rédiger, interpréter et contester ces règles ont donc une portée très concrète. Une fédération ou un pays incapable d’intervenir dans la langue dominante risque de subir les décisions prises par les autres. Dans le sport, celui qui écrit la règle impose aussi sa langue — et souvent ses intérêts.

La Charte olympique reconnaît pourtant deux langues officielles au Comité international olympique : le français et l’anglais. Dans les faits, l’équilibre demeure fragile.

La défense du français ne relève donc pas d’une querelle technique. Elle constitue un enjeu démocratique et un outil d’influence pour nos clubs, nos fédérations et nos athlètes.

 

Traduire, définir et transmettre
Traduire, définir et transmettre

 

Refuser le consensus mou

Le Québec l’a compris depuis longtemps : la capacité d’une société à préserver sa langue conditionne aussi sa faculté de transmettre, de créer et de participer pleinement à la vie collective.

En France, la loi du 4 août 1994 relative à l’emploi de la langue française, dite loi Toubon, incarne dans le droit le principe énoncé à l’article 2 de la Constitution : « La langue de la République est le français. » Elle garantit à chacun le droit d’être informé et de s’exprimer dans sa langue.

C’est dans cet esprit que nous travaillons, avec le ministère de la Culture et la Commission d’enrichissement de la langue française, à rendre disponibles des termes et des définitions adaptés au monde du sport. L’objectif n’est pas d’interdire l’anglais, mais de donner aux francophones les moyens de comprendre les nouvelles pratiques, de les enseigner et d’en parler avec précision.

Pendant les Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024, l’outil numérique Mon Coach Sport a ainsi réuni les termes des disciplines olympiques en français et en anglais. Consulté plus de 270 000 fois, il a montré qu’un besoin existe chez les athlètes, les arbitres, les journalistes comme chez les spectateurs.

Ceux qui tournent cette démarche en dérision défendent-ils réellement la modernité ? Ou protègent-ils un entre-soi dans lequel la maîtrise du jargon distingue ceux qui savent de ceux qui devraient simplement écouter ?

Une langue ne se défend pas en la figeant. Elle vit lorsqu’elle crée, accueille, traduit, définit et transmet. Mais elle recule lorsque ses locuteurs acceptent, au nom d’un consensus confortable, de ne plus nommer les réalités nouvelles.

Le français ne retrouvera pas toute sa place dans le sport par la seule force des déclarations. Il faudra que les fédérations, les entraîneurs, les médias, les institutions et les athlètes acceptent de mener ce combat. La partie est loin d’être perdue — à condition, désormais, de la jouer pour gagner.

 

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