A la tête de Santexpat, Jean-Christophe Pandolfi accélère le développement de son entreprise avec une augmentation de capital, l’acquisition de Crystal Mobility et une prise de participation majoritaire dans AgoraExpat. Fort de son expérience d’expatrié, le fondateur se confie à la rédaction et alerte sur les angles morts de la santé à l’étranger. Il plaide pour un accompagnement plus humain au plus près des réalités de terrain…”Parce que ce que vous allez vivre sera profondément différent.”
Vous avez créé Santexpat en 2019. Qu’est-ce qui vous a convaincu de vous lancer ?
J’ai aujourd’hui 56 ans et je travaille dans l’assurance - plus précisément dans l’intermédiation - depuis 1992. J’ai notamment été courtier aux États-Unis, et c’est vraiment cette expérience qui a été déterminante, combinée à mon vécu d’expatrié. En fait, je me suis rendu compte qu’il existait une véritable zone d’ombre. En France, on ne se pose jamais la question du coût des soins ou de leur qualité. À l’étranger, c’est l’inverse : ce sont des questions permanentes, mais auxquelles nous ne sommes pas préparés.
Vient le moment où l’on est confronté au système local. Et là, on découvre des mécanismes complexes - franchises, co-payments, « out-of-pocket » - qui rendent l’accès aux soins difficile à comprendre et à anticiper. L’idée de Santexpat est née de là : créer une plateforme capable de simplifier cet accès, avec un accompagnement à la fois digital et humain. Nous avons construit un modèle avec une forte dimension de conseil, et surtout une équipe qui agit comme une forme de « conciergerie médicale » pour accompagner nos assurés au quotidien, notamment dans la gestion des remboursements ou des litiges. Aujourd’hui, nous accompagnons plus de 20 000 assurés, et même davantage depuis début 2026.
Avant le Covid, l’expatrié “type” avait la quarantaine et partait souvent en famille. Aujourd’hui, la moyenne d’âge tourne autour de 29 ans, avec beaucoup de jeunes actifs.
Votre parcours personnel a-t-il joué un rôle dans cette prise de conscience ?
Oui, très clairement. Mon premier choc remonte à une expérience personnelle aux États-Unis, il y a une vingtaine d’années. Nous vivions dans une zone assez isolée, près d’Atlanta. Pour une simple carie, ma femme a perdu trois dents après un traitement inadapté. La facture s’est élevée à 6 000 dollars, sans assurance. Pour moi, cet épisode résume tout…A l’étranger, la qualité des soins est extrêmement variable et la question du coût est omniprésente. Contrairement à la France, où il existe un socle commun, la médecine peut être très inégalitaire et fortement financiarisée.
Et puis, il faut prendre en compte que le profil des expatriés a énormément évolué depuis plusieurs années. Avant le Covid, l’expatrié “type” avait la quarantaine et partait souvent en famille. Aujourd’hui, nous observons un rajeunissement marqué. La moyenne d’âge tourne autour de 29 ans, avec beaucoup d’étudiants, de VIE ou de jeunes actifs. La mobilité internationale s’est démocratisée. Les jeunes voyagent davantage, s’installent plus facilement à l’étranger. Des entrepreneurs n’hésitent plus à créer des relais de croissance hors de France.

Vous évoquez un marché de l’assurance santé internationale très fragmenté. Comment l’expliquer ?
Cette fragmentation est directement liée à une transformation du modèle de l’expatriation. Jusqu’à la crise de 2009, entre 80 et 82 % des Français de l’étranger étaient sous contrat de travail français et donc couverts par leur entreprise.
Depuis, la tendance s’est inversée. En 2020, on comptait moins de 20 % de salariés sous contrat français, contre 80 % sous contrat local. Cela a entraîné un désengagement des grandes entreprises et une responsabilisation individuelle des expatriés en matière d’assurance. Le résultat est là. Le marché s’est fragmenté autour de courtiers locaux, souvent créés par des Français installés dans différents pays. L’enjeu pour nous est de recréer de la cohérence, en combinant un accompagnement global, digitalisé, avec une présence locale.
Nous sommes face à une forme de financiarisation de la santé
La question de la santé est-elle encore sous-estimée par les expatriés ?
Le premier angle mort, ce sont les coûts de santé largement sous-estimés. Mais il y a aussi des sujets plus spécifiques, notamment la santé des femmes. La maternité est très mal accompagnée dans de nombreux pays par exemple. Par ailleurs, nous observons une forte tendance à la césarienne, très souvent pour des raisons économiques… Concrètement, avec des césariennes programmées, un médecin peut organiser ses journées, enchaîner les interventions et en faire davantage. Nous sommes face à une forme de financiarisation de la santé. À cela s’ajoute le rôle des assurances : souvent, elles remboursent mieux une césarienne qu’un accouchement par voie basse. Résultat, une femme qui souhaite accoucher naturellement peut se retrouver face à un système qui ne l’encourage pas, voire qui la contraint indirectement ! Au final, la liberté de choix des femmes n’est pas pleinement respectée. Notre objectif est de corriger cela concrètement. Nous construisons des contrats qui alignent les intérêts de tous.
Il y a un autre sujet majeur qui concerne la santé des femmes : l’endométriose. C’est une maladie encore mal reconnue dans de nombreux pays. J’y suis personnellement confronté à travers ma fille, diagnostiquée à un stade avancé. Cela m’a fait prendre conscience des écarts de prise en charge selon les pays.
Santexpat est aussi très engagé sur la question des violences faites aux femmes à l’étranger. Très souvent, une fois en France, ces victimes peuvent se retrouver sans couverture immédiate. Santexpat a mis en place avec Malakoff Humanis et via l’association Odyssée, un dispositif pour leur garantir une couverture santé dès leur retour, incluant un accompagnement psychologique pendant un an.
Au départ, il y a souvent beaucoup d’enthousiasme. Mais dans la réalité, l’intégration sociale peut être plus difficile.
Vous évoquez aussi la santé mentale comme un enjeu majeur. Pourquoi est-elle encore sous-estimée ?
La santé mentale reste aujourd’hui largement sous-estimée, à l’échelle mondiale, et encore davantage à l’étranger. L’expatriation expose à des risques psychiques plus importants, liés notamment à l’éloignement, à l’isolement, en particulier pour les conjoints suiveurs et les enfants. Au départ, il y a souvent beaucoup d’enthousiasme : partir vivre dans un nouveau pays, découvrir une autre culture. Mais dans la réalité, l’intégration sociale peut être plus difficile. On se retrouve loin de ses repères, de ses proches, de ses amis. Cela peut générer des fragilités. La demande explose, mais les contrats ne sont pas toujours adaptés. Nous avons donc intégré des services de téléconsultation psychologique en français, car s’exprimer dans sa langue maternelle est essentiel.
Votre groupe accélère son développement avec des opérations comme l’acquisition de Crystal Mobility et une prise de participation dans AgoraExpat. Est-ce le bon moment ?
Le 6 avril 2020, lorsque nous avons lancé Santexpat en plein confinement, tout laissait penser que c’était le pire moment. Et pourtant, la demande a été immédiate, car beaucoup de Français à l’étranger se retrouvaient sans couverture adaptée, notamment face aux exclusions liées au Covid. Aujourd’hui encore, malgré les incertitudes géopolitiques comme la guerre en Ukraine ou la crise au Moyen-Orient depuis fin février 2026, je pense que c’est le bon moment. L’expatriation ne disparaît pas mais se transforme. La masse assurable reste la même. Les expatriés continuent de bouger, parfois d’une région à une autre. Mais ils restent expatriés.
le maître mot reste le même pour l'expatriation : humilité. Parce que ce que vous allez vivre sera profondément différent.

Pourquoi cibler en priorité les États-Unis et le Moyen-Orient ?
Nous partons d’un constat simple : les Français de l’étranger ont un besoin fort d’accompagnement, et cette attente est encore plus marquée dans les pays où la santé est très chère. Dans des régions comme l’Europe ou certaines zones d’Afrique, où les soins sont plus accessibles financièrement, notre valeur ajoutée est moins visible. En revanche, dans des pays comme les États-Unis, le Moyen-Orient, mais aussi Hong Kong, Singapour, le Royaume-Uni, le Mexique ou le Brésil, le coût de la santé est beaucoup plus élevé, et les enjeux sont donc bien plus importants pour les expatriés.
Dans ces contextes, le besoin de conseil, d’accompagnement et de repères, avec notamment avec une approche « à la française », devient essentiel. C’est là que notre rôle prend tout son sens sur ces zones, notamment à travers des opérations comme l’acquisition de Crystal Mobility.
Quel conseil donneriez-vous à un Français qui part vivre à l’étranger ?
D’abord, je veux leur dire de partir avec beaucoup d’humilité. L’expatriation est un défi permanent. Il ne faut pas penser que l’on retrouvera à l’étranger ce que l’on connaît en France. Ensuite, bien se préparer, et notamment sur le plan de la santé. Être bien assuré, avec une approche qui conserve une « culture française » de la protection sociale, permet de limiter le choc culturel. Mais le maître mot reste le même : humilité. Parce que ce que vous allez vivre sera profondément différent.
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