Il fut un temps où voyager relevait presque de la quête culturelle pour s’ouvrir et peaufiner son éducation du monde. En 2026, le voyage n’a jamais été aussi accessible… ni aussi problématique. Surtout, il est devenu un outil de validation sociale, un effet de mode qui sature les lieux jusqu’à l’asphyxie. A défaut de tout arrêter, comment transformer la tendance ravageuse du surtourisme ? Enquête.


Il est 3h du matin sur le Nil, aux abords du Temple Kom Ombo. On pourrait penser que l’Egypte dort paisiblement. Mais les moteurs des mastodontes de croisière tournent à plein régime. Des dizaines navires sont accostés les uns à la suite des autres. Ils n’attendent qu’une chose : déverser les milliers de touristes vers le magnifique lieu dédié au culte des dieux Sobek et Haroëris. Les portes s’ouvrent, quand pourtant la billetterie n’ouvre que deux heures plus tard. Rien ne va : une foule compacte et désorganisée s’entasse en attendant l’ouverture. Quand - enfin - la barrière est franchie, le tableau est triste à voir. Il est noir de monde, éclairé par les flashs de touristes qui ne regardent même plus ce qu’ils prennent en photo. On touche, on piétine, on s’autorise tout.…Avant de rejoindre, tels des automates, leurs navires bruyants et polluants. Ce que nous venons de vivre n’est pas un phénomène de tourisme de masse…mais bien de surtourisme.

ce n’est pas seulement “beaucoup de tourisme”, mais du tourisme concentré au mauvais endroit, au mauvais moment, et sans encadrement suffisant.
Pourquoi parle-t-on de surtourisme ?
Le surtourisme, en anglais overtourism, correspond à une situation où un lieu accueille davantage de visiteurs qu’il ne peut en supporter. Ce dépassement de capacité ne se limite pas à une simple question de nombre : il se traduit concrètement par des effets négatifs sur l’environnement, sur le quotidien des habitants et sur la qualité de l’expérience vécue par les touristes eux-mêmes. Pour le dire autrement, ce n’est pas seulement “beaucoup de tourisme”, mais du tourisme concentré au mauvais endroit, au mauvais moment, et sans encadrement suffisant.
Une réalité que tente désormais de mesurer plus finement l’observatoire du surtourisme lancé par GenerationVoyage.fr. « Ce que personne ne faisait jusqu’ici, c’est de rapporter le nombre de touristes… à la population locale », explique Sylvain Morel, directeur général de GC Tech, éditeur du média. « Cette approche change complètement la lecture. Elle permet de comprendre en un coup d’œil où les touristes sont réellement présents, sans devoir analyser des dizaines d’études. » Pour construire cet observatoire mondial, les équipes du média ont compilé près de 190 sources différentes. « On a travaillé avec les données statistiques les plus récentes disponibles, croisées avec celles de l’Organisation mondiale du tourisme, d’Eurostat, de la Banque mondiale ou encore de l’INSEE et du Quai d’Orsay », précise Sylvain Morel. « L’objectif était de rendre tout ça lisible grâce à des indicateurs simples sur la pression touristique. »

La question revient : à partir de quand c’est trop ?
Il ne faut pas confondre avec le tourisme de masse, une notion qui désigne un volume élevé de visiteurs, souvent organisé et structuré, qui peut rester bénéfique lorsqu’il est bien géré. Il génère alors des retombées économiques et participe au dynamisme des territoires. Le surtourisme n’est pas né en 2026. Ce qui change aujourd’hui, c’est son intensité. Des lieux sont littéralement assiégés par les touristes, dégradant l’environnement, le cadre de vie des résidents, salissant par la même occasion leurs expériences. La question revient : à partir de quand c’est trop ?
Quelles sont les tendances du tourisme mondial ? Le baromètre ONU Tourisme, publié en février 2026 dresse une tendance à la hausse Les arrivées touristiques internationales ont progressé de 4 % en 2025, atteignant environ 1,52 milliard de visiteurs. Malgré l’inflation et les tensions géopolitiques, le voyage reste central. C’est l’Europe qui demeure la première région touristique mondiale. Elle a accueilli 793 millions de visiteurs internationaux en 2025, soit 4 % de plus qu’en 2024. Les Amériques enregistrent une progression modérée de 1 %, À l’inverse, l’Afrique affiche une croissance soutenue de 8 %. Le Moyen-Orient poursuit sa dynamique avec une hausse de 3 %. L’Asie et le Pacifique enregistrent une augmentation de 6 % des arrivées en 2025.

Les territoires qui subissent le surtourisme de plein fouet
Pendant que les débats s’accumulent, certains territoires n’ont plus le luxe de la théorie. Venise en est devenue l’exemple en Europe le plus frappant. Son centre historique est saturé par des millions de visiteurs. Chaque année, ce sont en moyenne 30 millions de touristes qui choisissent cette destination… D’autres villes européennes suivent la même trajectoire à l’instar de Barcelone, Lisbonne ou l’île de Santorin en Grèce.
En 2025, Bali a enregistré 7,05 millions d'arrivées de visiteurs étrangers, un nouveau record historique pour l'île indonésienne. C’est vrai que l’île projette sur les réseaux sociaux l’image d’une destination de rêve, elle aurait tort de s’en priver. Mais tout a un prix… Sur la place de Kedonganan par exemple - très prisée par les touristes - les déchets plastiques sont légion. Les vents et les courants marins rappellent le littoral au bon souvenir du passage des milliers de touristes… Plus au nord, le Japon a accueilli près de 43 millions de visiteurs en 2025. Le pays du Soleil levant vise même 60 millions de visiteurs d’ici à 2030. Cette hausse prévue suscite de fortes tensions notamment à Kyoto face à des touristes non respectueux et qui se mettent en danger.

Mais pourquoi un tel engouement touristique jusqu’à saturation ?
Le tourisme contemporain ne se contente plus de faire circuler des individus. Il produit des images. Sur Instagram, le hashtag #travel approche les 781 millions de publications. En 2024, environ 2 millions de photos de lieux touristiques ont été partagées, souvent retravaillées, mises en scène, calibrées pour capter l’attention. Il n’est pas rare de voir des queues entières de personnes devant un panorama pour pouvoir réaliser la photo parfaite…sans même regarder avec les yeux ce qui se dresse devant soi. Il est loin le voyage pour découvrir et peaufiner son éducation culturelle…
Les gens se disent : si autant de personnes y vont, c’est que ça doit valoir le coup.
TikTok accentue aussi cette dynamique, transformant certains lieux en phénomènes viraux du jour au lendemain. Dans la vallée des Rois en Egypte, les touristes font la queue des heures pour “voir” la momie de Toutankhâmon…à travers uniquement leurs écrans de téléphone ou d’appareil photo. Voyager devient une forme de validation sociale. Pour Sylvain Morel, le surtourisme nourrit désormais sa propre mécanique : « quand on parle beaucoup d’une destination saturée, ça peut aussi donner envie d’y aller. Les gens se disent : si autant de personnes y vont, c’est que ça doit valoir le coup. » Un paradoxe amplifié par les réseaux sociaux, où certaines images de foule deviennent elles-mêmes des outils de promotion involontaires. « On le voit très bien avec certains lieux comme Santorin, où les images de foule… attirent encore plus de monde. » Un autre écran que le réseau social y a largement contribué : le cinéma. Une scène mythique, un blockbuster américain et tout le monde veut aller voir le village des Hobbits ou l’immeuble d’Emily à Paris.

D’autres raisons justifient l’engouement touristique jusqu’au ravage. L’augmentation de l’offre de voyage et de mobilité avec notamment des prix attractifs de compagnies low-cost comme Ryanair ou Flixbus, a largement fait le bonheur du surtourisme. Il y a aussi la disparition progressive des frontières entre la vie quotidienne et les vacances. La pandémie a ouvert les portes au travail hybride, contribuant à un tourisme plus courant que simplement limité aux congés. Face à cette saturation, certains acteurs du tourisme tentent désormais de valoriser des destinations moins fréquentées. « Nous publions de plus en plus de contenus sur les destinations peu fréquentées ou celles où l’on croise peu de touristes français », explique Sylvain Morel, « et cela fonctionne très bien. C’est même devenu l’un de nos contenus les plus performants cette année. »
La saisonnalité et la répartition géographique ont un impact énorme sur le surtourisme.
A défaut de tout stopper, comment transformer le surtourisme ?
Quitte à être une véritable attraction, autant faire payer… En 2024, Venise avait donc décidé de mettre en place une taxe pour y passer la journée. La municipalité a décidé en 2026 de durcir le dispositif nommé Contributo di Accesso. En 2025, la Grèce a aussi franchi un pas décisif vers une gestion plus durable de son attractivité. Une taxe avait été imposée à chaque passager de croisière débarquant sur plusieurs de ses îles les plus visitées, dans le but de préserver l’environnement fragile et le patrimoine culturel du pays.
Tourisme en Espagne : 97 millions de visiteurs, mais la fin de la surchauffe ?
Quand certains font payer, d’autres se réorganisent pour inverser la tendance. C’est le cas de l’Espagne. Avec 97 millions de touristes internationaux et 135 milliards d’euros de dépenses en 2025, le pays aligne les records. Mais derrière ces chiffres spectaculaires, le paysage touristique se recompose. Moins de concentration, davantage de dépenses par visiteur, une fréquentation plus étalée dans le temps comme dans l’espace. Madrid s’impose comme l’un des moteurs de cette recomposition, dopée par l’offre culturelle, gastronomique et événementielle de la ville. Autre signal, plus structurel : le nombre de logements touristiques a diminué dans les 25 principales villes espagnoles. L’inflexion est inédite, largement attribuée à l’entrée en vigueur, en 2024, de la ventanilla única digital, censée mieux encadrer et assainir le marché.

Bali franchit un cap historique avec 7 millions de touristes internationaux en 2025
A Bali, face aux fréquentations record, les autorités balinaises préparent des mesures de régulation. Dès 2026, le gouvernement provincial envisage d'instaurer un contrôle des moyens financiers des visiteurs étrangers à leur arrivée. Cette initiative vise à filtrer les touristes et à privilégier un tourisme de qualité plutôt que de quantité. Car il n’est plus possible de fermer les yeux sur la préservation de l'environnement, mis à rude épreuve par l'afflux massif de visiteurs. Pour Sylvain Morel, l’enjeu dépasse désormais la simple question du nombre de visiteurs. « La saisonnalité et la répartition géographique ont un impact énorme sur le surtourisme. Aujourd’hui, le défi n’est plus seulement de faire voyager davantage de monde, mais de mieux répartir les flux. »

Des villes comme Dubrovnik ou New York s’attaquent aux offres de logement, imposant des cadres drastiques
Ailleurs, d’autres solutions sont mises en place comme la mise en place de quotas touristiques - c’est le cas sur le site au Pérou du Machu Picchu, limité à 2500 personnes par jour -. Au Japon, des mesures inédites sont mises en place comme une barrière de toile noire dressée devant un point de vue du Mont Fuji ou la limitation d’accès à des ruelles historiques. Il y a aussi des pays comme les Pays Bas qui décident de ne plus faire de promotion pour se concentrer pleinement à l’accueil des touristes et ne pas en attirer d’autres, du moins temporairement. Des villes comme Dubrovnik ou New York s’attaquent aux offres de logement, imposant des cadres drastiques. Barcelone a carrément décidé de ne plus autoriser la construction de nouveaux hôtels.
On anticipe donc une bascule vers des destinations locales ou de proximité
TOP 20 des destinations les plus fréquentées par des touristes français
Le classement, issu de Génération voyage, présente un ratio tourisme / habitants (nombre de touristes par habitant). Plus d'informations ici
- Guadeloupe — 20 pour 1 habitant
- Martinique — 18 pour 1 habitant
- Malte — 1 pour 1,8 habitant
- La Réunion — 1 pour 1,9 habitant
- Portugal — 1 pour 3,1 habitants
- Autriche — 1 pour 3,5 habitants
- Maurice — 1 pour 3,7 habitants
- Espagne — 1 pour 3,8 habitants
- Islande — 1 pour 4 habitants
- Albanie — 1 pour 4 habitants
- Luxembourg — 1 pour 4,4 habitants
- Italie — 1 pour 5 habitants
- Grèce — 1 pour 5,2 habitants
- Nouvelle-Calédonie — 1 pour 6,1 habitants
- Croatie — 1 pour 7,1 habitants
- Cap-Vert — 1 pour 8,1 habitants
- Belgique — 1 pour 8,8 habitants
- Dominique — 1 pour 9 habitants
- Suisse — 1 pour 9 habitants
- Tunisie — 1 pour 9 habitants

on voit une forte hausse du trafic sur les destinations françaises, alors qu’à cette période les recherches sont habituellement davantage tournées vers l’Asie ou le Moyen-Orient.
Avec le contexte géopolitique mondial, les destinations de vacances repensées
Et il y en a qui n’avaient pas prévu de ralentir leur saison touristique mais qui y sont contraints. « Avec la hausse des prix du pétrole, on observe déjà un changement de comportement », explique Sylvain Morel. « Sur Generation Voyage, on voit une forte hausse du trafic sur les destinations françaises, alors qu’à cette période les recherches sont habituellement davantage tournées vers l’Asie ou le Moyen-Orient. On anticipe donc une bascule vers des destinations locales ou de proximité », poursuit-il. « Résultat : une pression accrue sur certaines destinations françaises ou européennes, et à l’inverse une baisse de fréquentation sur des destinations plus lointaines. Cela peut devenir une opportunité pour voyager plus tranquillement sur certaines zones, même si le contexte reste incertain. » On peut même parler de destinations de repli… les prochaines victimes du surtourisme ?
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