Édition internationale

Karim Ben Cheikh "Impossible d'imposer en urgence et réfléchir à l’avenir de l’AEFE"

En quelques mois, les comptes de l'Agence pour l'enseignement français à l'étranger(AEFE) ont-ils basculé d’un déficit annoncé de 59 millions d’euros à un excédent de 3 millions ? Si l’AEFE s’en est expliqué, le débat est toujours vif concernant des décisions structurantes prises dans l’urgence. « Le contexte d’urgence ne se vérifie plus », estime le député des Français de l’étranger Karim Ben Cheikh, qui appelle à suspendre la réforme engagée.

arim Ben Cheikh sur la réforme AEFE arim Ben Cheikh sur la réforme AEFE 
Écrit par Capucine Canonne
Publié le 30 mars 2026, mis à jour le 31 mars 2026

 

En mars 2026, le bilan financier de l'AEFE laisse apparaître un excédent de 3 millions d'euros. En décembre, l'administration avait annoncé un déficit de 59 millions d'euros. Comment expliquer une telle différence ?

L’administration a avancé, après coup, des explications techniques : des recettes exceptionnelles, des recouvrements de créances. Mais cela ne répond pas au cœur du problème. En décembre, un déficit de 59 millions d’euros a été présenté comme une certitude, au point de justifier la convocation en urgence du conseil d’administration et l’adoption de mesures immédiates. Cette situation de déficit prévisionnel justifiait à elle seule le train de mesures adopté par avance, avant même la discussion de l’ensemble de la réforme. 

Trois mois plus tard, les comptes présentés en conseil d’administration se révèlent excédentaires. L’écart dépasse 60 millions d’euros. Cette séquence pose une question fondamentale de méthode. Le gouvernement ne peut pas engager dans l’urgence des décisions aussi lourdes pour les établissements et les familles en prenant prétexte d’une prévision budgétaire qui ne se vérifie pas ensuite. 

 

Il est nécessaire de revenir sur ces décisions car elles ont été prises dans un contexte d’urgence qui ne se vérifie plus

 

 

Vous demandez la suspension immédiate des décisions prises lors du conseil d'administration du 18 décembre. Pourquoi ? Pensez-vous que votre recommandation sera entendue ?

Il est nécessaire de revenir sur ces décisions car elles ont été prises dans un contexte d’urgence qui ne se vérifie plus. Or, il ne s’agit pas d’ajustements marginaux. Le transfert des cotisations liées aux pensions civiles vers les établissements modifie profondément les équilibres. Il renchérit le coût des personnels détachés, alors que c’est le principal outil pour soutenir les établissements.  Cela dessine un modèle dans lequel les capacités  de soutien et de pilotage de l’AEFE sont réduites, le recours aux recrutements locaux devient la norme, et la capacité de soutien de l’AEFE aux établissements est réduite. Si c’est le choix politique, il doit être assumé comme tel. Et le débat doit être ouvert de manière transparente.

Or aujourd’hui, on voit se mettre en place une méthode inverse : des décisions budgétaires structurantes sont prises en amont, puis une mission est confiée à la sénatrice Cazebonne pour réfléchir à la réforme, déjà contrainte par des décisions prises dans la précipitation et avec brutalité. Il faut inverser le processus et retrouver de la sérénité. 

 

 

arim Ben Cheikh sur la réforme AEFE 

 

 

Des parents d’élèves ne sont même plus certains de pouvoir maintenir leurs enfants dans ces établissements, dès la rentrée prochaine… 

 

Avez-vous des exemples concrets d’établissements affectés par ces décisions aujourd'hui ?

Oui, et ils sont nombreux. Dans mes récents déplacements - Dakar, Conakry, Rabat, Casablanca, Tunis - les établissements ont annoncé de nouvelles hausses de frais de scolarité. C’est la conséquence directe des transferts de charges. Des parents d’élèves ne sont même plus certains de pouvoir maintenir leurs enfants dans ces établissements, dès la rentrée prochaine… 

Dans certains cas, la situation en devient ubuesque. Le lycée André Malraux de Bobo-Dioulasso, au Burkina Faso, a par exemple annoncé son déconventionnement d’ici à 2027, à la demande de l’AEFE, et donc la suppression des personnels détachés. Cela signifie un soutien de l’Etat fortement diminué et un basculement vers un fonctionnement entièrement local. L’AEFE justifie ces décisions par une logique d’économies. Où est la cohérence  avec notre politique étrangère ? 

 

 

La priorité immédiate est claire : suspendre les décisions de décembre afin de rétablir la confiance.

 

 

Selon vous, quelle(s) serai(en)t la ou les mesures prioritaires à prendre dans les prochaines semaines pour l'avenir de l'AEFE ?

La priorité immédiate est claire : suspendre les décisions de décembre afin de rétablir la confiance. Ensuite, il faut sortir d’une logique de gestion à court terme. Je défends notamment la possibilité pour les établissements en gestion directe d’emprunter. Aujourd’hui, ils sont contraints d’augmenter les frais de scolarité pour financer leurs investissements. Cette situation n’est pas soutenable. Pire, elle prive l’AEFE de recettes supplémentaires en pour rétablir la confiance bridant l’investissement. Il faut également redonner de la visibilité budgétaire à l’AEFE. Un réseau de cette ampleur ne se pilote pas avec des arbitrages à la hussarde. 

 

 

Réforme de l’AEFE : comment le réseau doit profondément changer et qui décide ?

 

Que demandez-vous au gouvernement pour rétablir une certaine confiance dans la gestion de l’AEFE ?

La première chose, c’est de revenir sur les décisions prises en décembre. La deuxième, c’est de changer de méthode. On ne peut pas, d’un côté, imposer dans l’urgence des mesures structurantes en s’appuyant sur une situation budgétaire présentée comme critique, et de l’autre lancer une réflexion sur l’avenir du réseau comme si ces décisions n’avaient pas déjà orienté les choix. 

À cet égard, j’espère que le rapport confié à la sénatrice Cazebonne ne va pas servir au gouvernement à valider, après coup, des orientations qu’il a déjà engagées. Enfin, il faut poser clairement le débat : l’enseignement français à l’étranger est-il un outil stratégique de notre présence dans le monde, ou une dépense à contenir ? Si des transformations sont nécessaires, elles doivent être assumées politiquement, discutées devant le Parlement et construites avec les acteurs du réseau. 

 

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