Édition internationale

Sarah El Haïry alerte sur les dérives du numérique, « un enjeu de santé publique »

Sarah El Haïry, Haute-commissaire à l’Enfance, porte un plaidoyer pour une protection globale de l’enfance à l’ère numérique. Entre économie de l’attention, santé mentale des adolescents et régulation des plateformes, elle défend un modèle devenu, selon elle, un véritable enjeu de santé publique, tout en réaffirmant une vision inclusive de la société fondée sur « le choix des familles ».

Sarah El Haïri, Haute commissaire à l'EnfanceSarah El Haïri, Haute commissaire à l'Enfance
Sarah El Haïri, Haute commissaire à l'Enfance
Écrit par Capucine Canonne
Publié le 21 avril 2026

 

La réponse en matière de protection doit donc être globale

 

Vous revenez de Tunisie (les 14 et 15 avril 2026), souhaitant mettre en lumière la protection de l’enfance comme un axe structurant de partenariats au-delà des frontières. Qu’est-ce qui ressort de ce déplacement ?

Je retiens surtout de ce déplacement que nous partageons bien plus que la langue. Aujourd’hui, les enjeux liés aux prédations et à la protection de l’enfance sont devenus globaux. Le numérique efface les frontières : il ouvre vers le monde, ce qui constitue une chance, mais il peut également engendrer de nouveaux dangers. Que l’on soit au nord ou au sud de la Méditerranée, en Europe ou en Afrique, les enfants sont exposés aux mêmes risques. La réponse en matière de protection doit donc être globale. Il ressort également de ce déplacement que le numérique - s’il comporte des défis et des dangers - recèle aussi de nombreuses opportunités.

J’ai rencontré l’écosystème des start-up numériques tunisiennes qui développe de nombreuses solutions innovantes. Les usages numériques peuvent être bénéfiques, notamment pour l’inclusion, l’éducation des enfants, la communication et l’accès à la culture. J’ai aussi eu la chance de rencontrer les élèves de l’école Robert Desnos, du réseau AEFE. L’échange était passionnant notamment sur la désinformation, l’IA, les jeux vidéo et les réseaux sociaux … Les enfants en savent beaucoup et je pense que les professeurs y sont pour beaucoup, en permettant de libérer la parole des élèves sur les dangers des divertissements numériques.  

 

 

Plus l’enfant ou le jeune reste longtemps sur une plateforme, plus il interagit, plus il génère de l’engagement et des données…

 

Sarah El Haïry en Tunisie

 

 

Vous évoquez souvent la notion d’économie de l’attention. Qu’est-ce que c’est concrètement ?

Il faut s’interroger sur les raisons de la dégradation de la santé mentale des enfants et des nouveaux défis auxquels ils sont confrontés. Je fais partie de la génération numérique. Je suis issue de la tech et j’aime les jeux vidéo. Dire que tout est dangereux serait une erreur ! Il existe des usages problématiques et des usages très positifs. Parmi les usages problématiques figure l’économie de l’attention : des systèmes et des algorithmes conçus pour créer de l’emprise et de l’addiction. Le modèle économique repose sur un principe clair : l’enfant devient le produit. Plus l’enfant ou le jeune reste longtemps sur une plateforme, plus il interagit, plus il génère de l’engagement et des données…

Et donc, plus ces données sont qualifiées, plus elles ont de valeur et peuvent être monétisées. C’est ce mécanisme qu’il convient de rendre lisible. À cela s’ajoutent d’autres risques connexes qui nécessitent également de l’éducation et un accompagnement parental comme les contenus violents, le harcèlement et le cyberharcèlement. Ces phénomènes sont hybrides, ils circulent entre vie numérique et vie réelle. Les enfants et adolescents évoluent désormais dans un environnement qu’il ne faut pas nier mais accompagner.

 

 

Les jeunes maîtrisent aujourd’hui des outils technologiques que les adultes ne maîtrisent pas. C’est une chance, mais aussi un changement structurel.

 

 

Il faudrait donc s’appuyer davantage sur les savoirs de chaque génération ?

Oui, mieux accompagner implique d’accepter une transformation profonde - que l’on peut qualifier même si le terme est fort - de changement de civilisation : une inversion de la courbe des savoirs. Les jeunes maîtrisent aujourd’hui des outils technologiques que les adultes ne maîtrisent pas. Ils savent utiliser des technologies comme le no code ou identifier des deepfakes, ce qui constitue une compétence nouvelle. C’est une chance, mais aussi un changement structurel. Dans certains cas, ils savent également contourner les dispositifs de contrôle parental avec des stratégies concrètes comme le passage en mode “avion”, désactivation du contrôle parental, puis réactivation ultérieure. Cette capacité d’adaptation est réelle. Elle doit être comprise et non condamnée. Elle doit être intégrée comme base de dialogue avec les jeunes.

 

Concernant la pornographie, le simple clic déclaratif “j’ai 18 ans” n’est plus suffisant.

 

Concernant la pornographie, l’accès est interdit aux moins de 18 ans et soumis à une vérification d’âge renforcée. Le simple clic déclaratif “j’ai 18 ans” n’est plus suffisant. J’observe que la mise en place de ces règles produit un effet de conscience : les adolescents savent que ces contenus sont interdits en raison de leur caractère potentiellement violent et de leurs effets sur la construction psychologique. Même lorsqu’ils contournent la règle, ils en connaissent le sens. Cela peut, paradoxalement renforcer leur vigilance. Un adolescent de 15 ans qui contourne une règle en connaissance de cause reste dans une logique de conscience du risque, contrairement à un enfant de 9 ans exposé sans avoir rien recherché… Il nous faut par ailleurs poursuivre nos politiques de sensibilisation auprès des jeunes, notamment via le programme EVARS, qui déconstruit les stéréotypes véhiculés par la pornographie.

 

 

Sarah El Haïry en Tunisie

 

 

La Commission européenne annonce une application de vérification d’âge “désormais techniquement prête et bientôt déployée”. Pouvez-vous expliquer à nos lecteurs ce nouveau cadre ?

Concernant les dispositifs européens de vérification d’âge, la version finale n’est pas encore arrêtée, car elle relève également de la Commission européenne et de sa présidente Ursula von der Leyen. La France a néanmoins expérimenté un dispositif appelé mini-wallet. Ce système regroupe plusieurs outils de contrôle d’âge. L’objectif est de garantir une protection efficace sans collecte excessive de données. Des solutions de tiers de confiance, comme France Identité, France Titres ou Docaposte, permettent d’assurer la vérification sans transmission directe des données aux plateformes. L’enjeu central reste l’équilibre entre liberté et protection.

 

 

Chine, Norvège, Etats-Unis : Quels pays interdisent les réseaux sociaux aux enfants ?

 

 

La France a légiféré récemment pour une interdiction d'accès aux réseaux sociaux avant 15 ans et d'une limitation horaire entre 15 et 18 ans. Pourquoi est-ce important ?

Plusieurs pays, dont l’Australie, la Grèce et l’Indonésie, avancent aussi sur l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ou 16 ans. Cette évolution s’appuie sur des constats préoccupants. Des phénomènes de harcèlement massif ont été observés, notamment chez certaines générations d’élèves avec des effets viraux liés aux tendances en ligne. Par ailleurs, une dégradation importante de la santé mentale des adolescents est constatée. L’enjeu principal est celui de l’emprise algorithmique. Il ne s’agit plus d’un sujet de divertissement mais de santé publique. Les algorithmes enferment les utilisateurs dans des boucles de contenus. Cela entraîne des effets mesurables : troubles alimentaires, dépression, scarification. Les représentations idéalisées diffusées en ligne créent une distorsion de la réalité qui affecte profondément la construction de soi.

Différents leviers ont été mobilisés : convocations des plateformes, dispositifs de contrôle parental, campagnes d’éducation. Mais ces réponses demeurent insuffisantes. Le contrôle parental est souvent mal configuré ou contourné. Encore une fois, les plateformes reposent sur un modèle fondé sur l’économie de l’attention. L’objectif n’est pas de sanctionner les enfants, qui ne sont pas responsables de ces mécanismes. Il s’agit d’obliger les plateformes à faire évoluer leur modèle. La perte d’accès aux données des mineurs pourrait les conduire à développer des environnements plus sécurisés. Des dispositifs mis en place par des plateformes existent déjà. 

 

 

L’idée est de créer des environnements numériques dédiés aux adolescents, sans mécanismes addictifs tels que le scroll infini 

 

L’idée est de créer des environnements numériques dédiés aux adolescents, sans mécanismes addictifs tels que le scroll infini ou les boucles algorithmiques fermées. Les algorithmes devraient également être plus transparents et accessibles à la recherche. Il ne devrait pas y avoir de publicité ciblée sur les mineurs. Les adultes conservent leur liberté de choix, mais les mineurs doivent être protégés.

 

 

 

 

 

En 2025, vous lancez le prix “le choix des familles”, qui distingue des établissements engagés dans l’accueil des familles alors qu’est observé en France et dans le monde une tendance « No kids ».  Est-ce que qu’il y n’y a pas un risque de créer un monde à deux vitesses : lieux “family friendly” vs lieux exclusifs ?

C’est une question particulièrement intéressante, car elle est en réalité d’ordre philosophique. Pour ma part, je ne souhaite pas d’un monde compartimenté. Je refuse l’idée selon laquelle il existerait des espaces réservés uniquement aux enfants et d’autres uniquement aux adultes. Je suis convaincue que, dès lors que l’on commence à tolérer des formes de violence ou d’exclusion à l’encontre de certaines catégories de la population, on ouvre la porte à une logique d’exclusion plus large. Aujourd’hui, on dit : « interdit aux enfants ». Mais si l’on remplace le mot « enfants » par n’importe quelle autre catégorie de personnes, accepterait-on cette exclusion ? La réponse est non. L’idée centrale n’est pas une séparation entre un monde des enfants et un monde des adultes.

 

Favoriser le choix des familles, c’est-à-dire le choix de vivre ensemble.

 

C’est pour cette raison que nous avons fait le choix de parler de « familles » plutôt que d’« enfants » dans le prix. La notion de famille est beaucoup plus large : elle inclut les parents, sous toutes leurs formes, y compris les familles recomposées. Les familles peuvent également inclure les grands-parents. Aujourd’hui, certaines générations ont la chance de coexister sur plusieurs niveaux. Cela crée une véritable chaîne intergénérationnelle.

 

La montée de la tendance « No kids » dans le monde

 

Originaire du Maroc, je viens d’une culture où les liens familiaux sont particulièrement forts et où les générations se mêlent naturellement. Ce à quoi j’aspire, c’est précisément à cela : favoriser le choix des familles, c’est-à-dire le choix de vivre ensemble. Le terme « familles » a été volontairement utilisé au pluriel pour refléter cette diversité : familles monoparentales, adoptives, recomposées, mariées ou non. Au fond, qu’est-ce qu’une famille ? C’est avant tout une famille de cœur, composée de personnes qui comptent pour nous et avec lesquelles nous choisissons de partager notre vie. Il ne s’agit donc pas d’opérer un tri entre les individus. 

 

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