Mardi 19 novembre 2019
Édition Internationale
Édition Internationale
  Ne manquez plus les
dernières nouvelles
S'abonner

Enfants confisqués au Japon : le calvaire des parents français 

Par Justine Hugues | Publié le 10/03/2019 à 18:00 | Mis à jour le 30/09/2019 à 15:12
enfants kidnappés Japon couples binationaux

En cas de séparation de couples franco-japonais, de nombreux enfants sont « enlevés » par l’un des conjoints, sans que les autorités nippones ne bougent le petit doigt. Parents français et parlementaires lancent un énième cri d’alerte. 

 

Lorsque Vincent Fichot rentre à son domicile tokyoïte, l’après-midi du 10 août dernier, sa vie vole en éclats. Les lieux ont été vidés, ses deux enfants volatilisés. Aucun doute dans l’esprit du Français résidant au Japon depuis 12 ans : la mère les a enlevés.

La pratique concernerait près de 150.000 mineurs chaque année dans le pays. En cas de divorce dans l’archipel, l’autorité parentale n’est confiée qu’à l’un des deux parents, et, selon les statistiques officielles, à la mère dans 80% des cas. Commence alors pour Vincent une série d’interminables démêlés avec les autorités policières et judicaires nippones, pour tenter de revoir ses enfants. «  J’ai porté plainte à trois reprises. On m’a ri au nez ou rappelé que si j’essayais de récupérer mes enfants, je serais condamné pour kidnapping, nous raconte-t-il, fébrile.  J’ai ensuite été menacé de poursuites judiciaires si je participais à une conférence de presse. Ma femme m'a demandé de rédiger un courrier dans lequel je déclarais être un homme violent pour pouvoir revoir mes enfants. Je n’ai cédé à aucun de ces chantages ».  Résultat : cela fait sept mois qu’il reste sans nouvelle de sa progéniture.

 

Ce sentiment d’impuissance et de désarroi, Emmanuel de Fournas ne le connaît que trop bien. Le Français passe 23 jours en garde à vue lorsque sa femme, lui promettant qu’il reverrait sa fille, le fait arrêter pour tentative d’enlèvement. En 2014, il est le premier père d’un enfant franco-japonais à engager une procédure judiciaire dans le cadre de la Convention de la Haye sur les aspects civils de l’enlèvement international d’enfants. Bien que le Japon l’ait ratifiée en 2014, la législation nippone en freine encore aujourd’hui l’application. « Lors de l’audience, on m’a demandé de verser 500 euros par mois à mon ex-épouse le temps de la procédure, à l’encontre des règles de la Convention. C’est leur joujou, ils en font ce qu’ils veulent », condamne Emmanuel, excédé par tant d’années de démarches infructueuses. 

 

Justice entravée

 

 «  La détresse des parents et des grands-parents privés de leur enfant demeure immense », déplore le sénateur des Français de l’étranger Richard Yung, qui planche sur le dossier depuis 16 ans.  En vertu du principe de continuité (celui qui a la garde de l’enfant au moment de la décision de justice la conserve), «  les juges japonais ont complètement ignoré la loi », estime Thierry Consigny. Ce conseiller consulaire élu à l’Assemblée des Français de l’étranger dénonce le commerce juteux des avocats spécialisés en divorce dans l’archipel. « Nombreux sont ceux qui suggèrent à l’épouse d’enlever l’enfant, de se plaindre d’être victime de violence conjugale. Les juges accordent alors facilement la garde exclusive ainsi qu’une pension alimentaire, indépendamment de l'intérêt de l’enfant qu’ils déclarent pourtant protéger », condamne-t-il.  

 

Pour limiter ou retarder l’application des conventions internationales liées aux droits des enfants, la justice et le législateur japonais se sont retranchés derrière un lot d’exceptions. « Les droits de visite sont généralement de  2 à 4 h par mois dans un lieu public et en présence d’une tierce personne, expose Paul-Georges Touja, président de l’association Sauvons nos enfants Japon.  Mais si l’enfant a plus de 37° de fièvre, s’il a d’autres activités prévues, s’il ne veut pas…alors les visites sont annulées ».  

 

Face à ce que les parents français considèrent comme un déni de leurs droits et de ceux de leurs enfants binationaux, la justice hexagonale est également pointée du doigt. « Lorsqu’elles reçoivent une notification de déplacement illicite d’enfant, les autorités centrales françaises saisissent le procureur qui confiera l’affaire à un juge. Mais au Japon, c’est le parent lui-même qui doit introduire la demande de retour devant la justice. Nous pouvons lui fournir une liste d’avocats, lui expliquer les modalités de l’aide juridictionnelle ou de la médiation familiale, mais ne saurions intervenir dans le système judiciaire japonais.  C’est bien là toute la limite de la convention de la Haye » se défend Nelly Chretiennot, magistrate au sein du bureau du droit de l’Union, du droit international privé et de l’entraide civile au ministère de la Justice. « Si vous choisissez la médiation au Japon, vous renoncez justement au cadre de la Convention », s’étouffe Paul-Georges Touja. Demander une aide juridictionnelle là-bas, c’est faire un emprunt et se saigner. Il faut être précis dans les termes utilisés. Tant qu’un enlèvement ne sera pas considéré comme tel, il n’y aura pas de solution. »

 

« Au Japon, le premier qui enlève l’enfant a gagné »

 

Embourbés dans un combat à l’issue incertaine, les parents multiplient les appels à l’aide et échangent des conseils au sein d’associations comme Sauvons nos enfants Japon ou Kizuna Child Parent Reunion. « N’y aurait-il pas moyen de faire pression sur le Japon comme le Golden Act aux Etats-Unis ? Au Japon, le premier qui enlève l’enfant a gagné. La seule solution qui nous reste c’est d’y aller, prendre l’enfant par la main et l’enlever à notre tour » assène Abigaël Morlet, terrifiée à l’idée de partager la garde de ses enfants avec son ancien compagnon japonais, comme le lui impose la justice française.  

 

« La mère de mon enfant est attaquable mais par qui ? Par quoi ? C’est long, c’est coûteux, c’est énergivore. Je ne suis qu’un quidam dépourvu de moyens face à une personne issue d’une famille influente. Cela fait trois ans que ma fille est élevée dans la haine de son père », s’épanche Fabrice Taurelle, séparé de sa fille depuis 2016.

 

enfants kidnappés Japon couples binationaux
Lors de la table ronde organisée le 8 mars 2019 par le sénateur Richard Yung (au centre) sur les enfants franco-japonais privés de tout lien avec leur parent français

   

 

Des familles sacrifiées sur l’autel de la souveraineté

 

Interpellation du gouvernement français par les parlementaires,  lettre envoyée en mars 2018 par 26 ambassadeurs européens au ministre de la justice japonais, pétitions et rapports à ne plus savoir qu’en faire. Le dialogue piétine. Les Japonais font profil bas, voire carrément la sourde oreille. Le siège laissé vaquant par l’ambassadeur japonais à la table ronde organisée sur le sujet par le sénateur Yung, le 8 mars dernier, donne du grain à moudre aux parents désemparés.  Leur seul ressort : faire du bruit, quitte à bousculer une diplomatie officielle trop peu encline à aborder l’épineux sujet lors des grandes messes internationales ou visites bilatérales.  « Je sais bien qu’il est particulièrement frustrant de s’entendre opposer sans cesse la souveraineté du Japon. Pour autant, notre ambassade multiplie les appels aux autorités japonaises »,  indique Sylvain Riquier, chef du service des conventions, des affaires civiles et de l’entraide judiciaire au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. 

 

La problématique est d’autant plus critique qu’elle s’applique à bien d’autres pays et couples binationaux. 450 parents américains seraient ainsi concernés. Si on multiplie ces cas par le nombre d'Etats dont la juridiction s’inspire des pratiques nippones (Algérie, Allemagne, Egypte, Liban, Russie, etc.), les chiffres sont vertigineux. « Ce serait utile d’avoir un décompte, observe Richard Yung. Au moins l’on connaitrait l’ampleur du problème. Nous pouvons également former les magistrats français à cette problématique et avoir un magistrat de liaison français auprès des tribunaux japonais, comme nous l’avons fait en Allemagne, avec des résultats positifs. Mais la solution reste diplomatique et notre gouvernement doit avoir le courage d’exposer le sujet à chaque visite ». 

 

« Quel est l’intérêt de donner la nationalité française à des enfants qui naissent à l’étranger pour qu’on nous rétorque ensuite que le Japon est souverain ? interpelle Vincent Fichot. Pourquoi aucune administration ne prend de position publique sur le sujet ?  Avec le récent rappel de l’ambassadeur italien, elle a montré qu’elle en était capable. Pourquoi, quand cela concerne des droits de l’enfant bafoués, des mesures similaires ne peuvent-elles pas être prises ? 

Nous vous recommandons

Justine Hugues

Justine Hugues

Après avoir travaillé 8 ans dans l’aide humanitaire et au développement (en Amérique Centrale, République Dominicaine et Birmanie) elle s'est reconvertie dans le journalisme avec l'ESJ Pro. Elle fait aujourd'hui partie de l'équipe de rédaction à Paris.
10 Commentaire (s)Réagir
Commentaire avatar

Enfants-Otages mar 21/05/2019 - 10:17

J’ajoute encore une précision : le parlement européen a voté une résolution le 29/11/2018 pour dénoncer le comportement de l’Allemagne dans le domaine des affaires familiales et l’inaction des autres pays membres : http://www.europarl.europa.eu/doceo/document/TA-8-2018-0476_FR.html?redirect

Répondre
Commentaire avatar

Enfants-Otages ven 17/05/2019 - 15:53

Vous parlez "des magistrats de liaison aux résultats positifs en Allemagne". Malheureusement ce n'est pas le cas. Le problème avec l'Allemagne est le même qu'avec le Japon à la différence qu'il existe beaucoup plus de couples franco-allemands que franco-japonais. Dans tous les dossiers que nous suivons (et avons suivi) nous n'avons jamais fait l'expérience de l'implication du magistrat de liaison même après une demande d'intervention.

Répondre
Commentaire avatar

Dao mar 07/05/2019 - 14:24

A l époque de mon divorce en France, mon exfemme japonaise consultait des forums japonais donnant des conseils pour enlever les enfants de France (comment contourner interdiction de quitter le territoire, ...). La convention a été signée par le Japon, mais le risque existe toujours, si elle pète un jour les plombs. La justice en France m'a accordé quelques droits de garde, un weekend sur deux et la moitié des vacances - mieux que ce que j'aurai eu au Japon, mais peu ... Tant que la mère s'y oppose, les juges n'accordent jamais une garde partagée.

Répondre
Commentaire avatar

central-rrd mar 26/03/2019 - 15:01

Pour la plupart ce sont de couples qui se sont : rencontrés, mariés, on fait des enfants, en un temps record. Des fois le tout en moins d'un ans, déjà vu. Ils n'ont souvent aucune affinité, aveuglés par l'aspect exotique de l'autre, et se rendent compte une fois que tout est fait que c'est bien difficile de vivre avec cette personne étrangère que l'on connait a peine, et dont l'une est déracinée. Il faut réfléchir avant de faire tout ça, chounier ensuite parce que ça se fini mal.

Répondre
Commentaire avatar

vsaito ven 22/03/2019 - 11:48

Mon mari est japonais et a 3 enfants. Son fils qui est majeur vient souvent chez nous. Ses filles sont mineures et ils ne les voit pas. Il n'a aucun droit. Vraiment...ne vous marriez pas avec une japonaise !

Répondre
Voir plus de réactions

Vos élus

Tout savoir sur les représentants des Français de l’étranger : les députés, les sénateurs, le secrétaire d’état et l'assemblée des Français de l’étranger.

voir plusZ

Circonscriptions

Tout savoir sur les 11 circonscriptions des Français de l'étranger : les pays, leur fonctionnement, les élus et les résultats des dernières élections

voir plusZ
Sur le même sujet