Édition internationale

Quand le retour en France ne met pas fin aux violences subies en expatriation

Lara* une expatriée française et maman de deux enfants, a accepté de nous raconter son parcours judiciaire éprouvant et ses incompréhensions. Son récit interroge la manière dont les institutions françaises accueillent et protègent les victimes. Est-on correctement accompagné en retour d’expatriation ?

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Écrit par Capucine Canonne
Publié le 16 juillet 2026, mis à jour le 20 juillet 2026

 

Pendant près de vingt ans à l’étranger, Lara a vécu une expatriation sous emprise progressive, faite de contrôle, d’isolement et de violences intrafamiliales…De retour en France, quels sont les mécanismes qui peuvent les protéger ? La justice française est-elle aujourd’hui à la hauteur de ces situations internationales si particulières ? 

 


L’histoire de Lara est celle de beaucoup d’autres familles. Elle a accepté de nous la partager dans cet article lepetitjournal.com 


 

 

Mon plus jeune enfant m'a même parlé de violences sexuelles, c’est à glacer le sang

 

 

Retour en France : “Je pensais être protégée, et en fait pas du tout”

En expatriation, Lara et ses enfants ont subi une violence inouïe, sous différentes formes. Le déclic survient en 2019, Lara a réagi comme elle a pu. Si elle a pu rentrer en France - après l’annulation de son visa par son conjoint - avec ses deux enfants, son combat est très loin d’être terminé. 

 

Qu’est-ce que la violence économique en expatriation et comment s’en prémunir ?

 

Lara pense retrouver un cadre protecteur. Mais très vite, son expérience bascule : « Je pensais que j’allais être protégée dans mon pays, et en fait, pas du tout…». Lara nous évoque une impression de “violence administrative” qui prend le relais des violences vécues auparavant. Son mari - toujours en expatriation - agit encore avec violence lors de son droit de visite selon les enfants : « Mon plus jeune enfant m'a même parlé de violences sexuelles, c’est à glacer le sang…».

 

Les médecins me disent : “c’est pas possible, vous pouvez pas laisser vos enfants à leur papa, il faut les protéger”.

 

Faute d’enquête possible, la plainte que dépose Lara en France pour ses enfants est classée sans suite. Pour la maman, c’est un “cercle vicieux” judiciaire « Pour les juges en France, s’il n’y a pas de plainte, généralement, ils ne peuvent pas faire grand-chose. » Pourtant Lara nous parle de professionnels de santé qui ont reconnu des signaux de violences. « Les médecins me disent : “c’est pas possible, vous pouvez pas laisser vos enfants à leur papa, il faut les protéger”. Il y a un décalage entre les discours médicaux et ceux de la justice ! »

 

 

violences à l'étranger en retour en france

 

 

Le sentiment d'incompréhension de Lara s'explique aussi par les règles du droit international. Pour Maître Guillaume Barbe, avocat associé au cabinet Ivoire et expert sur la lutte contre les violences faites aux femmes auprès du Conseil de l'Europe (GREVIO), la justice française se heurte d'abord à une limite de compétence. Lorsqu'une famille expatriée est confrontée à des violences, les décisions concernant l'autorité parentale ou la protection de l'enfant relèvent d'abord des juridictions du pays de résidence, sauf exceptions prévues par le droit international privé.

Pour autant, cela ne signifie pas que la France est totalement impuissante. Certaines procédures restent possibles devant les juridictions françaises, notamment lorsqu'un des parents est français. « Une infraction commise à l'étranger par un ressortissant français peut être poursuivie en France », rappelle l'avocat. Il précise également qu'une victime peut solliciter une ordonnance de protection devant un juge français, même après des violences subies à l'étranger. La principale difficulté réside ensuite dans son exécution lorsque l'auteur des violences demeure hors du territoire français. Mais le conjoint de Lara n’est pas français… 

 

 

Tant que les dossiers s'éternisent, les victimes restent plongées dans ce qu'elles ont vécu. C'est une véritable double, voire triple peine. »

 

 

le retour en France après une expatriation n'est pas facile

 

 

 

Un accompagnement juridique français à la hauteur ? 

Lara vit dans la peur permanente. « Je me retrouve en porte-à-faux parce que je ne présente pas les enfants alors que je dois le faire. Quand je dois me présenter au commissariat, je ne sais pas s’ils vont m’arrêter ou pas à chaque fois. » 

Lara raconte vivre un accompagnement qu’elle juge insuffisant - voire absent - de la part de certains professionnels du droit. « Mon avocate ne me répond pas du tout… Puis me contacte au dernier moment. Pour moi, la majorité des avocats et juges ne sont ni formés ni sensibilisés à nos situations si particulières de victimes à l’étranger. Les procédures nous ramènent sans cesse aux violences subies ; elles en sont un rappel permanent. Il est essentiel que les procédures avancent beaucoup plus rapidement. Tant que les dossiers s'éternisent, les victimes restent plongées dans ce qu'elles ont vécu. Cela les empêche de se reconstruire et de tourner la page. C'est une véritable double, voire triple peine. » se désole la maman.  

 

Il faut interroger un avocat français qui maîtrise les violences et le droit international privé, mais aussi un avocat local.

 

Les difficultés rencontrées par Lara ne sont pas propres aux dossiers internationaux estime Guillaume Barbe. Selon lui, la formation des professionnels reste très inégale. « Est-ce que tous les magistrats et tous les avocats sont formés ? Non. Est-ce qu'ils devraient l'être ? Oui. », précise-t-il. L'avocat souligne que la qualité de l'accompagnement dépend encore largement des juridictions, des enquêteurs et des professionnels rencontrés. Pour les familles de retour d'expatriation, Maître Barbe recommande de ne pas se limiter à un seul conseil juridique. « Il faut interroger un avocat français qui maîtrise les violences et le droit international privé, mais aussi un avocat local. Les deux doivent travailler ensemble pour déterminer la stratégie la plus efficace. »

 

 

violences à l'étranger en retour en france

 

 

Des réseaux et associations qui accueillent les victimes qui rentrent 

Rentrée en France depuis plusieurs années et déçue du système juridique, Lara dit avoir dû chercher de l’aide ailleurs. « J’ai cherché appui sur les réseaux sociaux. Apparemment je ne suis pas la seule. » 

Il existe bien un groupe sur Facebook lancé par Isabelle Tiné. Cette maman et ancienne expatriée se bat depuis 2019 pour briser le tabou de la séparation en expatriation. Elle crée un groupe Facebook « Expats nanas séparées divorcées ». Celui-ci permet des échanges, de l’entraide et un soutien bienveillant entre membres concernées par des situations similaires. L’accès est strictement réservé aux femmes vivant ces situations afin de préserver la confidentialité de chacun. 

 

 

« Quand on a fui avec ses enfants du bout du monde et qu'on n'a nulle part où loger et rien à manger, il y a des structures qui vous accueillent, qui vous accompagnent, qui vous rouvrent tous vos droits, qui vous aident à refaire un CV, qui scolarisent vos enfants », décrit Amélia Lakrafi, députée des Français de l’étranger. 

 

L’approche “guichet unique” des Maisons des femmes permet justement d’accéder rapidement à des soins sans avoir à multiplier les démarches.

 

L’une de ces structures au retour d’expatriation se nomme la maison des femmes. À l’origine de sa création en 2016 à Saint-Denis, la gynécologue-obstétricienne Ghada Hatem-Gantzer imagine un lieu unique, capable d’offrir un accompagnement global aux femmes victimes de violences. Ce modèle innovant donne naissance à un réseau de plus de 30 Maisons en 2025, en métropole, en Outre-mer et même en Belgique. Pour les femmes et familles de retour d’expatriation, ces structures peuvent représenter un point d’appui crucial. L’approche “guichet unique” des Maisons des femmes permet justement d’accéder rapidement à des soins, à un accompagnement juridique et à un soutien social, sans avoir à multiplier les démarches.

Des numéros ou plateformes permettent aussi de pouvoir s’exprimer et d’être orientés vers les bons interlocuteurs. Les enfants aussi peuvent prendre la parole avec le 119

 

Enfant victime de violences à l'étranger : quels recours pour les Français en 2026 ?

 

 

Les autorités françaises orientent lors du retour en France 

Interrogée sur l'accompagnement des Françaises victimes de violences intrafamiliales lors du leur retour en France, la Direction des Français à l'étranger et de l'administration consulaire (DFAE) rappelle d'abord que ce retour n'est pas systématique. Pour celles qui décident de revenir en France, la DFAE les met en relation avec des associations afin de faciliter leur retour - notamment France Victimes - en particulier lorsque la personne ne dispose plus de proches susceptibles de l'accueillir. La question de l'hébergement d'urgence est prioritaire.

 

Une rubrique dédiée aux violences faites aux femmes : depuis l'onglet « Difficultés et urgences » 

 

La DFAE rappelle avoir actualisé, sous le pilotage de la Délégation interministérielle à l’aide au victime (DIAV), le Guide des Français victimes à l'étranger. Destiné aussi bien aux Français de passage qu'aux expatriés, le document recense des fiches pratiques, des associations et des structures pouvant être sollicitées en France.

Selon une source diplomatique, les ambassades et consulats proposent désormais, sur leurs sites internet, une rubrique dédiée aux violences faites aux femmes. Accessible depuis l'onglet « Difficultés et urgences », elle rassemble à la fois les informations relatives aux dispositifs d'accompagnement disponibles en France et les ressources existantes dans le pays de résidence.

 

 

violences à l'étranger en retour en france

 

 

Le retour en France, qu’en est-il de la prise en charge de la santé ? 

La question de la protection sociale constitue un autre enjeu majeur. Rachida Kaci, directrice de la communication, marketing et développement de Caisse des Français de l'étranger (CFE), nous rappelle qu'un Français revenant s'installer dans l'Hexagone ne retrouve pas automatiquement ses droits à l'Assurance maladie. En l'absence d'activité professionnelle, un délai de carence pouvant atteindre trois mois peut s'appliquer.

 

Quelles portes d’entrée sûres pour les femmes victimes de violences à l’étranger ?

 

Lara est rentrée pendant la période du Covid en France. On a mis 6 mois avant de rouvrir ses droits à l’assurance maladie pour elle et ses enfants. La maman a dû assumer tous les frais. Hospitalisée et opérée en urgence, « ne pas avoir de carte d'assurance maladie a considérablement compliqué mon admission en chirurgie » se souvient-elle. 

Depuis, les acteurs de santé essaient de faire bouger les lignes. Pour les victimes de violences conjugales, la CFE nous indique en juin 2026 être en discussion avec l'Assurance maladie afin d'accélérer la reprise des dossiers dans ces situations particulières. De son côté, la députée Amélia Lakrafi déclare mener des échanges pour obtenir une exonération du délai de carence pour les femmes contraintes de rentrer en France après des violences. 

 

chacun avance à son propre rythme face aux violences, et cela vaut également pour les enfants.

 

D’autres acteurs s’impliquent dans le suivi des victimes de violence de retour. C’est le cas de CareXpat, « Nous avons mis en place avec Malakoff Humanis et via l’association Odyssée, un dispositif pour leur garantir une couverture santé dès leur retour, incluant un accompagnement psychologique pendant un an » nous explique Jean-Christophe Pandolfi, Président fondateur.  

Aujourd’hui, l’enfant aîné de Lara a une amnésie traumatique des violences subies par son papa. Pour le moment, son deuxième enfant ne veut pas explorer. « j'ai le sentiment qu'elle commence seulement à comprendre. C'est aussi ce qui est si compliqué et douloureux : chacun avance à son propre rythme face aux violences, et cela vaut également pour les enfants. Quand on en parle ou quand on y pense, ça fait mal. On a l'impression d'y être de nouveau. ». La famille est suivie psychologiquement. Lara tente de reconstruire un équilibre. Elle a repris des études, « Nous essayons d’avancer… Il y a encore de belles choses à vivre ». 

 

 

 


*le prénom a été changé 

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