Édition internationale

Expatriation sous emprise et violences intrafamiliales, le témoignage glaçant de Lara

Lara* a vécu près de vingt ans à l’étranger avant de rentrer en France avec ses deux enfants. Derrière une vie d’expatriation qui semblait stable - voire enviable - elle nous raconte un système d’emprise, d’isolement et de violences intrafamiliales dont elle ne mesurait pas l’ampleur à l’époque. Son récit met en lumière une réalité encore largement invisible. Face à ces situations, des structures comme Save You jouent aujourd’hui un rôle déterminant pour briser le silence et accompagner les victimes.

des violences au sein de la famille en expatriationdes violences au sein de la famille en expatriation
Écrit par Capucine Canonne
Publié le 3 juillet 2026, mis à jour le 5 juillet 2026

 

 

« Je ne comprenais pas que c’était de la violence. Je pensais que le problème venait de moi. » Pendant près de vingt ans à l’étranger, Lara a vécu une expatriation que tout le monde enviait en apparence. Derrière cette vie stable se cachait une emprise progressive, faite de contrôle, d’isolement et de violences intrafamiliales. « J’ai vécu des choses qui n’étaient pas normales, qui étaient devenues normales pour moi. »

 

 

A l’étranger, le piège de l’emprise invisible

Jeune fille, Lara part outre Atlantique pour apprendre l'anglais. C’est là bas qu’elle rencontre son futur mari. Elle reprend ses études, le couple a deux enfants. Très prise par son travail et ses responsabilités, Lara s’absente parfois. Petit à petit, la maman sent que quelque chose ne va pas au sein de son foyer mais n’arrive pas vraiment à identifier ni ce sentiment, ni la cause. « Certaines personnes de mon entourage en expatriation essayaient de me dire certaines choses. J'avais la tête dans le guidon. » A la maison, son aîné, neuro-atypique, fait attention de s'adapter à aux besoins de son père. L’enfant est à l'affût de tous ses gestes, ses émotions et ses demandes … Il confiera plus tard à sa maman vouloir tout calculer pour s’adapter et éviter tout problème, par peur. 

 

« Il me lançait des chaussures dessus lorsqu’il était en colère. Je gardais tout pour moi, par loyauté pour mon mari, pour ma famille.» 

 

Un jour, son époux est muté dans un pays du Moyen Orient. Les enfants ont 8 et 2 ans. Toute la famille suit. A nouveau, la maman a le sentiment que son couple ne fonctionne pas vraiment comme il devrait. Elle a beaucoup de pression sur comment s’habiller, se comporter dans la vie sociale, gérer les enfants. Il piste ses déplacements. Avant chaque événement social, son mari leur demande même de s’aligner et leur donne des ordres menaçants. Une fois la porte de la maison franchie, c’était un autre homme, charismatique et bienveillant. « Il me lançait des chaussures dessus lorsqu’il était en colère. Je gardais tout pour moi, par loyauté pour mon mari, pour ma famille.» 

 

Violences conjugales en expatriation : quand l’éloignement complique l’échappatoire

 

Lorsqu’elle tente de - parfois - discuter avec son mari de son comportement,  celui-ci balaye le sujet de la main : « Comment tu oses penser ça de moi ? ». Et, progressivement, le doute de soi-même s’installe : « C’est vraiment horrible. Comment je peux penser qu’il puisse être violent avec nous ? « J’étais dans le déni. Je pensais que le problème venait de moi. » L’isolement devient structurel. 

 

 

« la violence conjugale ne va pas naître pendant l’expatriation. Dans 98 % des cas que je vois, la violence a existé avant de partir à l’étranger ». 

 

un enfant seul et maltraité

 

 

Les signaux en expatriation et avant que personne ne voit

Sandrine Calhoun est juriste pour la plateforme Save You. Pour elle, il y a des signaux d’alerte qui sont souvent difficiles à identifier. Son constat est clair : dans la très grande majorité des cas, « la violence conjugale ne va pas naître pendant l’expatriation. Dans 98 % des cas que je vois, la violence a existé avant de partir à l’étranger ». 

 

SAVE YOU est une plateforme gratuite, confidentielle et accessible partout dans le monde, dédiée aux Français expatriés victimes de violences conjugales et intrafamiliales. Elle propose une écoute assurée par des bénévoles formés pour ne pas rester seul.e face aux violences. Contact : saveyou@jointhesorority.com ou formulaire en ligne 

 

La difficulté centrale porte un nom : l’invisibilité. « Très souvent, la violence est psychologique ». Et c’est précisément ce caractère diffus qui rend les situations difficiles à repérer, y compris pour les proches. Certains signaux peuvent apparaître bien avant le départ. Elle évoque d’abord un déséquilibre dans la décision même de partir : « la femme, c’est la suiveuse, décrit-elle, ajoutant que parfois « elle va avoir aucun mot à dire sur cette expatriation ». Un autre signal est à prendre en compte : l’absence totale de projection sur la vie future à l’étranger. « J’entends souvent que le couple n’a pas prévu en amont le travail du conjoint suiveur, comment il ou elle se déplacera, si il ou elle pourra ouvrir un compte bancaire etc… C’est un red flag.»

« Lorsqu’on arrive en expatriation, dans un nouveau pays, au début c’est tout beau, tout rose », explique la juriste, évoquant une forme de “lune de miel”, comparable à celle du cycle de violence. Mais très vite, les phases de violence ou de contrôle reviennent, ce qu’a sans doute vécu petit à petit Lara lors de son arrivée au Moyen Orient.  Et puis, sur place, le contrôle coercitif s’installe. On parle de “micro-régulations”, “des petits contrôles, des petits bouts, des petits faits”, qui pris isolément semblent anodins. Mais « quand on les met tous bout à bout, là, on se rend compte qu’effectivement, rien ne va. » 

 

« quand on est victime dans ce conjugal, qu’on est sous emprise, on a toujours l’impression de marcher sur des œufs ».

 

Sandrine évoque des situations très concrètes qui peuvent être observées par l’entourage : des vêtements couvrants systématiques ou encore des changements de comportement en présence du conjoint. « Imaginons une femme souriante, intentionnée, qui rigole spontanément, mais qui - d’un seul coup - se ferme complètement quand monsieur arrive ou qui le regarde avant de parler pour avoir son aval. » Red flag… 

Sandrine Calhoun résume l’état psychologique des victimes, à l’image de ce qu’a vécu Lara toutes ces années : « quand on est victime dans ce conjugal, qu’on est sous emprise, on a toujours l’impression de marcher sur des œufs ». Dans ce contexte, chaque interaction devient risquée, et l’objectif devient d’éviter les conflits, ne jamais faire de vagues.

En red flag, la juriste de Save You évoque aussi les invitations refusées, souvent de manière répétée : « la victime des violences aura tous vos excuses pour dire qu’elle va pas pouvoir venir », soit parce qu’elle n’a pas l’autorisation de sortir, soit parce qu’elle anticipe les conséquences.

 

 

Elle était très jeune, elle m’a confié qu’elle ne mangeait pas à sa faim, qu’il lui imposait de danser pour lui. Elle se faisait frapper aussi.

 

 

un enfant victime de violence à l'étranger

 

 

Quand la parole des enfants change tout

Le moment charnière du récit de Lara intervient lors d’un voyage à Paris en 2019, lorsque son aînée lui parle pour la première fois. « Elle m’a dit qu’elle avait très peur. Elle ne voulait surtout pas que son papa le sache. » Puis les mots deviennent irréversibles : « Elle m’a parlé de violences physiques, psychologiques sur elle et sa sœur. Lorsque j’étais absente, elle se retrouvait parfois seule à la maison. Son papa partait, en ne la prévenant même pas. Elle était très jeune, elle m’a aussi confié qu’elle ne mangeait pas à sa faim, qu’il mettait la télévision très fort, qu’il lui imposait de danser pour lui. Elle se faisait frapper aussi. C’est terrible, je ne savais pas que ça se produisait. Elle gardait le sourire en société…comme moi. » À ce moment-là, il n’y avait plus de question. Il fallait que je trouve un moyen de partir. »

A partir de cet instant, Lara ouvre les yeux et se rend compte de beaucoup de dysfonctionnements graves : « Je me suis rendue compte que nous étions sous emprise et que nous étions dépendantes de son bon vouloir. ». Elle se met à parler autour d’elle à des personnes de confiance. Elle se rend aussi compte que des portes se ferment, des “amies” qui ne souhaitent pas être mêlées ou qui étaient proches d’elle seulement par intérêt. 

 

Échapper aux violences conjugales à l’étranger : le rôle essentiel de Save You

 

 

On leur dit qu’elles ne sont pas seules, qu’elles ont des droits, et qu’elles peuvent comprendre ce qu’elles vivent.

 

 

un enfant victime de violence à l'étranger

 

 

 

Donner la parole aux survivantes de violences intrafamiliales

C’est précisément dans ces zones de silence et de confusion que la plateforme Save You intervient. Les écoutants ne se contentent pas d’écouter : ils aident à mettre des mots : « On leur dit qu’elles ne sont pas seules, qu’elles ont des droits, et qu’elles peuvent comprendre ce qu’elles vivent. Quand on est victime de violences psychologiques ou d’emprise, on ne le sait pas forcément. » Sandrine Calhoun le voit tous les jours à travers la plateforme Save You : « L’écoutante sait mettre des mots sur les maux.  Et c’est ce geste simple qui provoque un déclic : comprendre que “ce qu’on vivait n’était pas normal ». 

Les bénévoles, formés à l’écoute active (juristes, psychologues, travailleurs sociaux, infirmiers), n’imposent pas de solutions. Ils expliquent, orientent, et accompagnent la prise de décision. Après une première prise de contact, un groupe sécurisé est créé entre la victime et une équipe de bénévoles, permettant un suivi continu et confidentiel. Sandrine Calhoun avertit que la prise de conscience ne doit pas être brusquée, que les victimes agissent à leur rythme par peur du changement, pensant que leur vie va s’arrêter. 

 

“Quand les victimes refont leur vie et qu’elles renaissent, cela peut convaincre d’autres”, comme Lara le fait.

 

Lara a finalement réussi à convaincre son époux d’annuler les visas et de rentrer en France avec ses enfants. Son combat n’est pas terminé car le divorce n’est pas prononcé. Son mari agit encore avec violence lors de son droit de visite selon les enfants dont la parole se libère…

Sandrine Calhoun plaide pour davantage de témoignages de femmes sorties de ces situations : “Quand les victimes refont leur vie et qu’elles renaissent, cela peut convaincre d’autres”, comme Lara le fait. Car plus la parole se libère, plus les dispositifs se développent, et plus les victimes peuvent être aidées tôt. Il suffit parfois de dire : “ça ne va pas”. 

 

*le prénom a été changé 

 

Commentaires

Votre email ne sera jamais publié sur le site.