Face au vieillissement des dirigeants et aux besoins de relève entrepreneuriale, il existe des opportunités aux entrepreneurs français qui souhaitent reprendre une PME plutôt que créer leur activité de zéro. Mais entre recherche d’une entreprise, évaluation financière, fiscalité, immigration et différences culturelles, le repreneuriat ne s’improvise pas. Lors d’une conférence consacrée à la reprise d’entreprise au Québec, la rédaction a tenté de comprendre les étapes à anticiper, les pièges à éviter et les particularités du repreunariat…


Reprendre une entreprise déjà implantée à l’étranger peut permettre de s’appuyer sur une activité existante, plutôt que de partir d’une page blanche. Le potentiel est important. Rien qu’en France, 370 000 entreprises pourraient être concernées par une transmission d’ici à 2030, selon Bpifrance Le Lab, qui souligne l’écart entre les intentions de cession des dirigeants et le nombre de transmissions effectivement réalisées.
Le repreunariat à l'étranger (ou rachat d'entreprise à l'international) est une stratégie d'expatriation ou de croissance externe. D’après Bercy en 2026, 550.000 chefs d'entreprise vont prendre leur retraite dans les dix ans. Près de 30% des Français sont prêts à se lancer, dont plus de 50% chez les 18-34 ans. Bpifrance aide et accompagne les repreneurs dans leur projet de reprise et d’entreprise ou de commerce à l’étranger. En savoir plus ici.
Au Québec, le renouvellement des dirigeants est littéralement un enjeu économique. On estime à 50 000 entreprises susceptibles de changer de main dans les cinq prochaines années. Aimé Toumelin, entrepreneur français et data scientist basé au Canada et cofondateur de la plateforme Hadaly, évoque même 7 600 entreprises transmises en 2025 et près de 8 000 en 2026.
Pourquoi le repreunariat en 2026 plutôt que l’entreprenariat ?
Premier élément, reprendre une PME à l’étranger - plutôt que d’en créer une - permet potentiellement de récupérer une clientèle, des relations avec les fournisseurs, une équipe et un savoir-faire déjà établis. Il y a un véritable intérêt à s’appuyer sur des salariés et, parfois, sur l’ancien dirigeant pour comprendre les pratiques commerciales locales. Cette continuité peut faciliter l’entrée sur un marché étranger. Attention, elle ne garantit toutefois pas la réussite : encore faut-il identifier la bonne entreprise, en comprendre la valeur et vérifier que le projet est compatible avec les objectifs professionnels, financiers et familiaux du repreneur.
Autre point intéressant, si créer une entreprise peut être relativement rapide sur le plan administratif, construire une clientèle, recruter une équipe et s’insérer dans un environnement économique local demande généralement davantage de temps. Xavier Chambon, fondateur de Classe Affaires - réseau spécialisé dans le conseil pour les entreprises venues s’installer au Canada - , évoque une période moyenne de 12 à 24 mois pour certaines transitions entre cédants et repreneurs au Québec.
La reprise n’est pas la seule option. Certains projets combinent acquisition d’actifs, apport de capitaux supplémentaires et développement d’une nouvelle activité. Des entrepreneurs souhaitent uniquement investir ou développer une filiale québécoise sans déménager au Canada.

Au Québec, une partie des opportunités se négocie de manière confidentielle, en dehors des annonces publiques
Trouver une entreprise à reprendre, le défi du marché caché
Pour un entrepreneur français, l’une des premières difficultés consiste à identifier des entreprises qui correspondent à son budget, à ses compétences et à ses ambitions.
Au Québec, une partie des opportunités se négocie de manière confidentielle, en dehors des annonces publiques. Ce marché est souvent désigné comme le off-market, dans lequel se spécialise d’ailleurs Aimé Toumelin. La confidentialité répond à une préoccupation du vendeur : annoncer publiquement la vente de son entreprise peut susciter des interrogations chez les salariés, les clients ou les fournisseurs.
Des courtiers en entreprise, experts-comptables, avocats ou réseaux professionnels peuvent également contribuer à identifier des cibles. C’est le cas du cabinet d’expertise comptable Massat Saurat + Guimond Lavallée (MSGL) basé à Montréal ou Nault Avocats, cabinet indépendant à Montréal spécialisé en droit des affaires, fusions et acquisitions.
Comment évaluer le prix d’une entreprise à reprendre en 2026 ?
Une fois une entreprise identifiée, vient l’étape déterminante du prix…Et ce dernier doit correspondre à la valeur réelle et la capacité à générer suffisamment de revenus pour financer la reprise. Oui…Comment faire ?
Pour le Québec, plusieurs méthodes d’évaluation peuvent être utilisées, selon le secteur, la situation financière de l’entreprise et les caractéristiques de l’opération. Il y a par exemple la méthode des multiples, qui consiste notamment à rapporter la valeur de l’entreprise à un indicateur de performance. Il existe aussi les méthodes fondées sur les revenus ou sur l’actualisation des flux de trésorerie futurs, précise Thomas Magre, associé chez MSGL. Et d’ajouter que des différences existent entre les pratiques françaises et canadiennes : “Nous parlons d’une acquisition d'un Français dans un autre pays, dans une culture différente. Au Québec, il y a souvent une différence entre les états financiers et la déclaration fiscale. Ce qui, pour nous, en France, n'existe pas et n'est pas entendable. Le rôle d'experts comme nous est de lire et d’analyser ces chiffres.”
Le financement doit être envisagé dès les premières étapes, et non une fois le prix négocié. Les banques peuvent examiner la capacité de l’entreprise à générer les flux nécessaires au remboursement de la dette. L’analyse du financement peut ainsi influer sur le montant qu’une banque accepte de prêter et, par conséquent, sur le prix que le repreneur peut raisonnablement envisager.
Tout est examiné : contrats commerciaux, concentration de la clientèle, engagements envers les salariés, situation juridique, dettes et obligations fiscales

Des vérifications juridiques et fiscales pour reprendre une entreprise à l’étranger
L’acquisition d’une entreprise nécessite également un travail de vérification. Tout est examiné : contrats commerciaux, concentration de la clientèle, engagements envers les salariés, situation juridique, dettes et obligations fiscales.”Nous avons des registres publics pour vérifier si la société fait l'objet de poursuites, a hypothéqué ses biens, ou est en démarche de faillite. Pour le dire autrement, nous vérifions qu’il n’y a pas de casserole dans le passé pour préparer le futur.” souligne Alexandre Normandin-Lussier, Président et Associé directeur chez Nault Avocats.
Il est important de noter pour l’avocat qu’acheter des actions et acheter des actifs ne revient pas au même : les conséquences juridiques, fiscales et les risques repris doivent être examinés au cas par cas.
Savoir préparer aussi son départ de France pour acquérir ailleurs
Un projet de reprise peut avoir des conséquences fiscales dans les deux pays. Il faut anticiper non seulement l’installation au Canada, mais aussi le traitement des revenus, des actifs et des participations détenus en France.
Dans le cas d’un repreunariat au Québec, il existe une convention fiscale entre la France et le Canada pour éviter certaines situations de double imposition. Elle ne dispense pas pour autant de respecter les obligations déclaratives applicables dans chaque pays.
La convention fiscale ou comment éviter la double imposition en France & à l’étranger
Thomas Magre insiste d’ailleurs sur la nécessité d’examiner la situation patrimoniale du repreneur avant son départ, en tenant compte de ses revenus et de ses actifs à l’étranger. Encore une fois, un conseil fiscal connaissant les deux juridictions est recommandé avant toute opération.

Le projet d’entreprise ne suffit pas à lui seul, l’immigration à prendre en compte
Pour les entrepreneurs français qui souhaitent s’installer durablement à l’international, le volet migratoire doit être intégré à la stratégie de reprise dès le début.
Dans le cas du Québec, le gouvernement du Québec distingue plusieurs voies d’immigration pour les “gens d’affaires”. “ il y a le programme investisseurs, le programme des entrepreneurs et le programme des auto-entrepreneurs ou des travailleurs autonomes. Ils sont mis en place pour attirer des gens d'affaires francophones qui veulent vivre et investir au Québec. Ce sont des programmes très dynamiques, qui ont été refondus ou revisités en 2024 par le gouvernement. Aujourd'hui, ils se veulent très attractifs pour attirer une relève entrepreneuriale sur le territoire et permettent à toute une famille de pouvoir s'établir ensemble sur le territoire de façon permanente. Le programme des entrepreneurs comporte un volet spécifiquement consacré au "repreneuriat”, précise Samuel Tessier, cofondateur de Immigration Cast, expert en résidence et citoyenneté par investissement au Canada.
Samuel Tessier rappelle aussi que le calendrier immigration doit être coordonné avec celui de la transaction. Une acquisition peut prendre du retard, être renégociée ou ne pas aboutir. Or, un projet migratoire lié à une opération commerciale doit respecter les exigences du programme concerné.
Les entrepreneurs français peuvent être tentés d’appliquer les méthodes qu’ils connaissent en France.
Le piège des repreneurs français, l’oubli de l’interculturel
Les différences de culture professionnelle sont très importantes pour reprendre une entreprise à l’étranger. Les entrepreneurs français peuvent être tentés d’appliquer les méthodes qu’ils connaissent en France. Or, les pratiques commerciales, les habitudes de négociation et la circulation des informations ne sont pas nécessairement les mêmes..
Au Québec, la négociation du prix en est un très bon exemple. Le vendeur québécois peut attendre du repreneur qu’il formule une première offre, alors que l’acquéreur français souhaite parfois obtenir davantage de données avant de s’engager. C’est parti pour des incompréhensions et un ralentissement net des discussions… La patience est également importante. La recherche d’une entreprise, les échanges avec le cédant, les vérifications financières mais aussi les démarches d’immigration et l’organisation familiale doivent avancer de façon cohérente.

Le repreunariat à l’étranger, une décision familiale
Lorsqu’il s’accompagne d’une installation à l’étranger, le repreneuriat dépasse le seul cadre professionnel. Il peut impliquer un changement de vie pour le conjoint et les enfants, avec des questions de logement, de scolarité, de budget et d’intégration.
Xavier Chambon, fondateur de Classe Affaires, rappelle alors l’importance de ne pas dissocier la recherche d’une entreprise avec les conditions dans lesquelles le repreneur et sa famille envisagent de vivre au Canada : “Il faut faire une exploration, et pas forcément ne venir qu'une seule fois avec la famille. Il faut collecter les informations, regarder la zone géographique par exemple. Attention, venir en vacances et venir explorer, ce n’est pas vraiment la même chose…Venez voir ! ”
Repreneur français au Québec ? Les étapes à retenir
Avant de se lancer dans une reprise d’entreprise au Québec, il est conseillé de :
- définir précisément son projet, son budget, son secteur et son calendrier
- identifier les entreprises à reprendre, y compris par l’intermédiaire de réseaux professionnels
- faire évaluer l’entreprise et vérifier ses comptes
- préparer le financement et mesurer la capacité de remboursement
- organiser les vérifications juridiques, comptables et fiscales
- étudier les conditions d’immigration si une installation au Québec est envisagée
- anticiper les conséquences fiscales en France et au Canada
- intégrer la famille et les conditions de vie dans la décision
- se faire accompagner par des professionnels connaissant les deux environnements.
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