Escapade dans l’état du Chhattisgarh au milieu des Adivasis (Aborigènes de l'Inde)

Par Annick Jourdaine | Publié le 08/04/2022 à 01:10 | Mis à jour le 08/04/2022 à 12:27
Une femme Adivasi dans le Chhattisgarh

Le Chhattisgarh, au centre de l’Inde, est un état relativement peu connu car récent (créé en 2000 avec la partition du Madhya Pradesh) et peu développé sur le plan économique et touristique. Il cache pourtant une flore et une faune très riches et une culture tribale particulièrement intéressante. 

 

La petite région du sud correspond à l’ancien royaume du Bastar, avec Jagdalpur pour ville principale. Le Bastar regroupe plus de trois mille cinq cents villages, peuplés majoritairement de communautés aborigènes. On y compte huit tribus différentes, chacune ayant sa propre langue, ses propres habitudes alimentaires, vestimentaires et ses propres dieux. Les populations se retrouvent régulièrement sur les marchés, chaque petit bourg ayant son marché hebdomadaire, ainsi que pour des festivités religieuses. 

 

Femmes vendant leurs légumes dans le Bastar

 

 

Le Bastar dans le Chhattisgar, la région où les dieux sont des déesses

Mars est un mois riche en rassemblements festifs car les travaux des champs sont terminés. La cérémonie à laquelle nous avons assisté dans la petite ville de Dantewara réunissait les habitants de plus de cent villages à la ronde. Venus à pied, en chars à bœufs, en tracteurs ou en véhicules utilitaires, ils fêtaient la déesse Danteshwari, fusion entre l’énergie féminine des croyances animistes et la déesse Shakti de l’Hindouisme (première femme de Shiva).  

 

 

Un homme transformé en déesse pour Danteshwari dans le Bastar

 

De la mi-journée à la fin de la nuit, les tambours, grelots et flutes donnent le rythme pour scander les incantations à la déesse. Les étendards, les bannières, les ornements des instruments de musique, tout est couleur rouge et or. Les chamanes sont nombreux, rapidement identifiables dans la foule car ils entrent en transe au son des percussions, enchainant des pas de danse circulaire, les yeux fermés, la tête à l’arrière. 

 

Hommes Adivasis du Bastar dans le Chhattisgarh

 

Hommes Adivasi entrant en transe pour Danteswari

 

 

Chaque tribu désigne son ou ses chamanes, hommes ou femmes, repérés comme ayant le don de communiquer avec les esprits. Ils sont des intermédiaires entre les humains et les divinités. Une fois en transe, les chamanes du Bastar se transforment en femmes. Ils enfilent des robes et des corsages pour s’identifier à leur déesse féminine. 

 

Hommes habillés en femmes pour Danteshwari en Inde

 

Hommes habillés en femme dansant pour Danteshwari

 

 

La procession qui s’organise dans les rues de la ville est conduite par les chamanes et les groupes de jeunes qui interprètent les danses rituelles. La tribu des Dandami Muria porte sur la tête des cornes de bovins en mimant une charge d’animal. 

 

Coiffe faite en cornes de bovin dans le Chhattisgarh

 

Des hommes portent un lourd socle en bois, transportant symboliquement la déesse qui n’est pas représentée ; c’est une énergie sans forme directement en lien avec le ciel. 

 

Hommes portant un palanquin vide pour Danteshwari

 

 

Les tribus du Bastar 

Huit tribus différentes peuplent la région du Bastar. Leur vie est étroitement liée à la forêt. On y chasse avec des arcs et des flèches, on y cueille des feuilles et des fruits comme nourriture mais aussi pour se soigner. On y prélève le bois pour cuire et construire. 

 

Maison dans le Bastar au Chhattisgarh

 

Les aborigènes du Bastar mangent toutes sortes d’animaux, de leurs chasses, de leurs pèches dans les rivières mais aussi de leurs élevages : porcs, poulets, canards, chèvres, bovins. Ce sont aussi des agriculteurs qui cultivent le riz, le millet et des légumineuses. 

 

Femmes vendant leurs légumes dans un village du Chhattisgarh

 

Depuis des générations, chaque tribu a mis au point des techniques artisanales, maniant le bronze, le fer, la terre cuite, les tissages de coton, le tressage des palmes… Ils sont particulièrement réputés pour leurs objets en bronze selon la technique de la cire perdue. 

 

Une femme adivasi dans le Bastar

 

 

Les tribus enterrent leurs morts. Pour les honorer, certains dressent au bord des chemins de petites stèles où ils dessinent des éléments qui rappellent ce qu’était le mort, ce qu’il aimait : des instruments de musiques, un arc pour les chasseurs, des danseurs, … Ils appellent ces stèles « des mémoires ». 

 

Stèles mortuaire dans le Chhattisgarh

 

 

La tribu des Muria pratique un mode particulier d’éducation de leurs jeunes. Jusqu’à leur entrée dans la vie adulte, les adolescents sont regroupés dans une maison, installée souvent à l’entrée du village, le « Gothul ». C’est un lieu d’apprentissage des règles communautaires et des rituels mais aussi un lieu de liberté où les jeunes s’amusent, flirtent, les relations sexuelles étant autorisées. C’est là qu’ils choisissent leur partenaire pour la vie. Pas de mariages arrangés ; la décision est prise d’un commun accord entre fille et garçon. 

Certains ont parlé à propos des Gothul de république des enfants, indépendante et autonome. A méditer … 

 

Hommes dansant pour Danteshwari dans le Chhattisgarh

 

 

Pour découvrir la vie de ces tribus, ayez recours à un guide local. Ils sont souvent eux-mêmes membres d’une communauté et vous communiquerons leur passion et attachement à ces modes de vie si différents du reste de la population indienne. C’est aussi nécessaire pour vous rassurer totalement à propos d’éventuels risques liés à la présence des rebelles naxalites présents dans la région. 

 

Une femme Adivasi dans le Chhattisgarh

 

 


La rébellion naxalite dans le Chhattisgarh

L’état du Chhattisgarh fait partie du « corridor rouge », cette bande qui traverse l’Inde du Bengale Occidental à l’Andhra Pradesh, dans des zones forestières de peuplement tribal où est implantée la rébellion naxalite. Les Naxals se revendiquent du communisme maoïste et mènent, depuis la fin des années soixante, une guérilla visant à installer dans le pays tout entier un pouvoir révolutionnaire. 

Le naxalisme tire son nom du village de Naxalbari (dans le Bengale Occidental), où avait éclaté une révolte paysanne en 1967. 

On estime qu’au plus fort de son influence, le mouvement regroupait dix mille combattants et quatre fois plus de sympathisants. Sous la pression de l’armée fédérale et des milices paramilitaires créées en réaction et soutenues en secret par les partis politiques officiels, les Naxals se sont petit à petit réfugiés dans les zones difficilement accessibles comme les forêts du Bastar

Dans les années soixante, les tribus du Bastar avaient trouvé un soutien de poids dans leur roi Pravir, vingtième Maharaja du Bastar (dont le titre était pourtant devenu honorifique depuis l’indépendance en 1947 et le rattachement à l’Union indienne). Pravir avait pris cause pour la population face aux pouvoirs régionaux et nationaux. En 1966, il était abattu par des soldats lors d’une manifestation contre l'exploitation des ressources naturelles de la région et la corruption dans les réformes agraires.   

Les Naxalites ont trouvé dans le Bastar de Pravir un terreau favorable pour s’implanter.  Rançonnés par la police, par les gardes forestiers et par les usuriers, les Adivasi ont apprécié que la guérilla chasse ou punisse les gêneurs. 

 

Le roi du Bastar
Le roi du Bastar

 

Cependant, les actions violentes attribuées aux Naxals ne sont pas acceptées par l’ensemble de la population. Entre 2007 et 2010, au moins 153 policiers ont été tués. En 2013, un attentat tuait 27 cadres du parti du Congrès du Chhattisgarh. En 2020, on comptait 22 policiers tués. En 2021, l’armée fédérale envoyait un commando de deux mille soldats dans les forêts du Bastar pour déloger les rebelles. 22 soldats y mouraient. 

Aujourd’hui, le petit fils du roi Pravir s’est officiellement rapproché du parti au pouvoir, le BJP pour s’opposer aux Naxals

Ceux-ci sont pourtant toujours présents dans la région. L’armée et la police ont mauvaise réputation chez les Adivasi qui, même s’ils ne sont pas sympathisants du mouvement de rébellion, refusent toute dénonciation. 

Quoiqu’il en soit, les violences ne visent pas les touristes qui n’ont jamais été inquiétés.

La présence d’un guide local est une garantie de protection.


 

Femme adivasi dans un village du Chhattisgarh

 

 

 

annick jourdaine

Annick Jourdaine

Annick vit à Chennai depuis septembre 2019. L'écriture est pour elle le moyen de prendre du recul et de digérer les émotions que ses yeux et oreilles grand ouverts sur le monde indien provoquent.
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