La solitude augmente chez la génération Z de Phnom Penh. L’auteure soutient que ce phénomène relève en partie d’un échec de conception urbaine : manquer d’espaces publics inclusifs et accessibles accroît la déconnexion sociale. Elle propose des interventions ciblées, peu coûteuses, pour transformer des friches et liaisons piétonnes en infrastructures sociales favorisant les rencontres quotidiennes.


Opinion
Les jeunes sont de plus en plus seuls et socialement déconnectés. À Phnom Penh, ce phénomène n’est pas seulement un problème de santé mentale : c’est un échec de conception. Une ville qui offre peu d’espaces conviviaux et accessibles pour se réunir crée de l’isolement. Il faut donc repenser l’espace public comme une infrastructure sociale essentielle.
Investir dans des lieux inclusifs et centrés sur la jeunesse
Des investissements ciblés dans des espaces inclusifs pour les jeunes — des lieux sûrs, ouverts et accueillants — peuvent contribuer à recréer du lien au quotidien. De petites interventions ont de l’importance : des parcs conçus avec soin, des assises ombragées, des hubs créatifs et des coins piétonniers favorisent les rencontres fortuites, stimulent la créativité et restituent un sentiment d’appartenance chez les jeunes de Phnom Penh.
Connectivité numérique, forme urbaine et solitude des jeunes
Les jeunes sont très connectés numériquement, mais fragmentés dans la vie hors ligne. Contrairement aux générations précédentes, ils ne se retrouvent plus par hasard dans la rue ni ne fréquentent autant les espaces publics de quartier.
À Phnom Penh, la rapidité de l’urbanisation a modifié le paysage bâti tout en négligeant l’autre facette cruciale : l’espace public. La ville se développe verticalement et horizontalement ; ses voies sont orientées vers l’automobile, marchandisées et souvent inaccessibles aux personnes sans ressources.
Plusieurs secteurs présentent du potentiel, mais ils restent insuffisants et inégalement répartis. Le Riverside est animé mais saturé et trop commercialisé. Ounalom Street et le Night Market sont praticables mais mal entretenus. Le stade olympique possède un fort potentiel mais souffre de dégradation et d’un accès inégal. Koh Pich est vivant mais orienté vers les événements et le commerce.
En conséquence, les centres commerciaux sont devenus des espaces publics de substitution pour les jeunes. Or ils sont régulés, contrôlés et conçus de façon excluante. Les nouveaux projets continuent de privilégier la voiture, les lotissements fermés et les centres commerciaux — ce qui érode davantage les espaces publics de la ville.
La forme urbaine compte : Phnom Penh repose beaucoup sur la moto, les trottoirs praticables sont limités et la chaleur est intense. Ces facteurs dissuadent la marche, en particulier pour les femmes, les enfants et les personnes en situation de handicap, car l’éclairage insuffisant, les trottoirs étroits et la circulation dense augmentent les risques et limitent la liberté de déplacement.
Parallèlement, l’économie modifie l’engagement des jeunes. Pour la génération Z cambodgienne, l’équilibre études‑vie exige souvent de jongler entre cours, petits boulots, stages et responsabilités familiales. Ils ne souhaitent pas de longues réunions formelles, mais des « micro‑moments » sociaux : une brève conversation, une soirée d’étude à l’extérieur. Malheureusement, la ville offre peu d’opportunités pour ces interactions naturelles.
De nombreux lieux de rassemblement publics — cafés, centres commerciaux, bars et salles d’événements — supposent des dépenses et des comportements de consommation, excluant une large part des étudiant·es. Les personnes âgées, les enfants, les personnes en situation de handicap et les personnes LGBTQ+ sont encore davantage exclues lorsque ces espaces sont dominés par des normes masculines ou dépourvus de conception et de gestion inclusives.
Pourquoi l’espace public compte
La recherche considère de façon récurrente l’espace public comme fondamental au bien‑être social, et non comme un luxe. Cette importance est particulièrement marquée pour la jeunesse urbaine.
D’abord, l’espace public a une fonction égalisatrice : il permet aux jeunes de se rassembler sans payer de boissons, billets ou abonnements. Cela prend tout son sens face à l’accroissement des inégalités urbaines.
Ensuite, il faut des « tiers‑lieux » : des endroits qui ne sont ni le travail ni le domicile, propices aux interactions imprévues.
Troisièmement, l’accès à un environnement vert et praticable à pied est associé à des réductions du stress, de l’anxiété et de la fatigue liée aux écrans, phénomènes de plus en plus signalés chez les jeunes urbains.
Enfin, les espaces publics permettent aux jeunes d’exprimer leur identité et leur créativité : arts de rue, musique, événements initiés par des jeunes, actions collectives, qui renforcent le sentiment de propriété collective. Quand la conception est inclusive, ces lieux permettent aux jeunes femmes et aux personnes de genres divers d’être visibles comme créatrices de culture, et non comme simples utilisatrices passives.
En résumé, la solitude n’est pas seulement une question individuelle : elle est aussi influencée par la manière dont les villes sont conçues.
Quels espaces la génération Z préfère‑t‑elle ?
La solution n’est pas d’ajouter davantage de parcs, mais d’ajouter les bons types de parcs.
La génération Z à Phnom Penh préfère des environnements flexibles et multifonctionnels plutôt que des parcs à usage unique. L’éclairage, la visibilité et le design doivent être pensés, notamment autour des campus et des bibliothèques. Pour les jeunes femmes, la sécurité perçue détermine fortement l’utilisabilité d’un lieu, en particulier la nuit.
La conception adaptée au climat est également essentielle. Des assises ombragées, des arbres, des abris rafraîchissants et l’accès au Wi‑Fi peuvent transformer un espace trop chaud en un lieu social vivable. Si le quai Sisowath présente des défauts, il demeure populaire parce qu’il est ouvert et accessible, malgré un manque de zones ombragées et d’assises.
La génération Z accorde aussi de la valeur à la liberté créative. Des zones autorisées pour peindre des fresques et des espaces pour des performances extérieures ou des soirées micro‑scène peuvent donner aux jeunes la possibilité d’être des créateurs de culture, et non de simples consommateurs.
La nature compte aussi. De petites actions, comme des « micro‑jardins » plantés le long des zones humides autour de Steung Meanchey, pourraient offrir des lieux communs.
Que peut faire Phnom Penh pour une vision urbaine centrée sur la jeunesse ?
La solution ne nécessite pas des méga‑projets.
Premièrement, les terrains résiduels devraient être utilisés pour aménager des micro‑parcs et des espaces jeunesse, notamment autour de Russian Boulevard et dans des secteurs densément peuplés comme BKK3 et Tonle Bassac.
Deuxièmement, le Riverside doit être reconquis et reprogrammé. Des zones dédiées pourraient être aménagées pour que les jeunes pratiquent des activités comme des scènes éphémères, des espaces de lecture et des zones ombragées pour étudier, tout en maintenant des espaces familiaux et adaptés aux personnes âgées. Des parcours piétons reliant des institutions comme la Royal University of Fine Arts (RUFA) au Riverside pourraient être développés. Ces itinéraires doivent prioriser sécurité, éclairage et visibilité pour encourager une fréquentation égale par les jeunes femmes et les personnes en situation de handicap.
Troisièmement, la sécurité nocturne exige des investissements ciblés. Des améliorations d’éclairage autour de la Bibliothèque nationale et du parc Botum, ainsi que des expérimentations « Safe Night Streets » dans les quartiers universitaires, permettraient d’étendre la vie sociale au‑delà des heures diurnes.
Enfin, les espaces publics doivent être intégrés aux réseaux de mobilité. Des pistes cyclables ombragées et des liaisons piétonnes sûres entre campus et parcs ne sont pas seulement des infrastructures de transport : ce sont des infrastructures sociales. La mobilité sûre est essentielle pour permettre la participation des jeunes femmes à la vie publique.
Un dispositif se démarque : concevoir un corridor créatif jeunesse entre la RUFA ou Wat Phnom et le Riverside. L’itinéraire traverse une zone à forte densité d’étudiant·es, de logements étudiants, de galeries et de cafés, mais il est actuellement désagréable et peu accueillant.
Des bénéfices rapides et prometteurs sont réalisables : itinéraires piétons ombragés, zones de traversée sécurisées, murs d’art jeunesse sur façades vacantes, scènes éphémères près du Night Market, espaces d’étude extérieurs avec Wi‑Fi et éclairage renforcé pour améliorer la sécurité nocturne. Une programmation inclusive garantirait que les jeunes femmes et les jeunes marginalisés se sentent également bienvenus et représentés.
Ce pilote démontrerait comment de petits investissements peuvent contribuer à réduire la solitude et renforcer la cohésion communautaire.
Contre‑arguments et coûts : considérations de l’économie politique
On pourrait objecter que, dans un contexte de contraintes budgétaires, le logement, les transports ou la gestion des inondations sont des priorités supérieures à l’investissement dans l’espace public, ou craindre que des rassemblements informels génèrent désordre ou conflits.
Ces inquiétudes négligent toutefois la valeur, souvent surprenante, du faible coût et du fort rendement des interventions à petite échelle dans l’espace public. Des investissements modestes dans des micro‑parcs, la mise à niveau de l’éclairage et des initiatives de programmation offrent des bénéfices sociaux et de santé mentale importants, comparés aux grands projets d’infrastructure. Par ailleurs, des espaces publics bien gérés et inclusifs réduisent les tensions sociales.
Politiquement, prendre de la place sur la voirie ou retirer des usages commerciaux pour créer des espaces plus accueillants pour la jeunesse rencontrera inévitablement la résistance d’intérêts privés. C’est là qu’il faut piloter des projets, réunir des preuves et montrer des bénéfices concrets avant d’envisager un passage à l’échelle.
Construire des villes qui relient, pas qui isolent
S’attaquer à la solitude de la génération Z est certes une question de santé mentale, mais aussi de conception urbaine. Phnom Penh a l’opportunité d’aménager des espaces qui favorisent la rencontre, l’innovation et le sentiment d’appartenance. Une ville amie des jeunes ne construit pas seulement des routes ou des tours ; elle crée des lieux où les jeunes peuvent se rencontrer, s’exprimer et se sentir chez eux.
Keolakena Kin est Junior Research Fellow au sein de Future Forum. Cet article est un extrait de la nouvelle publication de Future Forum, An Inclusive Agenda for Cambodia. Il a été rédigé dans le cadre de l’Inclusive Policy Fellowship Plus (IPF+), soutenu par le Canada Fund for Local Initiatives, prolongement de l’Inclusive Policy Fellowship (IPF) appuyée par le gouvernement australien via le programme Ponlok Chomnes II de The Asia Foundation.

« Connecting a pathway from Wat Phnom to Riverside. » Note. Kin Chandaraveasna, janvier 2026, étudiante en architecture à la RUFA.

« La rue sert de liaison culturelle piétonne reliant le riverside à Wat Phnom. Les clôtures existantes sont transformées en œuvres d’art continues racontant l’histoire originelle de la ville, tandis qu’un meilleur signalement, des assises et un éclairage améliorés renforcent l’accessibilité, la sécurité et l’usage quotidien de l’espace public. » Note. Kin Chandaraveasna, janvier 2026, étudiante en architecture à la RUFA.

« Le chemin du Riverside à Wat Phnom la nuit » Note. Kin Chandaraveasna, janvier 2026, étudiante en architecture à la RUFA.

« Devant la poste : état actuel » Note de Google Map

« Devant la poste : transformer le parking en espace végétalisé et répartir clairement les usages — zones piétonnes, espaces verts et assises. » Note. Kin Chandaraveasna, janvier 2026, étudiante en architecture à la RUFA.
Par Keolakena Kin
Avec l'aimable autorisation de Cambodianess qui nous permet d'offrir cet article à un lectorat francophone.
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