Derrière la beauté du Ballet royal du Cambodge, experts et artistes alertent sur une perte de sens et de repères. Entre transmission fragile, dérives et manque de soutien, son avenir interroge.


Souvent considéré comme l’une des formes d’art classique les plus envoûtantes du Cambodge, le Ballet royal fascine par sa grâce. Mais derrière cette beauté se cache une inquiétude croissante : faute d’une meilleure compréhension du public, cette tradition séculaire risque de s’éroder lentement.
Pour les experts, le problème ne réside pas dans le manque d’admiration, mais dans celui de sensibilisation. Des représentations sont parfois organisées dans des lieux inadaptés ou accompagnées de costumes inappropriés — des choix qui, même involontaires, altèrent la signification sacrée de cette danse.
Ces préoccupations ont été au cœur d’un atelier organisé le 2 avril par la Direction générale des techniques culturelles, réunissant enseignants, chercheurs, créateurs et responsables culturels pour réfléchir à l’avenir du Ballet royal.
Chay Chankittiya, directeur général adjoint de la culture technique, a identifié quatre défis majeurs, dont le principal est l’érosion de la reconnaissance de la dimension spirituelle et culturelle de cet art.

Soth Somaly, experte du Ballet royal et secrétaire adjointe au ministère de la Culture et des Beaux-Arts, plaide pour l’instauration de règles claires concernant les espaces de représentation et l’usage approprié de l’appellation « Ballet royal ».
Les contraintes financières continuent de limiter les possibilités de formation des danseurs, tandis que les parcours professionnels restent inégaux. Par ailleurs, l’absence de lignes directrices précises alimente des débats, notamment sur l’évolution des pratiques comme l’interprétation de rôles féminins par des hommes.
Un constat s’impose : il est nécessaire de préserver non seulement la forme, mais aussi le sens profond de cet art.
Respecter la scène, respecter la danse
Pour Soth Somaly, la question commence par un élément aussi simple que symbolique : la scène.
Elle évoque des représentations données directement au sol, sans estrade adaptée. À ses yeux, cela dépasse une simple négligence technique : c’est une forme de manque de respect.
Le Ballet royal, insiste-t-elle, ne devrait être présenté que dans des espaces à la hauteur de sa dignité. Même son appellation est significative. « Ballet royal » devrait être réservé aux représentations données pour le Roi ou officiellement reconnues par le ministère, affirme-t-elle. Ailleurs, il conviendrait de parler de danse classique khmère.
Ses propos mêlent fierté et prudence. Jadis destiné à honorer les divinités, cet art est devenu une expression culturelle accessible au public. Mais cette ouverture ne doit pas se faire au détriment de son identité.
« Nous avons plus de chance que nos enseignants », confie-t-elle, en évoquant son inscription au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. « Ce sont eux qui l’ont porté jusqu’à nous. »

photo Ministère de la Culture
Si le changement est inévitable, certaines évolutions interrogent. L’arrivée croissante de danseurs masculins, qu’elle ne rejette pas, pose néanmoins la question des limites à ne pas franchir pour préserver l’essence de la tradition.
Quand les costumes perdent leur sens
Au-delà de la chorégraphie, une autre forme d’érosion se manifeste dans les costumes.
Proeung Chhieng, conseiller au ministère et expert en danse, souligne que certains créateurs ne maîtrisent pas pleinement les codes vestimentaires traditionnels. En cherchant à innover, ils mélangent parfois des éléments issus d’époques ou de cultures différentes.
Pour le maître brodeur Nim Kakada, le problème n’est pas la créativité, mais le contexte.
« Une couronne d’une époque, un costume d’une autre… Cela peut sembler moderne, mais cela ne correspond ni au danseur ni à la tradition », explique-t-il.
Chaque détail — de la forme d’une coiffe à la broderie d’un vêtement — porte une signification. Sans cette compréhension, même les initiatives bien intentionnées risquent de dénaturer le récit que la danse doit transmettre.
Préserver sans dénaturer
Le prince Sisowath Tesso, président de l’école de danse Norodom Buppha Devi, évoque cet héritage avec un profond sens de responsabilité.

Des experts, des chercheurs, des responsables, des étudiants et des militants culturels ont participé, le 2 avril, à un événement consacré à la préservation et à la promotion du Royal Ballet
Il rappelle les enseignements de son père, le prince Sisowath Essaro, qui a consacré sa vie à la préservation du Ballet royal. Plutôt que de transformer les costumes, celui-ci privilégiait de légers ajustements — nuances de couleurs, détails affinés — dans un souci de continuité.
Il ne s’agissait pas de changer pour innover, mais de maintenir l’essence.
Selon le prince Tesso, le Ballet royal est déjà riche de couleurs, de mouvements et de significations. Il n’a pas besoin d’être redéfini pour rester pertinent, mais d’être respecté.
Culture et influence : une responsabilité partagée
Au-delà de sa préservation, le Ballet royal constitue un puissant vecteur d’influence culturelle pour le Cambodge.
Nam Narim, directrice du département de la Culture et des Beaux-Arts de Phnom Penh, estime que ce potentiel reste sous-exploité. La sensibilisation doit toucher toutes les générations, des élèves aux publics internationaux.
Elle souligne le rôle des personnalités publiques et des influenceurs, capables de promouvoir la culture cambodgienne à l’étranger — à condition de le faire avec justesse.
« Nous avons besoin de personnalités connues pour promouvoir notre culture et sensibiliser un public plus large. Mais elles doivent la comprendre et la représenter correctement », affirme-t-elle.
Elle encourage également le développement de liens solides avec les médias internationaux.
Parmi les idées évoquées, Nim Kakada propose de créer des jouets inspirés des gestes traditionnels de la danse, afin de familiariser les enfants dès leur plus jeune âge. Les réseaux sociaux représentent également un levier encore insuffisamment exploité, notamment au-delà des plateformes locales.
Former la relève
L’éducation apparaît comme l’un des leviers les plus évidents.
Selon Proeung Chhieng, une heure d’initiation aux bases — mouvements des mains et des jambes — peut suffire à susciter l’intérêt des enfants, qui pourront ensuite choisir de poursuivre volontairement.
Cependant, les obstacles restent nombreux. La formation exige souplesse, discipline et temps, idéalement dès l’âge de cinq ou six ans. Or, le nombre d’heures dédiées aux arts dans les écoles est souvent insuffisant, et les enseignants qualifiés manquent.
Un autre déséquilibre persiste : les bons interprètes ne deviennent pas toujours de bons enseignants, et les diplômés en arts ne trouvent pas systématiquement leur place dans le système éducatif.
Nam Narim souligne aussi la précarité des carrières artistiques. Beaucoup de jeunes danseurs sont issus de familles déjà engagées dans cet art, tandis que d’autres hésitent à s’y consacrer, faute de perspectives.
Malgré tout, des initiatives émergent. Le département des arts du spectacle explore de nouvelles opportunités, y compris dans des contextes moins conventionnels, comme des événements publics.
Mais la concurrence est forte, et les groupes proposant des prestations moins coûteuses sont souvent privilégiés.
Plus profondément, un problème de perception subsiste : la culture est encore trop souvent perçue comme relevant uniquement des artistes.
Chheang Chordapheak, directeur du département des arts du spectacle, conteste cette idée.
« Sans eau, les poissons meurent », explique-t-il, comparant les danseurs aux poissons et le public à l’eau. « Même sans être danseurs, nous pouvons être des soutiens. »
La culture, insiste-t-il, ne survit que si elle est partagée et portée collectivement.
« Notre culture prospérera lorsque chaque Cambodgien la considérera comme la sienne », conclut-il.
Un héritage à faire vivre
La survie du Ballet royal n’a jamais été le fruit du hasard. Elle repose sur une transmission patiente, de génération en génération.
Des figures comme la reine Sisowath Kossamak ont joué un rôle clé dans sa renaissance au XXe siècle, lui assurant une place dans le Cambodge moderne.
Son inscription au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO en 2003 a confirmé sa valeur universelle. Mais cette reconnaissance ne suffit pas.
Sa préservation dépend d’un engagement collectif, discret mais essentiel : comprendre, respecter et transmettre cet art avec exigence. C’est à cette condition que le Ballet royal pourra continuer à exister pleinement.
Chhuon Kongieng
Avec l'aimable autorisation de Cambodianess, qui a permis la traduction de cet article et ainsi de le rendre accessible au lectorat francophone.
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