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Le Bokor, le fantôme colonial dans la brume du Cambodge

Situé dans le parc national de Preah Monivong, le Bokor témoigne de l’héritage colonial français au Cambodge. Entre ruines, conflits du XXe siècle et réaménagements récents, la montagne de Kampot conserve une atmosphère singulière, à la croisée de l’histoire et du paysage.

Le Bokor, le fantôme colonial dans la brume du CambodgeLe Bokor, le fantôme colonial dans la brume du Cambodge
Photo : Raphaël Ferry
Écrit par Pascal Médeville
Publié le 24 février 2026, mis à jour le 28 février 2026

Perchée à près de 1 000 mètres d’altitude dans les monts de l’Éléphant, le Bokor  (ភ្នំបូកគោ) fut conçue comme un refuge climatique pour les administrateurs coloniaux cherchant à fuir la chaleur des plaines. Abandonnée à deux reprises, la station offre aujourd’hui un paysage contrasté : bâtiments envahis par la mousse, brouillard dense et infrastructures contemporaines.

Le site conjugue mémoire, dimension patrimoniale et projet touristique, dans un décor où la nature reprend régulièrement ses droits.

La naissance d’une station d’altitude sous l’Indochine française

La création de la station du  Bokor remonte aux années 1920. Les autorités coloniales françaises souhaitent alors reproduire au Cambodge les stations climatiques déjà développées ailleurs en Indochine. Une route sinueuse est tracée à travers la forêt tropicale jusqu’au sommet. Le chantier, éprouvant, mobilise des milliers d’ouvriers cambodgiens ; nombre d’entre eux y laissent la vie.

Au sommet émergent villas, bureau de poste, église et hôtel de prestige : le Bokor Palace Hotel, inauguré en 1925. L’établissement accueille une clientèle coloniale venue profiter d’un climat plus frais et d’une vue dégagée sur le golfe de Thaïlande.

L’atmosphère de ces lieux évoque les paysages d’Indochine décrits par Marguerite Duras dans Un barrage contre le Pacifique. Si le roman se situe sur la côte cambodgienne, cette même impression de désillusion tropicale et de rêves fragiles semble habiter les hauteurs de Bokor.

Guerres, abandon et légendes

Au fil du XXe siècle, la station connaît plusieurs périodes d’abandon. Les Français quitterent les lieux durant la Seconde Guerre mondiale. Dans les années 1970, la zone fût occupée par les Khmers rouges et reste longtemps difficile d’accès.

La végétation recouvrit alors progressivement les bâtiments. L’ancienne église catholique en pierre, isolée dans la brume, devint l’un des symboles du site. Sa silhouette austère attire photographes et visiteurs.

Une tradition locale évoque la présence de fantômes — officiers coloniaux, mariées, soldats — errant dans le brouillard. Ces récits participent à la réputation singulière du Bokor, sans qu’aucune preuve tangible ne les étaye.

Bokor aujourd’hui : entre patrimoine et développement

L’accès à Bokor s’effectue désormais par une route asphaltée depuis Kampot, à travers le parc national de Preah Monivong. En chemin, les visiteurs peuvent s’arrêter à des belvédères ou aux cascades de Popokvil.

Par temps clair, le sommet offre un panorama étendu vers Kep et l’île de Phu Quoc. Plus souvent, la brume enveloppe le paysage, renforçant l’impression d’isolement.

Un complexe hôtelier au sommet

Dans les années 2010, le groupe Sokha engagea un programme de développement comprenant notamment le Thansur Sokha Hotel et des infrastructures modernes. Le Bokor Palace fut également rénové.

Ces aménagements divisent : certains regrettent la solitude des ruines, d’autres saluent l’amélioration du confort et de l’accessibilité. Malgré ces transformations, plusieurs bâtiments historiques demeurent visibles et témoignent du passé colonial du site.

Que voir au Bokor ?

Le bureau de poste et l’église constituent les principaux témoins de l’époque française. Leur architecture sobre et massive contraste avec le paysage naturel environnant. Le coucher du soleil y offre des perspectives appréciées des visiteurs.

Situées à courte distance du sommet, les chutes de Popokvil se déploient sur plusieurs niveaux, particulièrement spectaculaires durant la saison des pluies, de juin à octobre. Le site peut être glissant et nécessite des précautions.

Imposante figure spirituelle du sud du Cambodge, Lok Yeay Mao est honorée par de nombreux voyageurs qui déposent des offrandes pour solliciter protection et chance. La statue domine la route menant au sommet, rappelant la coexistence entre spiritualité khmère et héritage colonial.

À proximité de l’ancien Bokor Palace, la falaise plonge vers la côte. Par temps dégagé, la vue embrasse le golfe de Thaïlande et les embarcations de pêche. La prudence reste de mise à proximité des rebords.

Conseils pratiques pour visiter Bokor

La plupart des visiteurs viennent de Kampot, où des excursions et locations de motos sont proposées. La montée peut s’avérer lente pour les cylindrées modestes.

La saison sèche, de novembre à avril, offre généralement une meilleure visibilité. Toutefois, la brume fait partie intégrante de l’expérience. Les températures au sommet peuvent descendre sous les 20 °C, contrastant avec la chaleur des plaines.

Un droit d’entrée au parc national peut être demandé.

Une mémoire suspendue dans les hauteurs du Cambodge

Le Bokor  incarne une page complexe de l’histoire cambodgienne : ambition coloniale, conflits du XXe siècle, abandon, puis réaménagement progressif. Entre ruines, spiritualité et projets contemporains, la montagne conserve une atmosphère singulière.

Plus qu’un simple site touristique, Bokor demeure un lieu où se superposent mémoire, paysage et transformations du Cambodge moderne.

Avec l'aimable autorisation de Cambodianess qui nous permet d'offrir cet article à un lectorat francophone.

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