Entre peur et gloire, Kung devient un héros malgré lui. Mais derrière les exploits, une autre vérité se dessine, subtile et ironique.


Autrefois vivait un homme qui avait deux femmes. Il s’appelait Kung, et ses deux femmes Am et Kom.
Un jour, Kung les emmena en voyage : ils allaient rendre visite à des parents dans une province éloignée. Il se trouva que, dans la région, rôdait un tigre féroce qui pourchassait sans cesse hommes et bêtes.
Kung atteignit une grande forêt voisine du village où il se rendait ; le tigre s’y trouvait ; du plus loin qu’il aperçut le voyageur, l’animal bondit en poussant des rugissements épouvantables. Kung, tremblant de tous ses membres, alla se cacher dans un arbre creux, à moitié évanoui de peur.
Am et Kom unirent leurs efforts et, à coups de gourdin, tuèrent le fauve.
Kung, voyant la bête morte, sortit de sa cachette, prit un bâton et frappa à tour de bras le cadavre du tigre.
Ses femmes s’indignèrent : « Tu n’es pas un homme, tu es une femmelette ! Et tu es lâche de frapper ce tigre qui est déjà mort. »
Kung se tourna, furieux, insulta ses femmes et leur dit : « Jamais personne n’a vu des femmes tuer un tigre. Seuls les hommes ont un tel courage ! »
Kung coupa une liane, attacha la bête, puis, aidé de ses deux femmes, l’emporta dans le village. Tous les gens du pays, à ce spectacle, se réunirent en masse, fort joyeux. Ils demandèrent :
« Comment avez-vous fait pour tuer cette bête ? Elle était terrible ! Combien n’a-t-elle pas dévoré d’hommes, de buffles et de bœufs ! C’est nous rendre un service immense que de nous en délivrer ! »
— « Kung, dirent les deux femmes, aperçut le tigre et courut se cacher dans un arbre creux. Nous deux, femmes, nous avons réussi à tuer la bête féroce ! »
Kung, entendant ces paroles, proféra contre ses femmes de violentes injures.
« Jamais, s’écria-t-il, aucune femme n’a eu ni l’audace ni la force de tuer un tigre. Vous le savez bien, vous tous, gens de ce village ! »
Et, plein d’orgueil, il raconta comment il s’y était pris : « Le tigre était là, moi, je me trouvais ici… J’ai saisi une matraque de cette façon, j’ai frappé ainsi, le tigre est tombé là. »
En parlant, Kung mimait toutes ses passes d’armes, sautant de droite et de gauche, brandissant son bâton, s’époumonant pour faire admirer ses prouesses aux villageois. Tous les villageois étaient remplis de respect pour Kung et décidèrent d’un commun accord de l’appeler Kung le Courageux.
La renommée de cet homme valeureux parvint jusqu’aux oreilles du roi, qui l’éleva à de hautes dignités.
Le crocodile
Or, il advint qu’un crocodile redoutable s’établit dans la rivière qui baignait la capitale. Chaque jour, il happait quelque sujet de Sa Majesté. Personne n’osait plus s’approcher de la rivière, le commerce fut arrêté, les bateaux se balançaient à vide sur leurs amarres, tout le pays était dans la désolation.
Le roi, mis au courant de la situation, donna l’ordre à Kung le Courageux d’aller capturer le crocodile.
Kung fut bouleversé d’épouvante. Mais comment eût-il pu discuter les commandements du monarque ? Il répondit : « Que Votre Majesté ne s’inquiète pas. Je suis à ses ordres ! »
Il s’en retourna chez lui et dit en pleurant à ses femmes : « Ô vous qui m’êtes chers, je vous fais mes adieux ! Le roi m’a commandé d’aller me saisir d’un crocodile effroyablement méchant qui hante le fleuve ! Cette fois, il est certain que je suis perdu. Cette maudite bête va me dévorer. Lorsque j’ai combattu le tigre, c’était sur la terre ferme, j’avais tous mes moyens. Mais aujourd’hui, quelle force aurai-je sous l’eau ? Je ne verrai même pas. Et c’est le roi qui commande : je ne puis qu’obéir. Je n’ai plus qu’à me jeter à la rivière et à me laisser manger. »
Kung réunit ses enfants, tous ses parents, et leur fait ses adieux. Il était blême de peur, les dents claquaient. Puis il se mit en route ; il avait de la peine à marcher, car ses jambes flageolaient. Une sueur froide ruisselait entre ses épaules. Il titubait d’épouvante.
Arrivé sur la berge, il aperçut le crocodile qui flottait, endormi, tout près du rivage. Les gens du pays, ayant appris que Kung le Courageux allait détruire le monstre, s’étaient réunis en foule.
Kung avisa, au bord de l’eau, deux arbres qui avaient poussé d’une même souche et formaient entre eux une fourche. Il s’y assit un instant, cherchant à rassembler ses esprits.

Le crocodile endormi flottait à la surface à deux mètres de lui. À sa vue, la gorge de Kung se serra ; il perdit la respiration ; ses cheveux se dressaient sur sa tête. Brusquement, il se leva ; il était à bout ; il voulait à tout prix en finir. Fermant les yeux, il se précipita dans les flots.
Le crocodile, réveillé en sursaut, fit un effort prodigieux pour sauter sur la berge ; le hasard voulut qu’il tombât dans la fourche que formaient les deux arbres. Il était pris comme dans un étau et ne pouvait ni avancer ni reculer.
Kung le Courageux, revenant à la surface, ouvrit les yeux, supputant le nombre de secondes qui lui restaient à vivre, et vit le crocodile ainsi pris au piège.
Il cria à ses enfants de saisir une lance et de le transpercer. Lorsque l’animal fut bien mort, Kung osa l’approcher.
« Voyez, dit-il, quelle est ma force et quel est mon courage. J’ai nagé sous l’eau jusqu’à ce terrible animal, et je l’ai jeté sur la berge avec assez d’adresse pour qu’il soit emprisonné. »
Le public fut convaincu qu’il disait vrai et le couvrit d’éloges. Il rentra dans la ville, porté en triomphe, et vint faire au roi le récit de son haut fait. Le roi lui accorda de nouvelles dignités en récompense de ses éminents services.
La réputation de Kung le Courageux fut dès lors établie sans conteste.
Le Royaume en guerre
À quelque temps de là, une guerre éclata ; un voisin ambitieux envahit les terres du roi, qui confia à Kung le commandement de toutes ses armées.
Kung le Courageux était, pour le coup, anéanti. Il rentra chez lui et se traîna jusque sur sa natte ; il ne prit aucune nourriture ; il était incapable d’articuler une parole ; ses yeux étaient révulsés de terreur.
Ses deux femmes s’approchèrent de lui. « Ami, dirent-elles, pourquoi vous couchez-vous ainsi sans manger ? Que vous arrive-t-il pour vous mettre dans cet état lamentable ? »
Kung rassembla toute son énergie pour répondre : « Le roi m'a chargé de mener ses armées à la guerre. j'en tremble de peur. je ne sais comment éviter d’obéir aux ordres qu’il a reçus, et pourtant je ne veux pas aller au combat. »
« Ne vous épouvantez donc pas ainsi, dirent les femmes ; nous vous accompagnerons, nous vous viendrons en aide, nous vous le promettons ; levez-vous, venez vous restaurer ; prenez votre bain comme à l’ordinaire et calmez votre cœur. »
Kung le Courageux, remonté par ses femmes, se leva, prit un bain et mangea. Puis il fit ses préparatifs pour aller combattre les armées ennemies.
Une victoire inattendue
Lorsque le moment fut venu, il prit congé du roi et partit en guerre, accompagné de ses deux femmes. Kung était à califourchon sur la tête d’un éléphant, Am et Kom assises derrière lui. Son armée l’entourait de toutes parts ; les corps de troupe marchaient en bon ordre, musique en tête et oriflammes au vent.
Lorsque les ennemis furent en vue, qu’il n’y eut plus de doute sur la rencontre, Kung fut aveuglé par la peur. Dans son affolement, il enfonça son harpon dans la tête de son éléphant, qui partit en trombe, se précipita à travers les divisions, dépassa toute l’armée sans que les soldats puissent le suivre, et fonça dans les rangs ennemis.

Les assaillants, voyant Kung le Courageux s’élancer ainsi au milieu d’eux, furent convaincus que, pour oser s’exposer de la sorte, il devait être doué d’une puissance surnaturelle : ils s’enfuirent, se disloquèrent en une déroute folle, jetant bas leurs armes, abandonnant les animaux, les bagages, ne songeant qu’à sauver leur vie.
Kung le Courageux, devant cette stupéfiante victoire, reprit tout son aplomb. Il réunit les grands officiers et leur vanta son audace. Certains d’entre eux se montrèrent sceptiques, car ils remarquèrent, sur la tête de l’éléphant qui portait Kung, des traces manifestes de sa peur.
« Eh ! dit Kung, qu’est-ce que cela prouve ? Est-ce au milieu de la mêlée qu’on va s’arrêter pour une colique ? Le vrai courage consiste à ne songer à rien qu’à la victoire quand on est en présence de l’ennemi. »
Toute l’armée entendit ce discours. Quelques-uns de ceux qui avaient de l’intelligence comprirent ce qu’il fallait penser de la bravoure de Kung. Mais le plus grand nombre manquait de perspicacité ; on fit à Kung une longue ovation.
Kung le Courageux rentra en triomphateur dans la capitale. Il alla se prosterner devant le roi et lui conta comment les ennemis s’étaient dispersés à son approche.
Le roi se réjouit de tout cœur. Il combla Kung d’honneurs, en fit le premier dignitaire du royaume, lui décerna ses plus hautes récompenses et lui offrit des présents magnifiques.
Kung se montra plus que jamais orgueilleux de sa force et de sa valeur.
Cette histoire nous a été contée par des vieillards qui la tenaient de leurs aïeux. Si quelque curieux vient à la lire, qu’il ne se moque pas de nous qui l’avons redite selon nos anciens.
La rédaction du Petit Journal s'est plongée dans l'histoire du Cambodge à travers ses contes et légendes. Nous vous invitons à découvrir ces récits fascinants qui façonnent la richesse de cette culture.
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