Rencontre avec la nouvelle directrice de la librairie Kyralina, Elena Diaconu

Par Grégory Rateau | Publié le 12/09/2022 à 00:00 | Mis à jour le 12/09/2022 à 10:38
Photo : Elena Diaconu directrice de la librairie Kyralina
Elena Diaconu directrice de la librairie Kyralina

Notre rédaction est allée aujourd'hui à la rencontre de la nouvelle directrice de la librairie Kyralina, la seule librairie française de Roumanie. Roumaine francophone, Elena Diaconu était autrefois libraire chez Kyralina où est née une passion pour les métiers du livre qui ne l'a plus vraiment quittée.

 

 

Ma professeure a décidé un jour qu'il était temps que je lise mon premier livre en français et m'a prêté Bonjour tristesse de Françoise Sagan, dans une vieille édition de poche. Je n'ai pas tout compris, je me souviens de ma frustration à devoir chercher des mots dans le dictionnaire, sans que cela m'éclaire suffisamment. Mais je me souviens encore mieux d'une fascination, de l'impression que de ce texte se dégageait une musique, un rythme, une atmosphère. Je crois que c'est la première fois où l'idée de style d'écriture s'est imposée à moi et c'est justement le français, cette langue étrangère qui est aujourd'hui un peu plus mienne, qui m'a permis de découvrir cela.

 

Grégory Rateau: Vous êtes la nouvelle directrice de Kyralina après avoir été libraire pendant des années dans cette même librairie. Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs, nous parler de votre attachement à cette librairie et à la langue française ?

Elena Diaconu: Pour faire court, je suis une Roumaine francophone passionnée de littérature. J'ai fait des études en Roumanie et puis en France, où j'ai ensuite travaillé pour deux grands projets culturels. En rentrant en Roumanie j'avais envie de trouver un projet de petite taille, dans lequel je pouvais m'investir d'une manière plus personnelle. Le hasard a fait qu'au même moment on cherchait des libraires à Kyralina. Je suis allée rencontrer l'équipe et ils m'ont pris !  A l'époque, on était encore dans nos anciens locaux de la rue George Enescu, je suis tout de suite tombée sous le charme du lieu, des collègues et... des clients. En plus, je continuais à travailler en français tout en étant à Bucarest, c'était un heureux agencement. Aujourd'hui mon attachement à la librairie prend une forme plus active et je vais même entrer au capital ! Je veux aider ce lieu à vivre et à s'enraciner de plus en plus dans la vie culturelle bucarestoise, Kyralina a vraiment sa place ici.

 

D'où vous vient cette passion pour les métiers du livre ? Quel a été votre plus grand choc littéraire à l'enfance/adolescence ?

Avant Kyralina, je ne connaissais pas le monde du livre. J'ai tout appris ici, sur le tas, comme beaucoup de libraires francophones à l'étranger. C'est un métier très divers, où la logistique et l'administratif prennent beaucoup de place, malgré ce qu'on pourrait s'imaginer. Mais avec, aussi, l'énorme plaisir d'un travail intellectuel et sensible, car les textes restent au centre de notre activité.

J'ai beaucoup de souvenirs marquants de lecture de mon enfance et adolescence, mais je voudrais en évoquer un qui a changé mon rapport au français. J'étais en 3ème et je prenais des cours particuliers de français. Ma professeure a décidé un jour qu'il était temps que je lise mon premier livre en français et m'a prêté Bonjour tristesse de Françoise Sagan, dans une vieille édition de poche. Je n'ai pas tout compris, je me souviens de ma frustration à devoir chercher des mots dans le dictionnaire, sans que cela m'éclaire suffisamment. Mais je me souviens encore mieux d'une fascination, de l'impression que de ce texte se dégageait une musique, un rythme, une atmosphère. Je crois que c'est la première fois où l'idée de style d'écriture s'est imposée à moi et c'est justement le français, cette langue étrangère qui est aujourd'hui un peu plus mienne, qui m'a permis de découvrir cela.

 

La langue française est en perte de vitesse en Roumanie, quel est, selon vous, le rôle d’une librairie française ici à Bucarest?

La librairie montre d'une manière très pratique et très directe que le français est une langue vivante. Si vous habitez à Bucarest ou que vous êtes de passage dans la capitale, c'est simple : poussez la porte de Kyralina et un bonjour vous accueille aussitôt ! Beaucoup de nos clients roumains ont plaisir à discuter avec nous en français. Sans parler des événements que nous organisons, presque exclusivement en français.

Et puis, évidemment, notre rôle est aussi de montrer que le français donne accès à des contenus culturels variés. Il y a la culture française, évidemment, mais à Kyralina on est très fans de littératures francophones au sens large, on défend des auteurs qui écrivent en français qu'ils soient caraïbéens, africains, roumains, etc.

Nous travaillons également main dans la main avec l'Institut français et ses antennes pour faire vivre ­le livre français partout en Roumanie. Nous travaillons d'ailleurs sur un projet de coins francophones dans d'autres librairies du pays, le premier étant en préparation avec nos ami(e)s de la librairie La două bufnițe à Timişoara !

 

Parlez-nous de l'impact de la pandémie sur votre activité. Est-ce que cela vous a obligé à repenser votre organisation ?

La pandémie a fortement affecté la librairie. Après les mois de fermeture imposée, il s'en est suivi une baisse conséquente de la fréquentation et des ventes, nous obligeant à réduire notre offre pour quelque temps.

Pour ma part je suis revenue à Kyralina en avril 2021, au moment de la reprise. Ma stratégie a été d'élargir et de stabiliser l'équipe de la librairie, de reprendre contact avec nos partenaires, d'organiser des rencontres, en ligne quand cela n'a pas été possible autrement, et puis de commander, commander et commander. Il fallait remplir les étagères et remettre de la vie dans ce lieu et cela a fonctionné !

J'ai pu le faire grâce à l'implication des kyralinettes (notre belle équipe), au soutien du Centre national du livre de France, qui est à nos côtés depuis le début de l'aventure, et à une aide de l'Etat roumain qui a été particulièrement précieuse.

Et nous allons bientôt investir dans un site marchand, malgré notre manque de compétences techniques (rires).

 

Vos 3 coups de cœur littéraires de l'année 2022 ?

Clarice Lispector, Un apprentissage ou Le livre des plaisirs – cérébral et sensuel, ça me donne envie de continuer à explorer l'œuvre multi-facettes de cette écrivaine brésilienne.

Marguerite Duras, L'Amant de la Chine du Nord – un plaisir toujours renouvelé, la lecture de Duras, c'est une de mes auteures-phare, ses livres me réconcilient avec la vie.

Pauline-Delabroy Allard, Qui sait – une enquête familiale qui devient recherche d'identité. Avec ce deuxième roman, l'autrice, que nous avions reçue à Kyralina, confirme la force et la précision de son écriture.

Je me rends compte que ces trois livres ont beaucoup de points communs, cela dit quelque chose de la phase de lecture et de vie que je traverse (rires).

 

Vous reprenez les rencontres/signatures/débats en présentiel. Pouvez-vous nous annoncer le programme de cette rentrée ?

Tout d'abord, il s'agit d'assurer côté rentrée scolaire et littéraire et d'organiser la campagne d'abonnements Ecole des loisirs et Bayard. Ensuite, on va reprendre les ateliers jeunesse et « Libraire du mois », cet événement qui nous tient beaucoup à cœur, où on met en avant nos clients et leurs choix littéraires. Et nous avons d'ores et déjà fixé un certain nombre de rencontres, avec des auteurs roumains et français, pour septembre et octobre. Pour suivre notre programmation, abonnez-vous à notre newsletter (http://www.kyralina.ro/contact/) ou suivez-nous sur les réseaux sociaux (https://www.facebook.com/kyralina.ro et https://www.instagram.com/librairie_kyralina/).

Et en novembre, gros programme pour les dix ans de la librairie ! Les trois premiers week-ends du mois seront autant d'occasions de nous retrouver : dédicaces, rencontres, ateliers, des concerts, un spectacle de théâtre, nous gardons le secret pour le moment, mais notre public ne sera pas déçu. Il s'agit de les remercier toutes et tous pour leur soutien, pour leur fidélité, pour leur amitié. Dix ans de Kyralina n'auraient pas été possibles sans nos clients !

 

Une idée pour redynamiser le désir de lire chez les plus jeunes qui passent de plus en plus de temps devant les écrans ?

Nous faisons le constat nous aussi: les enfants, même gros lecteurs, que nous voyons en boutique toutes les semaines, arrêtent de venir à partir du lycée. En cette rentrée, nous ferons le pari d'investir dans un rayon manga. C'est le genre qui cartonne en France, voyons si ça peut marcher en Roumanie aussi. Par ailleurs, nous voulons concevoir des événements spécifiquement pour les ados. En octobre, nous organiserons un atelier de rap – un travail sur les paroles dans l'espace de la librairie, c'est déjà un pas vers la littérature.

 

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Grégory Rateau

Rédacteur en chef et directeur du média LePetitJournal.com/Bucarest, ancien chroniqueur à RRI et écrivain
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