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Rencontre avec Reptilianul pour explorer le Bucarest abandonné

Par Mathieu PAPION | Publié le 17/06/2019 à 00:00 | Mis à jour le 28/06/2019 à 08:17
Photo : copyright Reptilianul
Reptilianul.ro bucarest quartier abandonné découverte urbex

Alex Iacob a créé le blog reptilianul.ro, Axelanti et d'autres amis collaborent occasionnellement avec lui. Ils partagent depuis des années leurs séances d'explorations urbaines (urbex) à Bucarest. Ils ont visité de nombreux bâtiments abandonnés de la capitale qui, chacun à leur façon, retracent l'histoire de la ville. Leur but est de sensibiliser les Bucarestois sur ce patrimoine qui, bien souvent, finit par disparaître. Nous les avons rencontrés...

 

 

 

Comment avez-vous commencé l'urbex ?

Vers 2009-2010, on était au lycée et on voulait découvrir des lieux où passer du temps entre amis, autres que des bars ou des restaurants qui étaient fréquentés par des gens un peu plus âgés. On voulait des lieux isolés, assez difficiles d'accès, alors naturellement on s'est mis à l'urbex. L'un des premiers lieux que l'on a visité a été le bunker caché sous l'Opéra (https://reptilianul.blogspot.com/2009/09/opera-romana.html).

A l'époque, il y avait peu de gardiens. Il y avait certes quelques informations sur internet, mais beaucoup moins qu'aujourd'hui. Très souvent, on était les premiers à visiter les lieux. Au début, le but était souvent d'arriver en haut de tel ou tel bâtiment, c'était un défi entre nous. Par la suite, on a voulu documenter tout ça et on s'est mis à prendre des photos. On a rencontré sur internet d'autres personnes, et on a commencé à écrire nos articles. On a même imprimé des stickers "Reptilianul" que l'on collait là où on passait et les gens les photographiaient pour montrer qu'ils marchaient dans nos pas.

Et puis au fil des années, ces lieux sont devenus de plus en plus visités, en partie grâce à notre blog, et malheureusement il y avait aussi des gens qui venaient voler des matériaux. Petit à petit, ces bâtiments sont devenus de plus en plus surveillés.

 

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Photo: Reptilianul

 

Essayez-vous de faire passer un message à travers ce projet ?

On veut tirer un signal d'alarme quant à ce patrimoine à l'abandon. Certains monuments historiques que nous avons visités ont été restaurés, d'autres ont tout simplement disparu. On a par exemple une photo prise depuis un toit qui n'existe plus.

On ne veut pas forcément encourager d'autres à faire de l'urbex, car c'est une activité dangereuse. Nos photos ont aussi beaucoup aidé les étudiants en architecture. A la fin de leurs études, ils doivent rendre un travail de projet de restauration de bâtiments abandonnés. Malheureusement, rares sont les projets qui voient le jour.

 

 

 

Pourriez-vous raconter l'histoire de quelques-uns de ces bâtiments que vous avez explorés ?

On a passé pas mal de temps dans les forts qui entourent Bucarest (http://reptilianul.ro/2015/11/06/centura-fortificatii/). Il y en a eu 36, construits au XIXe siècle sous le roi Carol Ier. Aujourd'hui, il en reste une trentaine, parmi lesquels beaucoup appartiennent à l'armée ou à des particuliers. Le plus célèbre est celui de Jilava, qui fait partie de la prison. Aujourd'hui, c'est un musée. Mais il y en a d'autres, par exemple à Măgurele (http://reptilianul.ro/2017/09/14/bateria-broscarei/), près de l'Institut de Physique atomique (IFA), dans lequel des matériaux radioactifs auraient été stockés avant d'être retirés dans les années 90. Il y a aussi celui de Chitila (à côté du monastère de Chiajna), qui a été abandonné à cause du cimetière des lépreux installé pas loin (lui-même englouti lorsque le lac Morii a été bétonné).

Sinon, il y a le Casino Victoriei, aussi connu sous le nom de Casa Cesianu (http://reptilianul.ro/2011/07/04/casa-cesianu-fosta-legatie-germana/). Pour l'anniversaire d'Alex, on voulait faire une fête à l'intérieur de ce bâtiment qui a une histoire intéressante. Il a servi d'Ambassade allemande jusqu'à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Lorsque les tanks russes ont encerclé le bâtiment en 1944, l'ambassadeur s'est suicidé après avoir tué sa secrétaire, avec qui il aurait eu des relations intimes. Le bâtiment est ensuite devenu un casino, puis une salle de paris sportifs, et aujourd'hui il fait partie des musées de Bucarest. C'est un lieu fabuleux, il y avait encore tout à l'intérieur quand on l'a visité : des salles avec de grands miroirs, des fresques avec des courses de chevaux, et il y avait même l'eau et l'électricité qui fonctionnaient encore! On a fait des préparatifs en vue de la fête, toute une mise en scène même avec des télévisions. Et le matin du jour où devait avoir lieu la fête, on s'est aperçus que le lieu était à présent gardé... L'anniversaire est tombé à l'eau, mais on y est retourné une autre fois, pour le Réveillon.

Un autre bâtiment marquant a été le Palais Adevărul (http://reptilianul.ro/2015/11/30/palatul-adevarul/) où se situait le siège du journal avant la Guerre. Il était situé dans la rue surnommée « la rue de la presse » (pas loin de Cismigiu), le Palais Universul (un journal concurrent, plus sur un format tabloïd) était juste à côté. Lorsqu'on l'a visité, il y avait encore le hall of fame avec des photos de journalistes, le bâtiment était encore dans un état convenable et aurait bien mérité une restauration. Mais on a assisté à la dégradation du bâtiment sous nos yeux. Le propriétaire n'a sans doute jamais souhaité rénover le bâtiment, et il y a des rumeurs selon lesquelles il aurait payé quelqu'un pour tout voler. C'est un terrain qui vaut de l'or, au cœur de Bucarest...

 

Bucarest est une ville qui compte énormément de bâtiments abandonnés ou en voie de l'être. Est-ce que les habitants s'en soucient ?

Cela dépend. Il y a des gens concernés, des ONG, des pétitions qui demandent de protéger cet héritage. Mais le grand public n'a pas encore la conscience du patrimoine. Beaucoup de bâtiments abandonnés sont squattés et les voisins ne les voient plus comme un témoignage de l'Histoire, mais plutôt comme un fardeau dont il faut se débarrasser.

 

Et du côté des autorités ?

Récemment, on pourrait citer les quelques bâtiments qui ont été recouverts par les autorités sur le boulevard Regina Elisabeta, pour restaurer leur façade. Cela peut être une pure manœuvre politique, on verra bien. Il y a bien des bâtiments que l'on a visités qui ont été restaurés, par exemple l'hôtel Lido, sur le boulevard Magheru. On pourrait aussi citer le bâtiment qui abrite la librairie Cărturesti, sur Lipscani, qui était à l'abandon. Mais beaucoup de ces bâtiments ont un risque sismique important, par exemple l'ancien garage Ciclop (toujours sur Magheru), ou encore d'anciens cinémas : Patria, Scala... (sur Magheru également) Preuve que protéger le patrimoine n'est pas qu'une question de vieilles pierres : Bucarest a perdu quasiment tous ses cinémas, à l'exception de ceux des grands centres commerciaux.

 

Etes-vous sorti de Bucarest pour des explorations ?

On a exploré des bâtiments dans d'autres régions du pays, oui. Par exemple on a visité le casino de Constanta, grâce à la mairie qui a lancé un concours d'architecture pour rénover le bâtiment. Ils laissaient même des clips publicitaires se tourner à l'intérieur pour attirer l'attention du public.

Sinon, il y a beaucoup d'anciens villages saxons de Transylvanie qui ont été abandonnés. J'ai fait un petit documentaire sur l'un d'eux, Valea Ingerului (Engenthal) (https://valeaingerului.wordpress.com/despre/), situé à 4 km du village habité le plus proche. Il y a eu beaucoup de glissements de terrains et les habitants ont fini par partir. Beaucoup de Bucarestois ont voulu acheter une maison là-bas, certains y viennent de temps en temps, un artiste de Sibiu y ouvre même une galerie. Quand on y est allé, il n'y avait personne, et on est même tombé sur des traces d'ours dans le village. Pas loin, il y a aussi un château qui a appartenu à Mihai Viteazul et qui est devenu une ferme coopérative pendant l'époque communiste, un lieu chargé d'histoire. Lui aussi était à l'abandon.

 

 

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Photo: Reptilianul.ro
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