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MICHELE STANDJOFSKI - "Le Liban est un laboratoire très stimulant"

Par Aliénor de Chergé | Publié le 12/09/2017 à 14:03 | Mis à jour le 24/09/2017 à 17:08
Michèle Standjofski 2

Michèle Standjofski est née à Beyrouth en 1960. Elle enseigne l'illustration et la bande-dessinée à l'Académie Libanaise des Beaux-Arts (ALBA) depuis vingt-cinq ans. Son premier roman graphique, Toutes les Mers, est sorti en janvier dernier. 

LPJ Beyrouth : Vous êtes illustratrice de bande-dessinée. Comment est née votre passion pour le dessin? 
Michèle Standjofski : J'ai commencé à dessiner très tôt enfant. Comme beaucoup d'enfants timides, je dessinais beaucoup. J’ai eu un grand-père qui était peintre, illustrateur, restaurateur d'œuvres d'art. J'allais dessiner dans son atelier. C'était mon espace préféré et un havre de paix. 

Cela vous est paru naturel d'utiliser le dessin pour exprimer vos sentiments et raconter votre histoire, plutôt que l'écriture? 
La BD, ce sont les deux. J'ai une formation littéraire. J’ai consacré mon mémoire de master à la BD. La bande dessinée est venue naturellement. J'en ai fait beaucoup, à petites doses, dans des formats plus courts. Mais j’ai mis longtemps, plus de trois ans, à publier mon premier long roman graphique parce qu'il a fallu que je trouve le temps.

A qui s'adresse la BD ? 
A tous ! Je m'adresse à un lecteur universel, non défini, et j'essaye de garder cela en tête. Il ne faut pas que ça plaise seulement à moi ! Ce que j'aime dans la BD, c'est le flot, le fait que ce soit agréable à lire, même si ce qui est dit peut être dense. J'aime bien la légèreté qui vient du fait qu'on passe sans cesse de l'image au texte. 

Votre roman graphique retrace l'itinéraire de votre famille pendant un siècle. D'où vous est venue l'idée de transformer votre famille en personnages de BD ? 
L'idée me trottait dans la tête depuis longtemps en fait. Ces personnages sont de vraies personnes. Ils sont truculents et haut en couleurs. Ils ont un destin improbable et cela m'a impressionnée très tôt. Ils sont à la fois très denses et très légers en même temps. 

Comment avez-vous fait pour trouver autant d'anecdotes et d'éléments biographiques ? 
Je posais beaucoup de questions. Certains en parlaient naturellement, d'autres pas du tout. Mon grand-père maternel ne parlait pratiquement jamais de son passé sous l'angle de la douleur et de la souffrance. Il en parlait de façon plus ou moins légère. il a raconté sa vie en une nuit à ma grand-mère en lui faisant promettre de ne plus jamais poser de questions. Pour lui, c'était une page tournée. D'autres en parlaient beaucoup. L'italien Antonio parlait énormément et racontait beaucoup d'histoires. J'essayais de tirer les vers du nez de mon père durant les dernières années de sa vie. J'ai surtout essayé de combler les vides à ma façon, de façon réaliste, en faisant beaucoup de recherches sur les évènements historiques. Mais il y a aussi du romanesque. J'ai énormément travaillé sur les photos de famille qui sont une mine d’or. Les photos sont annotées. Cela m'a aussi permis de faire des croisements historiques et d'inventer des histoires improbables sur le papier. Je n’étais pas du tout dans une approche nostalgique. Dans Toutes les mers, le bleu domine. L'idée est de créer une identité chromatique à chaque scène. Certaines sont plus dures et d'autres un peu plus "La la Land". 

Avez-vous des personnages préférés ? 
Je les aime tous, bien que j'en aime certains plus que d'autres, plus faciles à fictionnaliser, surtout les plus vieux. La femme d'Antonio qui a les cheveux bleus est un personnage, mais j'ai de l'affection pour tous. 

Vous êtes Libanaise ? 
Oui je suis née ici. Je suis devenue Libanaise. 

Comment fait-on quand on a une famille aussi cosmopolite pour trouver son identité ? Dans Toutes les mers, on voit bien les différences entre les habitudes des jeunes Libanais et vous. 
On ne se trouve pas une identité. En fait, j’ai retracé mon histoire, de ma naissance jusqu'à aujourd'hui, comme si c’était celle d’un personnage. J’ai voulu montrer l'identité qui se construit petit à petit et qui n'est pas définitive. Je sais que je suis Libanaise plus que n'importe quoi d'autre mais je ne le suis pas totalement. Enfant, j'avais un besoin d'appartenance beaucoup plus grand qu’aujourd’hui. Je suis ce que je suis. Adolescente, j'avais besoin de me différencier. 
Dans Toutes les Mers, à la page de ma naissance, j'ai fait deux vignettes. Celle du haut montre les membres de ma famille qui se transmettent la nouvelle de ma naissance dans toutes les langues. Ils se penchent tous sur mon berceau et tout le monde se met à parler français. J'imagine qu'ils se sont dit : ‘elle ne peut pas apprendre sept langues, la pauvre’. C'est vraiment spécial, le français. C'est une langue qu'on parlait beaucoup à Istanbul et mon arrière-grand-père, qui était italien, parlait français. 
Je veux garder le recul par rapport aux identités, à la diversité de nos origines. C'est de l'ouverture mais cela a aussi ses inconvénients comme la difficulté d'appartenir à un lieu, à un pays, à une culture. Avoir du recul donne plus de discernement, de liberté en tout cas.

Avez-vous toujours voulu rester au Liban?
Le projet de la BD s'appelait d'abord Partir ou rester. C'est un des fils directeurs du récit. Cela concerne tout Libanais, mais c'est une thématique universelle : on bouge ou on ne bouge pas. Dans ma famille, tout le monde a beaucoup bougé très tôt. Sans ma ‘petite’ famille, je ne serais peut-être pas restée au Liban. Sur la quatrième de couverture, j’ai tenu à écrire Heartland is homeland : on est chez soi là où on a des relations affectives. J'aime ce pays bien sûr, c'est le mien. Il est très touchant, très attachant ... chiant aussi ! (Rires). Ce qui est beau dans ce pays, c'est que les mêmes personnes peuvent aussi bien vous agacer que vous attendrir. 

Quelles sont les différences entre le Beyrouth de votre enfance et le Beyrouth d'aujourd'hui ? 
Je ne suis pas une personne nostalgique. Disons qu'il y avait un vernis qu'il n'y pas plus. Il y avait un côté cosmopolite plus évident qu'aujourd'hui. Chacun des membres de ma famille ne ressentait pas le besoin de s'intégrer car les Grecs, les Italiens et toutes les communautés de l’étranger évoluaient entre eux. C'est en ce sens que Beyrouth était l’une des grands villes cosmopolites avec Istanbul, le Caire ou Alexandrie. Les nostalgiques parlent de "l'âge d'or". Moi, je n'y crois pas et je pense que les problèmes étaient déjà camouflés. 

Comment voyez-vous Beyrouth dans 10 ans ? 
Je n'en sais rien, on verra bien. Je crois en ce pays. C'est un cliché mais c'est un pays qui est un laboratoire, qui a la chance d'avoir le vivre-ensemble. Pas le vivre-ensemble dans la paix et la sérénité, mais le vivre-ensemble en s'insultant, en se disputant. Mais il y a aussi de l'amour. De toute façon, le vivre-ensemble ne peut pas exister dans le calme absolu. C'est un drôle de puzzle. Cela ne fonctionne pas très bien mais ça marche plus ou moins. Ce pays est plus grand que sa petite superficie. Il porte quelque chose. Après, est-ce que ça va durer ? Il est unique au monde. J'espère qu'il y aura suffisamment de gens pour y croire...Tout est à faire et je crois que c'est très stimulant, c'est ‘rewarding’. On se sent facilement utile dans ce pays et c'est un sentiment agréable. 

Qu'est-ce qu'être dessinatrice au Liban aujourd'hui ?
J'ai édité ce livre en France parce que j'avais envie de sortir du petit marché libanais. C'est un livre universel, le prochain encore plus. Un illustrateur peut vivre de son métier et il y a pas mal d'initiatives qui commencent à émerger à Beyrouth, avec des passerelles qui commencent à se faire avec l'étranger. C'est facile nulle part aujourd'hui et les tirages sont de plus en plus petits. En général, les gens qui aiment faire de la BD ne sont pas des gens qui ont des goûts de luxe. 

Vous travaillez sur une autre bande-dessinée. Portera-t-elle encore sur le Liban et sur votre famille ? 
Le prochain va se passer dans plusieurs villes dont Istanbul. Pour le moment, je suis au stade du storyboard. Mon scénario est quasiment prêt. Ce sera plus fictif même si c'est basé sur des évènements réels. Dans Toutes les mers, j'ai une structure en entonnoir : je parle des membres de ma famille et je finis par moi. Dans le prochain, je vais très peu parler de moi. Je vais parler des membres de ma famille en les fictionnalisant beaucoup plus. Cela se passera en partie au Liban.

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