De l’adolescente fascinée par les cimetières anglais à la Berlinoise qui milite pour verdir les nécropoles françaises, Shirley Collet a fait d’un choc esthétique un projet citoyen : « Cimetières verts », pour des lieux de deuil paradoxalement plus vivants mais aussi écologiques et accessibles à tous.


D’aussi loin qu’elle s’en souvienne, Shirley a toujours été intriguée par ces lieux où se côtoient les vivants et les morts. L’un des premiers souvenirs qu’elle raconte se déroule en Angleterre. Alors âgée de 15 ans, elle est déjà fascinée par les cimetières anglais, “Je me suis dit mais c’est hyper romantique, comment ça se fait ?” Pelouses, arbres, tombes fleuries, impression de jardin plus que de nécropole : l’image s’imprime. De retour en France, le contraste est brutal. Pour elle, les cimetières français sont associés au lugubre, au gris et au béton.
” En France il y a des murailles, c’est tout le symbole du tabou de la mort, on la cache derrière des murs et on ne regarde pas”.
Elle ne sait pas encore que cette comparaison va façonner un projet de vie.
Lorsque l’idée commence à germer
Des années plus tard, elle s’installe à Berlin, à Kreuzberg, non loin de trois grands cimetières. Elle s’y promène, d’abord comme une touriste qui découvre son nouvel environnement de vie puis cela devient rapidement un véritable lieu de balade quotidienne. Durant la pandémie Shirley remarque que la fréquentation du cimetière augmente assez drastiquement, “plusieurs personnes ont découvert “mon” lieu et se sont passé le mot. Le nombre de promeneurs a facilement doublé”. Alors même qu’il existait d’autres lieux de promenade à proximité tels que le parc Hasenheide ou encore Tempelhofer Feld.
Puis, nouveau choc, “L’été dernier, c’était la première fois que je voyais des parents avec une couverture sur l’herbe dans le cimetière et leur bébé. Ils s’installaient là comme si c’était un parc public ! Je trouve ça extraordinaire”. Car bien loin du cliché du cimetière français, en Allemagne elle découvre des tombes couvertes de fleurs, de décorations saisonnières, de petits objets personnels. “À Kreuzberg, il y a une diversité d’expression très personnelle de la part de la famille et des proches qui est extraordinaire, c’est quasiment un parc de sculpture.”
Ce regard croisé France–Allemagne fait naître une conviction : les cimetières pourraient être des lieux de vie. “Moi, mon projet, c’est de transformer le paysage, que ce soit dans les villes ou dans les campagnes”, explique-t‑elle. Elle veut que les cimetières deviennent des lieux de résilience pour tous les vivants “les personnes endeuillées, les riverains et la biodiversité”. En tant qu’accompagnatrice de personnes endeuillées ou en fin de vie, elle voit à quel point le cadre compte “C’est autre chose de se rendre dans un cimetière qui rend hommage aux morts en célébrant la vie, avec des plantations notamment ou un cimetière granitique !”
Petit à petit, l’idée diffuse devient projet : « Cimetières verts ». Elle crée un site et un compte Instagram où elle partage des photos de tombes fleuries, de détails poétiques, de bancs au milieu des allées, de traces d’animaux qui vivent dans ces espaces. Son objectif c’est d’avoir une contribution positive en France, et ce, tout en étant expatriée à Berlin.
“Je le porte depuis tellement longtemps dans mon cœur que je me suis dit, il faut que ça sorte”
Son objectif c’est de “semer la graine”, informer, montrer que les gens peuvent faire différemment. Ce qui la frappe, en creusant le sujet, c’est l’écart entre la loi et les habitudes. Par exemple, la pierre tombale elle rappelle qu’aucune loi ne l’oblige. Nom, prénom, dates, oui, mais pour le reste, la liberté est bien plus grande qu’on ne le pense. “Si vous voulez un parterre fleuri, alors vous pouvez”. Elle raconte l’histoire de ce veuf qu’elle a accompagné, désemparé à l’idée de remplir l’espace vierge. Sa femme avait une collection de coquillages, l’idée germe alors d’en recouvrir la tombe. “C’est tellement personnel, c’est une autre manière d’exprimer son deuil et c’est extrêmement sain car ce n’est pas juste une reproduction sociale vide de sens et surtout c’est unique !”
Un enjeu bien plus grand
Pour elle, le tout granit n’est pas seulement triste, il est aussi problématique écologiquement. Le granit ne vient plus de France “aujourd’hui ça vient de Chine”, avec un coût carbone considérable, mais ce n’est pas l’unique problème. Les dalles accumulées dans ces lieux absorbent la chaleur, la conservent et créent de véritables étuves alors même que les villes cherchent des solutions pour se rafraîchir. À l’inverse, arbres et plantes pourraient transformer les cimetières en réservoirs de fraîcheur, refuges pour la biodiversité, comme Ivry-sur-Seine (dans le Val-de-Marne) où “il y a des renards” et une faune étonnamment riche.
Mais rien ne change vraiment si les citoyens ne savent pas qu’ils ont le choix. “Ils ne savent pas que c’est possible de le faire, c’est un réflexe culturel”, constate Shirley. Elle décrit un “cercle vicieux” en France : responsables de cimetières conscients que les cimetières sont tristes, visiteurs de moins en moins nombreux, et gestionnaires qui ont peur d’autoriser trop de vert de crainte que ça ne soit pas suffisamment entretenu. À l’inverse, en Allemagne, la culture funéraire lui semble bien différente : d’une part, “les cimetières sont mieux intégrés dans leur environnement, en province, ils ne sont souvent entourés que par des petits murets”. D’autre part, “ils sont vivants avec des tombes qui peuvent être décorées au rythme des saisons, œufs de Pâques ou guirlandes de Noël”.
Aujourd’hui, les cimetières verts que Shirley met en avant sont à la fois un regard et un appel. Un regard, parce que grâce à eux, elle documente ce qui existe déjà : les premiers cimetières écologiques comme à Niort ou Ivry, les allées qui se verdissent comme à Thiais, les politiques locales qui commencent à considérer les nécropoles comme de vrais espaces verts. Et un appel, parce qu’elle veut que ce sujet sorte de l’angle mort politique. “Pourquoi ça ne serait pas un enjeu porté par des élus ? Ils refont les piscines, les bibliothèques, mais on ne parle pas des cimetières”, qui sont pourtant eux aussi des lieux publics.
Un objectif clair
Ses envies pour la suite sont claires : que les citoyens se saisissent du sujet, que les maires en fassent un axe de programme, que l’on assume enfin que “les cimetières sont un enjeu environnemental et sociétal”. Elle se réjouit de voir le thème apparaître au Salon des maires en 2025, avec une place croissante pour les aménagements paysagers et la biodiversité, mais estime qu’”on en est encore qu’au début”.
En bonne médiatrice entre les cultures, elle dit “évoluer dans une sphère interculturelle” et considère comme son devoir de “partager ce qui pourrait être de bonnes pratiques” pour inspirer la France. Dès cet été, elle organisera des visites guidées dans les cimetières de Kreuzberg pour présenter l’art funéraire contemporain et un choix de monuments funéraires d’un autre siècle.
Son souhait, au fond, tient en une phrase : « Servir les vivants ». Et si cela passe par des tombes fleuries, des bancs à l’ombre des arbres et des coquillages à la place d’une pierre tombale en granit, Shirley Collet est prête à continuer longtemps à semer les graines de ces cimetières verts pour que la vie reprenne ses droits entre les tombes.
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