Samedi 5 décembre 2020

Alex Moussa Sawadogo : « Le cinéma d’Afrique... est politique »

Par Juliana Bitton | Publié le 12/11/2020 à 17:00 | Mis à jour le 12/11/2020 à 17:19
Photo : © Alex Moussa Sawadogo
Alex Moussa Sawadogo

Du 17 au 22 novembre, Berlin fera rayonner la culture cinématographique africaine lors du festival « en ligne » AFRIKAMERA dirigé par Alex Moussa Sawadogo, son directeur artistique, que la rédaction a eu l’occasion d’interviewer.

Burkinabé installé à Berlin, Alex Moussa Sawadogo a monté il y a 13 ans, l’association qui a donné naissance au Festival des Films d’Afrique de Berlin - AFRIKAMERA. Ce festival met en valeur le film africain à Berlin et ses coproductions françaises, et prend place chaque année autour d’un thème spécifique. Il aura lieu cette année en ligne pour répondre aux contraintes sanitaires liées à la Covid-19.
Alex Moussa Sawadogo est également directeur artistique d’un laboratoire de développement et de coproduction nommé « Ouaga Film Lab » et dirige par ailleurs la programmation du Festival des films d’Afrique de Lausanne en Suisse. Dans cet entretien, Alex Moussa Sawadogo nous raconte sa relation avec l’Allemagne, la danse, le cinéma ainsi que l’évolution du cinéma en Afrique et l’influence de ce dernier.

 

Lepetitjournal.com/berlin : vous avez fait vos études à Ouagadougou puis à Hambourg. Vous avez été chargé de la Presse et de la Culture à l'ambassade du Burkina Faso en Allemagne. Vous avez ensuite créé le Festival des Films d’Afrique de Berlin – AFRIKAMERA. Quelle est votre relation avec l’Allemagne ?

Alex Moussa Sawadogo : je suis francophone et durant mes études universitaires, j’ai été confronté à une éducation francophone si on peut appeler cela comme ça. C’était important pour moi d’apprendre également des choses hors du monde francophone. En plus des connaissances théoriques que j’ai acquises à l’université de Ouaga, j’ai ressenti le besoin d’acquérir des connaissances artistiques et techniques issues d’un autre milieu, comme notamment celles du monde germanophone. J’espérais faire la liaison entre les connaissances théoriques de l’école francophone et les connaissances pratiques de l’école germanophone.

Je me suis fortement intéressé à l’Allemagne grâce à tous les cours d’histoire que j’avais suivis et de plus, j’avais une amie basée à Berlin, il était donc plus facile d’y aller.

 

Vous avez étudié l’histoire de l’art au Burkina Faso puis l’art en management culturel et des médias en Allemagne. Pourquoi vous êtes-vous orienté vers la danse et le cinéma après cela ?

En effet pendant mes études je me suis focalisé sur ces deux formes artistiques. D’abord la danse contemporaine parce que c’est un art quasiment méconnu sur le continent africain. Quand on parle de la danse en Afrique, c’est en effet toujours la danse traditionnelle qui vient à l’esprit. Aussi pendant cette période, j’ai eu la chance de pouvoir travailler dans un espace chorégraphique qui faisait la promotion de la danse contemporaine. En tant qu’Africain, je voulais aussi apporter mon regard critique sur cette forme artistique et ne pas laisser cet art uniquement aux critiques européennes. Je trouvais qu’il était temps que l’Afrique puisse porter son regard là-dessus pour contribuer au développement de cette expression artistique.

 

le cinéma est aussi une forme d’éducation, de transmission

 

Concernant le cinéma, il s’agit d’une passion en tant que Burkinabé. Lorsque j’étais étudiant à Ouaga, je participais à énormément d’événements organisés à travers le cinéma comme le festival FESPACO (Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou). Donc pour moi, aller vers le cinéma m’a semblé très naturel. Je me suis également rendu compte que le cinéma est la forme artistique la plus accessible. On peut voir du cinéma sous plusieurs formes et supports possibles alors que pour la danse contemporaine, il faut un espace précis. Le cinéma est aussi une forme d’éducation, de transmission, un début de réflexion qui peut être aussi bien utilisé par les spécialistes mais aussi par les amoureux de cet art.

 

je sentais un peu un décalage entre Berlin et les grosses métropoles européennes comme Paris, Londres…

 

En 2007, vous avez créé, avec des amis de l'institut de Management culturel et des Médias de Hambourg, le Festival des Films d’Afrique de Berlin – AFRIKAMERA qui fait office de dialogue interculturel entre l’Allemagne et l’Afrique. Pensiez-vous que le cinéma africain avait besoin de plus visibilité en Allemagne et qu’en est-il aujourd’hui ?

Je dirais plutôt le cinéma d’Afrique que le cinéma africain. C’est vrai que le cinéma d’Afrique en Allemagne n’était pas encore très regardé quand je me suis installé à Berlin, cela tend progressivement à changer. Au début, je crois que je sentais un peu un décalage entre Berlin et les grosses métropoles européennes comme Paris, Londres… ces villes disposaient déjà de plateformes permettant de voir des productions africaines. Par contre il y a 10 ans en Allemagne, il était encore très difficile de voir le cinéma d’Afrique à l’affiche. Il était urgent pour moi de pouvoir créer une plateforme où les professionnels comme les amateurs de cinéma d’Afrique et évidemment le public allemand pourraient visionner des productions africaines. Je voulais montrer que le cinéma d’Afrique peut avoir la possibilité de concurrencer les autres cinémas et permettre au public allemand de voir l’évolution de ce cinéma qui n’est pas toujours le cinéma venant « plus tard » c’est-à-dire quand les films ne sont plus en salle. Les productions africaines existent, elles sont fortes, elles ont leur histoire.

 

Afrikamera Berlin
© AFRICA CAMERA

 

De plus, cette démarche permet de présenter aux Berlinois et aux Allemands des films sous un angle différent de ce qu’on peut voir d’habitude. Dans la programmation, plus de 60 % des films ont un rapport avec le thème et les autres films sont choisis indépendamment de celui-ci car il s’agit aussi de permettre au public allemand de découvrir d’autres aspects de la production cinématographique d’Afrique. A travers ce festival, nous souhaitons donner une visibilité à des jeunes talents qui n’ont pas la possibilité d’être vus dans de gros festivals. 

 

 

Vous êtes directeur artistique du laboratoire de développement et coproduction Ouaga Film Lab qui encourage les cinéastes africains à développer leurs talents. Y a-t-il eu une évolution (positive) concernant les financements des films africains et permettant ainsi de révéler plus de talents ?

J’ai commencé avec AFRIKAMERA mais là il s’agit de la fin de production d’un film, j’ai aussi travaillé pour le festival de Locarno. Je me suis rendu compte que les projets de films d’Afrique n’étaient pas assez bien construits pour affronter les guichets et les partenaires financiers. Je me suis rendu compte aussi qu’il y avait de la matière mais très peu de place pour incuber les projets et les financer. Les formes de financement ou les guichets où les Africains pouvaient poser des dossiers afin d’avoir des soutiens devenaient de plus en plus rares. De même, la concurrence est devenue de plus en plus grande. Il fallait avoir vraiment beaucoup de chance pour obtenir des financements européens par exemple.

 

Depuis quelques années, le cinéma d’Afrique commence à être vu à l’international.

 

Je me suis dit qu’il fallait qu’on aide le développement des films sur le continent africain afin de pouvoir concurrencer les financements et les films européens parce que les guichets sont ouverts internationalement, il n’y en a pas dédiés à l’Afrique. Je suis retourné en Afrique et j’ai donc démarré ce projet avec des collègues africains pour permettre à des projets cinématographiques d’Afrique d’être financés aussi bien au nord qu’au sud du continent.

Depuis, ça a en effet beaucoup changé parce que beaucoup de projets sont passés par cet incubateur. Certains réalisateurs ont pu intégrer ce réseau de financement et de développement. Depuis quelques années, le cinéma d’Afrique commence à être vu à l’international.

 

Afrikamera Berlin
© AFRICA CAMERA

 

Cette année, AFRIKAMERA porte sur le thème de « la politique et la révolution ». Les artistes et le cinéma peuvent-ils aussi faire la révolution en parlant de politique ?

Pour moi le cinéma de manière générale - et le cinéma d’Afrique particulièrement - est politique quel que soit le sujet du film. Ce sont des films politiques parce qu’avant d’être réalisés, il s’agit d’un engagement politique que le réalisateur prend en fonction des gens avec qui il travaille.

 

La jeunesse africaine utilise le cinéma comme une arme

 

Par ailleurs, certains films soulèvent ou parlent de situations qui dérangent et parfois ils contribuent à apporter un regard sur l’évolution de la société et de la politique. Nous avons choisi le thème « la politique et la révolution » en raison de l’histoire africaine. Même si nous sommes 40 ans après l’indépendance de l’Afrique, nous ne voulons pas raconter l’histoire de l’Afrique en se demandant si nous sommes vraiment indépendants ou pas. Nous souhaitons mettre en avant les productions cinématographiques des jeunes. Ces jeunes-là n’ont pas connu l’Afrique avant son indépendance, ils ne voient donc que ce qu’il se passe actuellement en Afrique. On observe par exemple de nombreux soulèvements populaires, comme ceux du Burkina Faso, du Sénégal, de l’Algérie… nous voulons donc montrer que cette jeunesse africaine utilise le cinéma comme une arme, pouvant parfois aider les soulèvements populaires. Il est aussi important de montrer que la révolution est un processus permanent.

 

Retrouvez le Festival des Films d’Afrique de Berlin – AFRIKAMERA du 17 au 22 novembre 2020. Pour plus d’informations, c’est ici

 

Juliana Bitton

Juliana Bitton

Passionnée par le cinéma, la littérature féministe, les voyages et la photographie, Juliana est rédactrice web pour Lepetitjournal.com Allemagne.
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