À la Halle am Berghain, la LAS Art Foundation présente Liminals, une nouvelle commande monumentale de Pierre Huyghe. Un film de 55 minutes, enveloppé de son, de vibrations et d’obscurité, qui ne cherche pas à expliquer le monde mais à nous faire ressentir ce moment trouble où tout est encore possible. Une expérience sensorielle et mentale, profondément dérangeante, dans le bon sens du terme.


LAS Art Foundation : imaginer le futur
Créée à Berlin en 2019, la LAS Art Foundation échappe aux labels. Ni un musée, ni un centre d’art au sens classique. Nomade, sans collection permanente, elle investit des lieux existants — et quels lieux ! — pour produire des œuvres nouvelles et ambitieuses. Sa mission est claire : soutenir des artistes dans des projets de recherche à long terme, au croisement de l’art, de la science, de la technologie et de la philosophie.
Pour autant, on n’est pas dans la "vulgarisation artistique" de la science, mais plutôt dans l’exploration de la zone trouble. Le non linéaire. Ce qui résiste à la compréhension immédiate.
Liminals s’inscrit dans le programme Sensing Quantum, qui interroge les implications sensibles et existentielles de la physique quantique, un champ théorique centenaire, mais dont les applications concrètes commencent aujourd’hui à transformer notre rapport au réel. LAS pose une question simple, mais qui donne un peu le vertige : que fait cette vision du monde à notre manière de penser, de percevoir, de nous situer ?
L’œuvre est co-commandée par la LAS Art Foundation et la Hartwig Art Foundation, et marque la seconde installation de grande ampleur présentée par LAS dans le cadre de Sensing Quantum, programme récompensé en 2025 par le Grand Prix S+T+ARTS pour WE FELT A STAR DYING de Laure Prouvost.
Dans ce contexte, la collaboration avec Pierre Huyghe apparaît presque évidente.

Pierre Huyghe : des mondes mouvants
Artiste français installé à Santiago, Pierre Huyghe construit depuis plus de vingt ans une œuvre qui elle aussi échappe aux labels. Il conçoit ses expositions comme des entités à part entière, parfois indifférentes à la présence du spectateur.
Ses œuvres sont des écosystèmes : elles combinent des formes de vie biologiques, des technologies, des images générées, des sons, des flux de données. Elles évoluent, se transforment. En résumé, elles refusent de se stabiliser.
Ce qui imprègne l’ensemble de son travail, c’est une interrogation constante sur les limites de la perception humaine. Que se passe-t-il si le monde ne s’organise pas autour de nous ? Si notre regard n’est plus le centre ? Si le réel n’est pas fait pour être compris, mais seulement traversé ?
Avec Liminals, fruit de plusieurs années de conversations, de recherches et d’expérimentations, menées avec des philosophes et des physiciens, Huyghe pousse cette logique plus loin encore. Il s’intéresse à ce qu’il appelle le "radical outside" : une réalité qui existe en dehors de toute subjectivité humaine, en dehors de nos cases, en dehors de ce qui a du sens. La physique quantique, avec ses états superposés, ses probabilités et ses effondrements de possibles, devient ici moins un sujet qu’un modèle de pensée.
Un observateur, témoin de la nature ambiguë de l’entité, de sa monstruosité, suit des états d’indétermination — de l’incertitude d’être, de vivre ou d’exister.
Le film met en scène un être inexistant, un paysage de l’âme, un radical extérieur, qui tente de conjuguer l’empathie avec l’impossible.
Ce monde fictionnel est un véhicule pour accéder à ce qui pourrait être — ou ne pas être —, pour entrer en relation avec le chaos, et transformer des états d’incertitude en un cosmos. — Pierre Huyghe
Mais attention : il ne s’agit pas de “faire de l’art quantique". Huyghe ne cherche pas à représenter la science. Il s’en sert comme d’un levier pour déplacer nos repères, pour fabriquer un univers qui nous confronte à l’indéterminé, sans jamais le résoudre.

Un humanoïde miroir
Au cœur de Liminals, il y a un film de 55 minutes. Pas une projection classique, mais une immersion totale, où l’image, le son, les vibrations et l’espace forment un tout indissociable.
Dès l’entrée, le corps est sollicité et perturbé : l’obscurité désoriente, les basses fréquences se ressentent physiquement, le temps semble se dilater.
Le travail sonore et vibratoire joue ici un rôle fondamental. Huyghe et son équipe ont développé une expérience auditive dense, issue de multiples méthodes expérimentales. Parmi elles, une collaboration avec le physicien Tommaso Calarco et des chercheurs du Forschungszentrum Jülich a permis de simuler l’oscillation de la matière représentée dans le film sur un ordinateur quantique. Les résultats de ces simulations ont ensuite été traduits en séquences sonores intégrées à la bande-son.
Calarco décrit le processus comme le fait de « pincer le réseau atomique de l’ordinateur pour en entendre les résonances ». Avec le philosophe Tobias Rees, Huyghe a également développé l’idée du quantique comme radical extérieur à toute catégorisation humaine, et a eu recours à un modèle d’IA basé sur du bruit quantique pour générer certaines scènes du film. Mais la technologie n’est ni décorative ni gratuite : elle est un matériau instable, imprévisible, qui contamine la forme même de l’œuvre.
Le film met en scène une figure humanoïde, sans visage, traversée par un vide béant. Une présence étrange, ni vraiment humaine ni totalement autre, qui évolue dans un environnement instable, en perpétuelle transformation, qui s’effondre et se recompose à l’infini.
On suit cette figure dans sa phase d’exploration d’elle-même et du monde aride et sombre qui l’entoure. Son corps, le sol, les roches sont des objets de curiosité. Il n’y a pas de limite, pas de début, pas de fin. Pas de résolution. Le film ne raconte pas une histoire. Les états se succèdent, la perception ne se stabilise pas, l’exploration ne finit jamais.
Ce monde fait écho au nôtre. Une réalité incertaine. Des questions sans réponse. Et cet humanoïde, par effet miroir, remet en cause notre perspective et nos certitudes. On est constamment au seuil, dans une boucle infinie, sur le point de… mais de quoi ? En mode survie, sans aucun repère habituel. Le vide du visage, loin d’être un manque, est une zone de passage, un espace de circulation.
Ce que Liminals provoque est difficile à verbaliser et c’est sa force. On ressort avec un sentiment diffus, étrange mais apaisant. Une impression que quelque chose a été déplacé. Que nos réflexes de compréhension rapide, de mise en ordre, ont été court-circuités. Une expérience inconfortable, mais qui nourrit.
Dans un monde obsédé par la prédiction, l’optimisation et le contrôle, Liminals propose l’inverse : rester avec l’incertitude. Ne pas la résoudre. L’habiter. Accepter que tout ne soit pas immédiatement compréhensible, ni même destiné à l’être.
➔ Pour les infos pratiques, consultez la fiche agenda
Pour recevoir gratuitement notre newsletter, inscrivez-vous en cliquant sur l’icône enveloppe en haut de la page !
Pour nous suivre sur Facebook, Twitter, LinkedIn et Instagram.
Sur le même sujet



















































