La campagne présidentielle française vue d’Espagne

Par Alicia Bert | Publié le 07/04/2022 à 22:33 | Mis à jour le 14/04/2022 à 17:11
Photo : Les 12 candidats à l’élection présidentielle 2022 (AFP)
Trombinoscope des candidats à l'élection présidentielle 2022

À deux jours du premier tour de l’élection présidentielle française, on ne peut pas dire que ce scrutin passionne l’Espagne dans un contexte international marqué par la Guerre en Ukraine et dans un contexte national dirigé vers les recompositions du Parti Populaire (la droite traditionnelle espagnole) et l’élection de son nouveau président, Alberto Núñez Feijóo. Cependant, médias et citoyens espagnols semblent tout de même saisir les enjeux de cette campagne hors du commun pour la France.

LePetitJournal.com vous propose un panorama des médias espagnols afin de sonder l’opinion sur nos élections présidentielles au-delà des Pyrénées.

Une élection dans un contexte exceptionnel

Tout d’abord, la plupart des médias espagnols insistent sur l’exceptionnalité de cette campagne présidentielle plongée dans un contexte de guerre depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie le 24 février dernier. “En envahissant l’Ukraine, le président russe Vladimir Poutine a aussi envahi la campagne présidentielle française” affirme le dernier numéro de En Portada de la RTVE (la RadioTélévision Espagnole) intitulé Elecciones en guerra (Des élections en temps de guerre). 

La politique internationale est devenue une question centrale, explique le reportage, et la campagne présidentielle a été reléguée au second plan. De fait, les institutions de la Vème République, cette “monarchie présidentielle”, placent le Président de la République à la tête de la politique extérieure et des armées. Ainsi, le contexte de guerre renforce la position d’Emmanuel Macron dans cette course à la présidentielle puisqu’il le seul capable de dégainer un “C.V international” comme l’affirme Tara Varma dans une tribune de El País.

Emmanuel Macron et Volodymyr Zelensky, Sergei Supinsky (AFP).
Emmanuel Macron et Volodymyr Zelensky, le 8 février dernier à Kiev.Sergei Supinsky (AFP)

 

Un scrutin crucial pour l’Union Européenne

Dans ce contexte, l’émission souligne aussi l’importance de ce scrutin pour l’Europe toute entière. La France détient une place particulière dans le concert des Nations. En effet, elle est le seul pays de l’Union Européenne à disposer de l’arme nucléaire et le seul à appartenir aux membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Ce constat amène El Mundo à avancer que la Guerre en Ukraine vole à la France une campagne électorale cruciale pour l’Europe.

Cependant si l’Espagne est préoccupée par les ressorts européens de ces élections, elle analyse aussi les mutations de la société et de la politique française à travers cette campagne.

Une élection caractérisée par le déclin des partis traditionnels …

Ainsi, les médias ibériques s’inquiètent du déclin des partis traditionnels. Alors que le PSOE (Parti Socialiste Ouvrier Espagnol) est à la tête du gouvernement espagnol, les Espagnols sont surpris par le score annoncé par les sondages de son homologue français, le Parti Socialiste emmenée par Anne Hidalgo, qui recueillerait seulement 2% des intentions de vote. Cet émiettement de la gauche traditionnelle décrypté dans le podcast “La ribera izquierda” (La rive gauche) de la Radio Nationale Espagnole devrait “donner des ailes” à Jean-Luc Mélenchon comme l’avance La Razón. Le journal conservateur explique que, face à l’absence de possibilités à gauche, les bastions ouvriers historiquement acquis à la gauche tels que Pantin en région parisienne accorderaient leur voix à Jean-Luc Mélenchon dans l’optique d’un “vote utile”. En effet, le candidat de l’Union Populaire dont l’idéologie est proche de celle de Podemos en Espagne, serait le seul capable de rivaliser avec Marine Le Pen, la candidate du Rassemblement National.

De fait, les Espagnols suivent aussi de près la position des partis d’extrême-droite dans la campagne présidentielle. L’émission “Des élections en temps de Guerre” de la RTVE revient sur les proximités passées de Marine Le Pen et de Vladimir Poutine tandis qu’elle souligne aussi la résonnance du discours de la candidate chez les citoyens français et la normalisation du vote Le Pen.

L’autre candidat d’extrême droite, Eric Zemmour, interpelle aussi les Espagnols pour le nom qu’il a donné à son mouvement : Reconquête. Ce nom fait clairement référence à la Reconquista qui désigne une période de l’histoire espagnole durant laquelle les rois catholiques ont “reconquis” les territoires de la péninsule ibérique sur lesquels s’étaient installés les musulmans durant sept siècles. Éric Zemmour utilise ce référent historique pour justifier sa théorie du “Grand Remplacement” comme l’explique El País ou encore la RTVE qui partage  des extraits du meeting d’Eric Zemmour du 5 décembre 2021 dans lequel il avait dévoilé le nom de son mouvement, Reconquête.

Cependant, dans cette dernière ligne droite avant le premier tour, la presse espagnole départage les deux candidats de l’extrême-droite, donnant l’avantage à Marine Le Pen qui devrait se qualifier aux côtés d’Emmanuel Macron comme l’indique dans son analyse El País

…et l’abstention

Les médias espagnols observent aussi l’abstention prévue pour ce scrutin présidentiel qui pourrait toucher, selon des sondages, 30% des électeurs au premier tour. Cette abstention dénote une désaffection des Français pour la politique et une défiance envers leurs élus comme le soulignent les propos des ouvriers interrogés par RTVE dans l’émission “Elecciones en guerra”. Le quotidien El País revient aussi sur l’abstention des jeunes français. 40% des électeurs de moins de 35 ans pourraient faire le choix de ne pas se rendre aux urnes ce dimanche. Les raisons de ce désengagement ? Les problématiques des jeunes ne seraient pas assez portées dans les programmes tandis que les jeunes eux-mêmes ne s’identifieraient pas assez dans les candidats préférant des modes d’expressions politiques non-électoraux tels que les manifestations ou l’activisme en ligne.

Et justement, qu’en-est-il sur les réseaux ?

Sur Twitter, les internautes espagnols oscillent entre blagues et inquiétude. Ainsi, @ElPatobola observe d’un regard amusé les tentatives des candidats français de s’approprier les ressources numériques pour leur campagne. Il pointe du doigt Éric Zemmour qui a récemment félicité des streamers français ayant défendu le drapeau tricolore ainsi que la Tour Eiffel dans une bataille de pixel (la #pixelwar) lancée, notamment contre des streamers espagnols, sur la page web éphémère “r/place” créée par le blog Reddit, la nuit du 3 au 4 avril 2022.

Il se moque aussi d’Emmanuel Macron qui a tenté d’organiser un meeting sur le jeu vidéo Minecraft, sans grand succès. Ce twitto écrit ainsi : “Les élections françaises sont un truc assez bizarre. Entre Macron qui fait des meetings sur Minecraft et Zemmour qui parle du r/place de Reddit”.

 

Outre ces blagues, les pronostics se font nombreux. Un sondage lancé le 6 avril par la chaîne espagnole d’informations en continu 7NN donne Marine Le Pen et Emmanuel Macron gagnants du premier tour.

 

Enfin, nombre d’internautes partagent leur inquiétude quant à la poussée de Marine Le Pen dans les sondages, à l’instar d’Alba Ambrós, Conseillère à la présidence du Gouvernement espagnol, qui twitte la une de Libération du 6 avril 2022.

D’autres préfèrent regarder la possible victoire de la candidate d’extrême-droite comme Javier Villamor, journaliste proche du parti d’extrême-droite espagnol Vox qui écrit : “Nous sortons des élections hongroises pour aller vers les élections françaises. L’effet domino est possible”.

Dans son tweet, il fait allusion à la victoire de Viktor Orbán, premier-ministre hongrois ultraconservateur réélu dimanche dernier :

 

Les Espagnols oscillent donc entre ironie, inquiétude et idéologie. Une chose est sûre, ils semblent avoir saisi toute l’importance de ce scrutin pour la France mais aussi pour l’Union Européenne toute entière. Il ne reste plus que deux jours désormais pour savoir si leurs prédictions et leurs analyses seront vérifiées.

 

Alicia Bert

Alicia Bert

De Sciences-Po Lyon à Séville, passionnée de journalisme, par cette expérience je vis l’actualité andalouse, la commente et la partage, en particulier les sujets sociopolitiques et culturels, qui intéressent notre communauté.
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