Il y a des choses qu'aucun plan d'architecte ne représente. Ni les fondations qui ont résisté à plusieurs crises. Ni les compromis que l'on a refusés. Ni les matins où l'on a regardé un logo et décidé de tout recommencer. David Tuan, co-fondateur de Goan Studio à Marbella, est de ces gens dont la trajectoire ne se lit pas dans les prix gagnés ou les projets livrés — mais dans la cohérence silencieuse qui traverse tout le reste. Pour les francophones qui se sont un jour installés ici avec une valise et une conviction, son histoire résonne d'une manière particulière. Parce qu'elle parle de ce qu'on reconstruit loin de chez soi. Et de ce qu'on refuse de laisser derrière.


Ce que le père a transmis
Tout commence à Saigön, en 1971. Son père a dix-neuf ans. Il fuit la guerre, monte dans un avion, et se retrouve en Belgique — sans parler français, sans connaître personne. Il commence des études de médecine. Il apprend une langue, puis une ville, puis une vie. Il rencontre une femme belge. Ils s'installent à Liège, ont quatre enfants. David est le deuxième.
De cette histoire, David n'a pas hérité d'une nostalgie mais d'une méthode : on arrive quelque part, on apprend la langue, on fait son travail, et on construit — vraiment. « Apprenez l'espagnol », dit-il aujourd'hui à tous ceux qui s'installent ici. Ce conseil n'est pas une question de praticité. C'est un héritage.
L'Andalousie comme une évidence
Il grandit sous la pluie liégeoise, dans une rue qui monte fort. Il fait ses études d'architecture, part en Erasmus à Madrid, et sent pour la première fois l'Andalousie comme une promesse. Il rentre. Repart. Un master en Paysage à Grenade lui donne le prétexte. Il paie ses études en travaillant dans un bar de jazz — le Bohémien, pianiste en direct, collègues issus des Beaux-Arts. C'est là qu'il apprend l'espagnol, qu'il se fait des amis en Espagne, et qu'il comprend que l'espace entre une porte de rue et une porte de maison — la lumière, la végétation, l'ensoleillement — est « un sujet incroyable ». Il ne l'oubliera plus.

Les leçons qu'on n'apprend pas assis
Sa carrière commence dans un grand bureau — vingt-cinq personnes, chacun à sa tâche, comme une brigade de cuisine où personne ne voit jamais le client. Il tient six mois. Une opportunité l'envoie aux Canaries, sur le chantier d'un hôtel, où il devient l'ombre de l'architecte principal. « On allait voir la pépinière, la sélection des palmiers, les détails. » Il apprend par la présence. De retour sur la péninsule, il rejoint un cabinet spécialisé dans les grands projets au Maroc. Il passe du détail à la grande échelle. Mais la conviction ne le quitte pas : il lui faudra, un jour, avoir le dernier mot.
En 2012, il ouvre son propre studio. Avec sur le logo deux mots qui valent programme : Architecture Durable.
Ce que le destin a dessiné à sa place
Il y a dans la rencontre avec sa femme quelque chose qui ressemble à ces coïncidences que seuls les romanesques osent raconter. Carolina est moitié espagnole, moitié anglaise. L'année où David quitte Liège pour Grenade, elle part en Erasmus à Liège. Les avions se croisent. Sa famille à lui la reçoit, organise même un anniversaire pour cette inconnue arrivée sans repères. Ils ne se connaissent pas encore.
Des années passent. Puis un hiver, une sœur de David les invite tous deux à Liège pour fêter le Têt — le Nouvel An vietnamien que la famille célèbre chaque année, avec des spectacles de danse, de la cuisine, des rituels de mémoire et d'appartenance. Ils prennent le même avion. Ils s'assoient côte à côte.
Avec Carolina, on n'avait jamais vraiment parlé, mais la connexion a été si naturelle et si fluide, il y a parfois une évidence, et c’était ce moment là
Aujourd'hui, deux fils de huit et douze ans, trois langues, des grands-parents venus de quatre pays différents. Une famille qui ressemble à ce que l'Andalousie peut produire de mieux quand elle accepte le monde.
L'équilibre comme boussole
Une ligne traverse toute sa carrière : le travail n'a de sens que s'il laisse de la place à ce qui compte en dehors. Il y a eu ce moment où il réalise que son fils commence à marcher sans qu'il soit là pour le voir. Phrase simple, dite sans dramatisme, qui a tout changé. Il décélère alors, retrouve le rythme de sa famille — et repart sur des bases plus solides.
C'est de là, et d'une rencontre avec Gonzalo — dont il partage les valeurs avant de partager l'enseigne — que naît Goan Studio. Cinq personnes aujourd'hui, une part délibérée du travail consacrée à des projets moins rentables mais plus signifiants.
Ce sont les projets sur lesquels on perd parfois de l'argent. Ce sont ceux dont on parle avec fierté
Ce qu'il reste quand on gratte
Marbella brille. David Tuan connaît ce marché. Il en vit en partie. Mais il refuse de s'y dissoudre. Là où le réflexe local est de tout raser, il propose d'abord d'étudier ce qui existe. Dans un écosystème où les commissions circulent à tous les étages, il choisit l'intégrité : les remises négociées avec les fournisseurs reviennent au client. « Nos honoraires sont nos honoraires. »
Et chaque dernier dimanche du mois, il réunit à Marbella un groupe d'Urban Sketchers — des gens de tous horizons qui dessinent ensemble ce qu'ils voient. Un geste discret, régulier, gratuit. Parce que « le service à la communauté, c'est une chose qui se perd ».
Dans une ville qui construit vite et brille fort, c'est peut-être la chose la plus durable qu'il y dépose.

Sur le même sujet

































