Charli la Tornillo, Française et danseuse de flamenco dans les rues de Séville

Par Alicia Bert | Publié le 31/05/2022 à 17:31 | Mis à jour le 01/06/2022 à 17:06
Photo : Charlotte Petitfour dite « Charli la Tornillo »
Charli la Tornillo

Son vrai nom c’est Charlotte Petitfour, elle vit depuis 11 ans en Andalousie et s’est installée à Séville en 2013. Cette amoureuse de la culture andalouse défend la pratique du flamenco dans la rue et souhaite renouveler cette danse en s’inspirant du cabaret français.

Lepetitjournal.com l’a rencontré dans son académie « El rincón de la Tornillo »où elle commence par évoquer l’origine de son nom de scène :


Quand j’avais 19 ans, j’ai eu un accident assez grave, je me suis cassé les deux pieds et je me suis retrouvée en fauteuil roulant. On m’a mis une vis dans le pied droit, dans l’astragale qui est l’os qui tient tout le corps. J’ai mis des années avant de pouvoir sauter et courir normalement. Je n’ai cependant jamais arrêté de danser.
Mon nom de scène est très lié à cet accident puisque je m’appelle « Charli la Tornillo » car lorsque j’ai commencé à chercher du boulot dans le flamenco, je ne pouvais pas dire « je m’appelle Charlotte Petitfour », ça ne vendait pas. J’ai donc adopté un nom espagnol, « Charli » parce que les Espagnols m’ont très vite surnommée ainsi et « la tornillo » qui signifie « la vis » en espagnol. Ce n’est pas parce que je tourne beaucoup comme on le croit souvent (rires) mais pour mon accident qui a eu un impact important sur ma trajectoire professionnelle.
J’ai attendu plusieurs années avant de pouvoir passer ma formation professionnelle de danse, je suis partie étudier ensuite dans le sud de la France pour passer mon diplôme d’Etat de professeur de danse dans la spécialité « jazz » mais j’ai étudié aussi le contemporain et le classique. Je suis ensuite devenue intermittente du spectacle et petit à petit je suis venue ici à Séville.


Vous dansez depuis toujours ?
Oui depuis toute petite. Mes parents m’ont inscrite à mon premier cours de danse à trois ans et puis j’ai été piquée par la danse. J’ai commencé très jeune à donner des cours de jazz notamment à mes copines.


Vous avez commencé par le jazz et aujourd’hui vous dansez le flamenco... comment définissez-vous cette danse ? Quelles sont ses origines ?
Le flamenco a beaucoup de racines. Il vient des gitans en provenance d’Inde qui ont apporté le flamenco en Andalousie. C’est un folklore andalou mais également un folklore de toutes les régions espagnoles. Le flamenco vient aussi des juifs qui étaient très implantés en Andalousie et des arabes puisque pendant très longtemps l’Andalousie était arabe. Toutes ces influences ont fait emerger le flamenco tel que nous le connaissons aujourd’hui.
Il existe des sous-styles de flamenco : les « palos » qui peuvent être plus ou moins tristes. Il y a le joyeux qui s’appelle l’« alegría » qui se joue sur une tonalité majeure à la guitare et les paroles sont toujours joyeuses. D’autres palos comme la « soléa » ou la « petenera » sont très tristes et parlent de la solitude, de la maladie et de la mort. Le flamenco permet d’exprimer tous les sentiments.


Qu’est-ce que vous préférez interpréter ?
Ça dépend un peu de mon état. Si je suis joyeuse, je vais adorer danser l’ « alegría » mais si je suis un peu plus triste, j’aurais envie plus envie de danser la « soléa ».


Vous dansez seule où vous êtes accompagnée d’autres danseurs et musiciens ?

Charli la Tornillo
“Charli la Tornillo” sur la Place d’Espagne


Avant j’étais accompagnée de musiciens et parfois je danse avec une amie avec laquelle j’ai monté un spectacle sur le thème de la corrida. Mais maintenant que j’ai un local à entretenir, la rue me maintient économiquement et c’est pour cela que j’ai décidé de danser seule.
De temps en temps, j’organise des petits concerts dans mon local et je fais partie d’un projet d’opéra-flamenco mené par la soprano allemande Aylén Barbara Gerull . Elle a développé un récital de 13 poésies de Federico García Lorca en version flamenca lyrique. On l’a joué plusieurs fois dans ce local et nous allons relancer le projet à partir de septembre.


Comment êtes-vous venue à danser le flamenco ?
Ça fait assez longtemps et c’est un peu lié à mon accident. Dans les trois ans qui ont suivi mon accident, j’ai dansé avec des chevaux et cela a facilité ma rééducation puisque je dansais dans le sable. Il s’agissait de danse assez contemporaines mais on me demandait toujours de danser sur des musiques espagnoles. Ces musiques me plaisaient énormément.

 

Mon corps a été appelé par le flamenco

Alors qu’on faisait une tournée dans l’est de la France, j’ai assisté au spectacle d’un groupe andalou dans un festival sur le thème de l’Espagne. J’ai aimé la beauté, l’esthétique et le mouvement de la danseuse. Ses poignées, ses bras... son corps vivait quelque chose.
Mon corps a été appelé par le flamenco. J’aime pouvoir allier le mouvement et l’esthétique au sentiment.


Que ressentez-vous quand vous dansez ?
Souvent je ressens la musique et les paroles. Le flamenco avant d’être une danse, était un chant qui s’est développé ensuite avec l’accompagnement de la guitare et de la danse. J’aime écouter les paroles du chanteur et de la chanteuse.


Vous dansez le flamenco dans la rue, cet « arte callejero » (art de rue) est très présent à Séville, qu’a-t-il de plus que les autres arts plus conventionnels qui se jouent en salle de spectacle ?
L’art de rue ne ment pas. Dans la rue, on capte les gens ou pas. C’est un art très spontané. Dans les salles de spectacle, les gens ont payé pour venir et ils sont assis, il s’agit juste de les convaincre une fois sur scène. Dans la rue, c’est différent, il faut capter les gens pour qu’ils s’arrêtent et donnent de l’argent. Il faut se donner entièrement pour attirer le public.


On qualifie souvent l’art de rue d’art populaire, tout comme le flamenco, que pensez- vous de cette appellation ?
C’est génial. J’aime le populaire. Pour moi, le populaire n’est pas péjoratif. Le populaire c’est les gens. L’art en général manque de promiscuité avec les gens, on rend l’art trop élitiste et cela le rend inaccessible. On oublie que l’art devrait être accessible à tout le monde et non simplement à une minorité. J’essaie toujours de rendre l’art très accessible, c’est ce que j’aime dans l’art de rue c’est qu’il s’offre à tous même à celui qui n’a pas d’argent pour entrer dans un théâtre.


Peut-on vivre de l’art de rue ?
Oui, c’est compliqué mais ça fait longtemps que je vis de ça. Avant j’étais statique, je changeais peu d’endroit mais avec la pandémie j’ai du adapté ma manière de travailler car cela ne marchait plus. Depuis la fin du confinement, je me mets dans des endroits stratégiques où il y a plein de terrasses. À la fin du spectacle, je passe à toutes les tables avec mon chapeau pour réclamer de l’argent aux gens si le spectacle leur a plu.
J’aime aller dans les lieux touristiques comme la cathédrale, la rue piétonne Mateos Gago, la Plaza del Triunfo... mais cela est difficile. À Séville, il n’existe pas de licence qui autorise la musique et la « tabla » pour taper des pieds et danser dans la rue donc j’ai des problèmes avec la police.


C’est pourquoi vous allez adapter votre spectacle...
Oui, je suis actuellement dans une phase de transition puisque la police me laisse de moins en moins travailler dans les zones touristiques car cela est totalement illégal.
Je suis donc en train de monter un spectacle silencieux, une petite pièce de théâtre sans musique ni « tabla » pour que la police ne puisse pas me virer. Je vais commencer à la jouer la semaine prochaine. Je vais essayer de jouer un peu de trompette et je vais danser avec « la bata de cola », cette robe avec une grande traîne que je ferai voler. Je souhaite créer quelque chose d’assez visuel pour pouvoir interagir avec le public.


Vous pensez que l’art de rue n’est pas considéré à sa juste valeur ?
Je crois qu’il n’est pas assez bien considéré par les autorités. Je suis assez triste de voir toutes ces restrictions. À l’époque, il y avait beaucoup d’artistes dans Séville, des chanteurs de musique actuelle, des danseurs de break... Il y avait une vie artistique énorme dans la ville. Séville commençait à se faire un nom dans le domaine mais la police a coupé court à cet élan.
La police est habillée en civil et les gens ne savent pas qu’il s’agit de la police. Quand la police me vire, les gens se demandent pourquoi je pars. Avant, la police était en uniforme et les gens ne les laissaient pas faire et me défendaient.

Le public aime l’art de rue et le considère à sa juste valeur.


Vos origines françaises influencent-elles votre manière de danser le flamenco ?
Bien sûr ! Quand on me voit danser, on remarque qu’il n’y a pas seulement le flamenco. J’ai mis beaucoup de temps à tirer du positif de tout ça. Quand j’ai commencé le flamenco, j’ai éprouvé un choc culturel. Il a fallu s’habituer au rythme à la fois binaire et ternaire du flamenco. Je sortais en larmes de mes premiers cours de flamenco, c’était très compliqué. Mon corps était habitué à d’autres styles de danse et c’était un frein à la pratique du flamenco.

Flamenco Seville
La salle de danse et de spectacle de Charli la Tornillo


Maintenant, mon corps et ses influences diverses m’apportent autre chose. Petit à petit, je commence à sortir ces cartes de mon jeu et ça m’apporte quelque-chose. Actuellement, je suis justement en train de monter un spectacle qui fusionne le cabaret et le flamenco pour tirer profit des mes origines et mes diverses influences artistiques.

La chorégraphie de Cabaret Flamenco imaginée et dansée par « Charli la Tornillo » 

 

 

Nous sommes aujourd’hui dans votre Académie de danse, « El rincón de la Tornillo », que vous avez ouverte récemment, qu’est-ce que vous y faites ?
J’ai toujours rêvé d’avoir une salle de danse chez moi. J’ai trouvé ce local qui m’a beaucoup plu, j’y ai fait des travaux et j’ai obtenu une licence d’Académie de danse. Aujourd’hui j’y donne quelques cours particuliers, je loue cet espace à des artistes divers et c’est aussi mon lieu de créativité. Je passe des heures à m’entraîner ici et j’aime beaucoup la lumière de ce local.
J’ai aussi monté une association de « Défense et préservation des artistes locaux et du folklore andalou » avec laquelle j’organise parfois des concerts et des évènements. Ce local est aussi un lieu d’expérimentation.

 

El rincón de la Tomillo
L’Académie de danse de Charlotte, « El rincón de la Tornillo ».


J’essaie d’organiser un spectacle par mois ici, je partage toutes mes actus sur mes réseaux sociaux, Instagram et Facebook.

Alicia Bert

Alicia Bert

De Sciences-Po Lyon à Séville, passionnée de journalisme, par cette expérience je vis l’actualité andalouse, la commente et la partage, en particulier les sujets sociopolitiques et culturels, qui intéressent notre communauté.
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