Édition internationale

Pénurie de professeurs de français aux États-Unis : comprendre une crise silencieuse

Alors que la demande pour l’enseignement du français progresse dans les écoles américaines, le manque d’enseignants qualifiés devient critique. À l’occasion de la semaine de la francophonie, du 17 au 20 mars 2026, Le Petit Journal dresse un état des lieux des causes et des solutions avec l’aide de quatre spécialistes.

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Face au recul de l'enseignement du français aux Etats-Unis, le gouvernement a lancé l'initiative "French for All" en 2022. © Agnès Chareton
Écrit par Emmanuelle Franks
Publié le 9 mars 2026

 

Aux États-Unis, l’enseignement du français traverse une crise silencieuse mais profonde. Derrière le déclin des inscriptions universitaires et les difficultés croissantes de recrutement dans les écoles se dessine une pénurie durable de professeurs de français. Celle-ci touche aussi bien les universités que les programmes bilingues d’immersion (dual immersion programs) du système K-12, qui couvre l’ensemble de la scolarité, de la maternelle à la terminale, ainsi que les Alliances Françaises. Ce phénomène, loin d’être conjoncturel, met en péril la continuité de l’enseignement du français sur le territoire américain.

 

23 % d’étudiants américains en français en moins entre 2016 et 2021

 

La pénurie trouve d’abord son origine dans l’affaiblissement du vivier universitaire. Le rapport le plus récent de de la Modern Language Association révèle une baisse globale de 16 % des inscriptions des étudiants américains en langues entre 2016 et 2021, avec un recul particulièrement marqué pour le français, en baisse de 23 %. Cette diminution a un effet mécanique : moins d’étudiants spécialisés signifie moins de candidats à l’enseignement. Les résultats d’une étude plus récente couvrant la période 2021-2026 devraient être publiés prochainement.

À cette réalité s’ajoute une difficulté structurelle. Selon Xavier Moquet, attaché de coopération éducative à l'Ambassade de France à Washington, « il n’y a pas de données centralisées ». Les États-Unis ne disposent pas d’une base nationale permettant d’évaluer précisément les besoins par région. Chaque État définit ses propres règles de certification pour les enseignants, créant un système fragmenté et souvent décourageant pour les enseignants francophones formés à l’étranger.

 

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La pénurie a accéléré les départs de professeurs de l'ensemble du système éducatif, y compris les professeurs de français. © Agnès Chareton

 

La pénurie a également été aggravée par la pandémie, qui a accéléré les départs de la profession dans l’ensemble du système éducatif, selon des données du National Center for Education Statistics (NCES). Dans les programmes bilingues et d’immersion, la demande des familles continue pourtant de croître, tandis que les districts scolaires peinent à recruter des enseignants qualifiés pour assurer la continuité des parcours.

 

Un labyrinthe administratif pour les enseignants formés en France

 

Pour les enseignants formés en France, l’accès au système américain reste complexe. Un Master FLE (français langue étrangère) obtenu en France ne permet pas d’enseigner automatiquement aux États-Unis. En Californie, par exemple, les candidats doivent s’engager dans un processus long et coûteux, mêlant conversions de diplômes, examens, stages et validations successives. Une complexité qui décourage de nombreux candidats potentiels et freine le recrutement.

 

« French for All » : une stratégie globale pour renforcer l’enseignement du français

 

Face à cette pénurie croissante, la France a lancé en décembre 2022 l’initiative « French for All », annoncée par le président Emmanuel Macron lors de son déplacement à La Nouvelle-Orléans. Ce programme vise à renforcer durablement l’enseignement du français dans le système éducatif américain. Coordonné par l’Ambassade de France à Washington, « French for All » regroupe plusieurs dispositifs destinés à élargir le vivier d’enseignants, soutenir les écoles bilingues et renforcer l’attractivité du français.

Selon Julien Buresi, chargé de programmes éducatifs à l’Ambassade de France à Washington, cette stratégie répond à un cercle vicieux mis en évidence par l’American Association of Teachers of French (AATF), principale association d’enseignants de français aux États-Unis : la baisse des inscriptions universitaires entraîne la fermeture de programmes de formation, ce qui réduit encore le nombre d’enseignants disponibles pour les écoles...

 

Former davantage d’enseignants : TAPIF to Teacher et French Teaching Fast-Track

 

Plusieurs programmes ont été créés pour répondre à ce défi. Le dispositif « TAPIF to Teacher » s’adresse aux participants du programme TAPIF (Teaching Assistant Program in France), qui permet chaque année à des assistants de langue américains d’enseigner l’anglais dans des écoles françaises. Ce parcours leur propose des diplômes universitaires en partenariat avec les universités Paris Nanterre et Bordeaux Montaigne, avec des crédits transférables vers des universités américaines. Certains participants peuvent ainsi raccourcir leur cursus et réduire le coût de leur formation.

Le programme « French Teaching Fast-Track » cible quant à lui les francophones déjà installés aux États-Unis et souhaitant se reconvertir dans l’enseignement. Accompagnés pendant un an par des enseignants expérimentés de l’AATF, ils sont guidés dans les démarches de certification propres à chaque État et orientés vers des opportunités d’emploi. L’objectif affiché est d’accompagner 150 nouveaux enseignants par an.

 

Soutenir les écoles et sécuriser les parcours

 

« French for All » ne se limite pas à la formation. Le programme soutient également directement les écoles bilingues et les programmes K-12. Le programme Jules Verne permet notamment le détachement temporaire d’enseignants titulaires français dans les écoles publiques américaines. Des assistants de langue, des ressources pédagogiques et des projets culturels viennent compléter ce dispositif.

Le French Heritage Language Program  est une initiative des services culturels de l’Ambassade de France aux États-Unis destinée aux élèves issus de familles francophones ou ayant un lien avec la langue française. Le programme vise à maintenir et développer leur maîtrise du français tout en valorisant leur héritage culturel francophone. Mis en place dans plusieurs villes américaines en partenariat avec des écoles et des enseignants formés à cette pédagogie spécifique, il propose des cours et des projets culturels .

Enfin, l’initiative comprend un important volet culturel et pédagogique, avec des programmes comme Ciné School ou Albertine Cinémathèque, qui facilitent l’accès à des œuvres cinématographiques françaises accompagnées de dossiers pédagogiques.

 

UCLA et la formation des enseignants bilingues

 

À Los Angeles, l’université UCLA joue un rôle stratégique avec son programme de Bilingual Authorization, une certification permettant d’enseigner dans des programmes bilingues. « Ce programme a été lancé lorsque les écoles d’immersion française ont commencé à se développer », explique Laurence Denié-Higney, professeure de français à UCLA. Approchée par le Consulat de France de Los Angeles, l’université a capitalisé sur son expérience existante dans les programmes bilingues espagnol et mandarin pour structurer cette formation.

Le programme, développé pendant la période du Covid, dure six semaines et adopte un format hybride : une partie du travail se fait en ligne de manière autonome, complété par des sessions intensives en direct avec mise en pratique auprès d’enfants. Il est reconnu par l’État de Californie et permet d’obtenir l’accréditation complète.

Pourtant, malgré un coût jugé raisonnable, environ 2 000 dollars, et un fort soutien institutionnel, le recrutement reste faible : en moyenne trois étudiants par cohorte pour un objectif de dix. Un paradoxe révélateur des freins persistants à l’entrée dans la profession.

 

L’Utah fait figure de modèle

 

Selon Blake Ramsey, expert technique international pour le développement de l’enseignement bilingue francophone aux États-Unis chez Expertise France, « les réalités varient fortement selon les États. » Il donne les exemples de l’Etat de New York et de l’Utah. À New York, les enseignants sont souvent contraints de traduire de grandes quantités de documents pour les adapter aux curricula locaux. Les exigences imposées sont parfois déconnectées du terrain, conduisant à un sentiment d’injustice, à des burnouts et à des démissions.

À l’inverse, l’Utah fait figure de modèle. L’État a mis en place une organisation centralisée des programmes d’immersion : une équipe dédiée conçoit le curriculum et les administrateurs sont formés aux spécificités de l’immersion linguistique. L’International Guest Teacher License permet également à des enseignants formés à l’étranger d’obtenir plus facilement une licence d’enseignement dans les écoles publiques. Résultat : « aucun poste de professeur de français n’y est actuellement vacant », selon Blake Ramsey. 

 

Une crise, mais aussi une opportunité

 

La pénurie de professeurs de français aux États-Unis dépasse la seule question des ressources humaines. Elle menace la pérennité des programmes bilingues et fragilise la vitalité culturelle du français. Mais elle ouvre aussi une opportunité : repenser les parcours de formation, renforcer les passerelles franco-américaines et moderniser l’enseignement du français pour l’adapter aux réalités du XXIᵉ siècle.

Comme le résume Blake Ramsey, « la clé réside dans l’alignement de tous les acteurs sur les besoins réels de l’immersion ». Le défi est immense, mais les initiatives en cours montrent qu’une dynamique de fond est bel et bien engagée.

 

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