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Que reste-t-il de Jakarta du 18ème siècle ? (1/2)

Par Brigitte Crosnier Bernard | Publié le 18/02/2020 à 22:30 | Mis à jour le 19/02/2020 à 07:20
Photo : Place Fatahillah-Batavia @J.Rach
Johannes Rat dessin Batavia Indonesie

Des voyageurs, des explorateurs, des écrivains comme Louis-Antoine de Bougainville, Jean Baptiste Tavernier, François Valentijn ont décrit avec une grande précision Batavia (aujourd’hui Jakarta), ses rues, ses bâtiments, son faste, sa vie, ses habitants. D’autres, pour notre plus grand plaisir,  l’ont dessinée comme Jan Brandes, Johannes Wolfgang Heydt …. et Johannes Rach. Si bien que nous pouvons imaginer facilement ce qu’était Jakarta à l’époque où elle était surnommée la Perle de l’Orient. Johannes Rach nous a légué quelques 270 dessins. La Bibliothèque Nationale d’Indonésie possède la collection la plus importante de Johannes Rach et de ses élèves soit 202 dessins. De plus petites collections se trouvent en Europe, entre autres au Rijksmuseum d’Amsterdam et l’Atlas van Stolk museum à Rotterdam. Ces œuvres sont une source précieuse de connaissances historiques en matière d'architecture et de culture.

 

Johannes Rach, un artiste-peintre recruté comme artilleur par la VOC

Johannes Rach, né en 1720 à Copenhague, artiste-peintre, dessine en particulier des dessins de topographies mais aussi des perspectives et peintures de vie pour le compte de différents pays. Après la Russie, la Suède et les Pays-Bas, où il se marie et aura une fille, il part finalement, seul, pour l’Asie en 1762 en s’engageant pour la VOC (Compagnie néerlandaise des Indes orientales) en tant qu’artilleur, un parmi ces 100 000 Européens partant à l’époque pour faire fortune en Asie du Sud-Est.


À Batavia, Johannes Rach fait carrière en tant que militaire. Parallèlement, il poursuit sa carrière d’artiste en honorant des commandes soit de mécènes qui souhaitent des scènes de rue, des représentations de la ville et de la campagne, soit de l’élite locale qui lui commande des dessins de « leurs magnifiques demeures de campagne ». Pour faire face à son succès commercial, Johannes Rach crée un atelier et recrute des assistants qui réalisent des dessins dans son style.

Ainsi Batavia, ses environs, Buitenzorg (Bogor), les villes côtières du nord de Java pour l’Indonésie, des villes du Sri Lanka et d’autres colonies de la VOC en Asie sont représentées telles qu'elles sont dans la seconde moitié du 18ème siècle. 

Johannes Rach meurt le 4 août 1783 à Batavia dans sa très belle maison Roea Malakka (Roa Malaca), laissant un héritage considérable à sa femme et sa fille, restées à Amsterdam. Il est enterré au cimetière de l'église néerlandaise qui à l’époque se trouve sur la place Taman Fatahillah. À la fin du 18ème siècle, une grande partie de sa collection de dessins revient à la Société des Arts et des Sciences de Batavia, dont est membre Johannes Rach. Plusieurs expositions lui sont consacrées, dont la dernière à Jakarta en 2002, qui fait suite à une collaboration de restauration et de mise en valeur de ce patrimoine commun entre la Bibliothèque Nationale d'Indonésie à Jakarta et le Rijksmuseum d'Amsterdam. Des livres ont été publiés à chaque occasion.

 

Des lavis d’une grande finesse qui en disent long sur Batavia et ses habitants

Bien que peintre, il semble que Johannes Rach n’ait fait à Batavia que des lavis, sur du papier de qualité, importé de Hollande, avec un pinceau, de l’encre de Chine et de l’eau. Il a un don pour le rendu architectural aux heures de luminosité intense au petit matin. Il dessine directement, sans esquisse préliminaire et utilise des lignes auxiliaires pour construire la perspective. Véritable commercial, Johannes Rach use de sa position de notable pour vendre de grandes quantités de ses dessins. Au regard des nombreuses copies d’une même vue, on peut penser qu'il a vraisemblablement organisé une sorte de production standard. Chaque vue est ensuite adaptée, avec des décorations ou des couleurs, selon les souhaits de la personne qui a passé commande. Une touche d’humour apparaît souvent dans ses dessins ; des situations caricaturales, comme un soldat qui urine ou un marin qui vomit, considéré comme drôle à cette époque !

Ses dessins sont d’une grande précision et d’un grand réalisme. Les moindres détails sont travaillés et apparaissent avec clarté jusque dans les plis des vêtements ou les bâtiments. Ainsi, ils seront utilisés pour la restauration de la maison des archives de Jakarta. Cette finesse nous permet aujourd’hui de comparer des lieux, des édifices et leur évolution au cours des siècles comme par exemple la façade du musée d’histoire, place Fatahillah.

Militaire de carrière, les dessins de Johannes Rach nous renseignent sur les soldats et les officiers, leurs uniformes européens « non-adaptés » au climat, mais aussi leurs activités militaires, leur armement, les forteresses de Batavia et des environs, les casernes, nous donnant ainsi une photographie des moyens de défense jugés nécessaires à la fin du 18ème.

L’intérêt du travail de Johannes Rach est qu’il ne s’est pas limité à montrer les Occidentaux et les signes de leur présence comme les bateaux et bâtiments coloniaux, il dévoile aussi l’environnement dans lequel ils vivent : les rues de Batavia, ses canaux, ses quartiers, son port, la vie quotidienne, les livraisons faites par des embarcations asiatiques sur les rivières ou le long des côtes javanaises, des marchands arabes sur les quais de la rivière Ciliwung et des fermiers javanais apportant leur production au marché, une mosquée, des églises, un temple chinois, un bavardage d’imams au soleil couchant,… un véritable trésor d’informations sur cette époque aujourd'hui révolue : à la place des petits marchés se dressent désormais des gratte-ciels,  la charrette solitaire est remplacée par des embouteillages de motos et voitures. Et pourtant, les rues et canaux même si quelque peu modifiés existent toujours, le commerce des marchands ambulants de rue ressemblent à ceux d’autrefois, l’élite de Jakarta emploie toujours beaucoup de domestiques et les Occidentaux sont toujours attirés par la main d’œuvre bon marché et le potentiel économique. 

Vous pourrez découvrir les dessins de Johannes Rach dans notre article partie 2 qui sera publié demain.

 

 

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Brigitte Crosnier Bernard

Brigitte Crosnier Bernard

Apres avoir vécu 9 ans en Malaisie et Indonésie où je m'occupais de l'association Indonesian Heritage Society. Je suis de retour à Paris mais continue de faire partager ma passion pour l'archipel indonésien
1 Commentaire (s)Réagir
Commentaire avatar

Lucie mer 19/02/2020 - 07:53

Passionnant. On attend la suite avec impatience

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