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Pourquoi Singapour détruit des gratte-ciels vieux de seulement 30 ou 40 ans ?

À Singapour, les gratte-ciels sont parmi les plus jeunes au monde... et pourtant certains sont déjà détruits. Entre pression foncière, urbanisme vertical, redéveloppement immobilier et objectifs environnementaux, la cité-État renouvelle son skyline à un rythme unique.

A Singapour les gratte-ciels ne font pas long feu.A Singapour les gratte-ciels ne font pas long feu.
Le centre de Singapour (© Straits Times)
Écrit par Jean-Michel Bardin
Publié le 14 novembre 2024, mis à jour le 11 août 2026

 

plus de 15.000 logements HDB ont été construits en moyenne ces dernières années

 

Pourquoi le paysage urbain de Singapour évolue en permanence

Si vous demandez à des Singapouriens quel est l’oiseau national de Singapour, ils vous répondront en souriant « la grue », faisant référence à la fièvre de construction qui caractérise ce pays et que seule la pandémie a pu maîtriser un temps. Si vous quittez Singapour plusieurs années, vous risquez de ne plus reconnaître certains quartiers à votre retour, tant de nouveaux bâtiments sont apparus entre-temps.

La démographie est une des raisons de cette évolution. La population de Singapour s'accroît régulièrement. Elle a dépassé les 6 millions en juin 2024, soit une multiplication par 6 depuis 1950. Même si le taux de croissance s’est ralenti, il a encore été de l’ordre de 9% en moyenne ces dix dernières années, soit environ 50.000 habitants de plus chaque année. Pour les accommoder, plus de 15.000 logements HDB ont été construits en moyenne ces dernières années, principalement dans les quartiers périphériques.

 

 

La grue est l'oiseau national de Singapour.
La grue, l’oiseau national de Singapour (© Erectgroup)

 

Mais la croissance démographique n’est pas le seul moteur de la construction. Il y a aussi le renouvellement de bâtiments anciens. Comme vous l’avez remarqué, il y a peu de bâtiments en déshérence à Singapour, sinon quelques propriétés privées, comme le palais Woodneuk, situé sur une immense propriété près du Jardin botanique et appartenant au sultan de Johore. En effet compte tenu du prix des terrains et de l’immobilier, les bâtiments délabrés représentent un manque à gagner important. Il est alors plus intéressant de démolir le bâtiment existant et d’en construire un nouveau, plus moderne et surtout présentant une superficie supérieure, pour maximiser son rapport. Pour la même raison, vous ne verrez pas beaucoup de terrains vagues à Singapour.

 

La hauteur des bâtiments de Singapour a augmenté avec le temps. 

 

 

Il y a peu de bâtiments en ruine à Singapour.
Le palais Woodneuk (©Flickr)

 

Pourquoi Singapour construit toujours plus de gratte-ciels

Singapour est à la fois un des pays le plus denses du monde (avec plus de 8000 habitants au km2, il est troisième derrière Macao et Monaco) et une des villes avec la plus grande proportion d’espaces verts (avec 47% de sa superficie consacré aux espaces verts, il est aussi troisième derrière Oslo et Vienne). Ce paradoxe est rendu possible par une politique délibérée de construire l’essentiel des logements et des bureaux à la verticale. La hauteur des bâtiments a augmenté avec le temps. 

 

Il est vrai que la présence de pas moins de 7 aéroports civils ou militaires sur cette petite ile a conduit à limiter la hauteur des bâtiments

 

Dans les années 50, le plus haut bâtiment était le Cathay Building, aujourd’hui disparu (excepté sa façade classée monument historique), qui faisait 70 m et comptait 17 étages. Dans les années 70, c’était la Mandarin Singapore Tower (aujourd’hui l’hôtel Hilton Singapore Orchard), qui fait 152m et compte 40 étages. Depuis 2016, c’est la Guoco Tower, située à Tanjong Pagar, qui fait 290 m et compte 64 étages. Les HDB ont aussi grandi, passant de pavillons de 2 étages à des géants de 50 étages. 

Mais Singapour n’a jamais fait, comme d’autres pays, de la hauteur de ses bâtiments un sujet d’orgueil national, même si le Cathay Building a été un temps le plus haut bâtiment de l’Asie du Sud-Est. Il est vrai que la présence de pas moins de 7 aéroports civils ou militaires sur cette petite ile a conduit à limiter la hauteur des bâtiments à 280 m (Guoco Tower a bénéficié d’une exemption). Cependant, une centaine de bâtiments y dépassent les 150m.

 

Ces dernières années, les plus anciens HDB ont été démolis pour être reconstruits

 

 

A Singapour, les bâtiments ont grandi avec le temps.

 

 

Pourquoi Singapour démolit et reconstruit ses immeubles

Le territoire de Singapour est partitionné en zones bien définies correspondant à leurs usages : commercial, industriel, résidentiel, … Le résidentiel lui-même est divisé en immeubles (HDB et condominiums) et maisons (depuis la shop house à jusqu’aux luxueux bungalows entourés de parcs luxuriants). 

Ces dernières années, les plus anciens HDB ont été démolis pour être reconstruits, soit parce qu’ils ne comportaient que quelques étages, et offraient donc une surface habitable limitée par rapport à la surface du terrain occupé, soit parce qu’ils comportaient des éléments d’infrastructure obsolètes ne respectant plus les normes actuelles et qu’il aurait été trop coûteux de remplacer. Ces « redéveloppements » sont facilités par une caractéristique fondamentale du paysage immobilier de Singapour : 90% des terrains appartiennent à l’état et l’essentiel des appartements sont situés sur des terrains mis à disposition dans le cadre de baux emphytéotiques et revenant automatiquement à l’état après une période donnée (typiquement 99 ans). 

 

La photo du jour : les immeubles végétalisés, preuve de la vision verte de Singapour

 

Dans le cas des condos, ou plus généralement des immeubles collectifs privés, la dynamique est différente, même si la plupart d’entre eux sont aussi soumis à des baux emphytéotiques. Ce sont soit les « propriétaires », qui, voyant que le prix des terrains environnants prend de la valeur, décident de mettre en vente la propriété pour réaliser des gains financiers, soit un promoteur, intéressé par le terrain, qui les démarchent. Le processus, appelé « en bloc » et fortement réglementé, est assez lourd. Il peut avorter, soit que le quota de propriétaires désireux de vendre (80 à 90% de parts du condo selon son âge) ne soit pas atteint, soit que le prix offert par les acheteurs potentiels ne réponde pas à l’attente des propriétaires. Cependant sur les 4 dernières années, on compte une quarantaine de ventes « en bloc » réussies.

 

L’AXA Tower construite en 1986 a été démolie en 2023 pour faire place à un nouvel immeuble, « the Skywaters ». 

Les grands bâtiments n’échappent pas à cette course de redéveloppement. Une dizaine d’entre eux ont été détruits ces dernières années pour faire place à de nouveaux immeubles a priori rentables. Certains avaient pourtant encore bonne mine, comme l’AXA Tower construite en 1986 pour abriter le Ministère des Finances (l’immeuble s’appelait alors « The Treasury »). Il a été démoli en 2023 pour faire place à une nouvelle tour « the Skywaters ». C’est jusqu’à présent le plus haute architecture démolie volontairement dans le monde. Son remplaçant sera beaucoup plus haut (305 m au lieu de 235m, la fermeture planifiée de l’aéroport de Paya Lebar permettant de rehausser la hauteur maximum des immeubles en centre-ville) et surtout 50% plus spacieux (149.000 m2 au lieu de 96.000 m2). Il accueillera des commerces, des bureaux, un hôtel, et des appartements de luxe.

 

 

L'AXA Tower est à ce jour le plus haut immeuble détruit volontairement dans le monde.
L’AXA Tower (©KFmap)

 

Une autre démolition qui a défrayé la chronique il y a quelques années est celle de Pearl Bank... Pourquoi ? 

 

Une autre démolition qui a défrayé la chronique il y a quelques années est celle de Pearl Bank. Lors de son achèvement en 1976, c’était le plus haut et le plus dense immeuble résidentiel de Singapour. Situé en bordure de Chinatown et de style brutaliste, il avait une forme originale de fer à cheval avec un cœur évidé. Après plusieurs tentatives avortées de vente « en bloc » qui se sont étalées sur plus de dix ans, le bâtiment a été finalement vendu à un promoteur en 2018 et démoli en 2020. A cette époque, beaucoup ont réclamé que cet immeuble soit préservé, comme témoin d’une époque architecturale de Singapour, en vain. L'archictecture qui le remplacera, « One Pearl Bank », en conservera au moins la forme générale. Il aura une superficie intérieure à peine supérieure (57.000 m2 au lieu de 55.000 m2), mais sera sensiblement plus haut (178 m au lieu de 113 m) et contiendra presque trois fois plus d’appartements (774 au lieu de 280). 

 

Singapour, de la « cité-jardin » à la « cité dans la nature »

 

Remarquons que la taille des appartements diminue avec le temps. Les pièces dans les nouveaux condos ou HDB sont sensiblement plus petites que dans les anciens. Il n’y a pas de petits profits pour les investisseurs !

 

 

 

La demolition de Pearl Bank a heurté les défenseurs du patrimoine.
De l’ancien au nouveau Pearl Bank (© Caroussel)

 

 

Quel impact environnemental pour la démolition des gratte-ciels à Singapour ?

Alors que Singapour s’est engagé à la neutralité carbone à l’horizon 2050, on peut s’interroger sur les conséquences environnementales de ce remplacement accéléré des immeubles. 

 

 

La réponse n’est pas évidente, car, si la démolition et la reconstruction d’un immeuble cause à l’évidence des émissions carbone, celles-ci peuvent être plus ou moins compensées par le gain en empreinte carbone dû à l’emploi de nouvelles technologies plus performantes dans le nouvel immeuble. La Building and Construction Authority (BCA), qui régit le domaine de la construction à Singapour, a d’ailleurs développé un outil permettant d’estimer l’impact environnemental d’un nouvel immeuble.

 

 

 

À Singapour, un gratte-ciel n'est pas conçu pour traverser les siècles, mais pour répondre aux besoins d'une ville en perpétuelle transformation...

 

La modernisation du Republic Plaza a evite de le détruire.
Le Republic Plaza avant/après (© Hi Life)

 

Par ailleurs, certaines modalités de redéveloppement peuvent être moins nocives pour l’environnement. Par exemple, dans le cas du redéveloppement de l’immeuble CPF en 2017 (aujourd’hui CapitaSky), la conservation des fondations a permis d’économiser 37% d’émission carbone. Mieux encore, lorsque le but est simplement de moderniser un bâtiment devenu vieillot, mais dont la structure reste saine, un réaménagement peut suffire sans avoir à démolir et reconstruire, solution qui a été retenue pour le Republic Plaza en 2018.

À Singapour, un gratte-ciel n'est pas conçu pour traverser les siècles, mais pour répondre aux besoins d'une ville en perpétuelle transformation. Dans une cité-État où le foncier est rare et où chaque mètre carré compte, la démolition n'est pas perçue comme un échec, mais comme une étape du cycle urbain. Ce modèle, unique au monde, interroge toutefois sur l'équilibre entre performance économique, préservation du patrimoine architectural et transition environnementale.

 

Il était une fois le Housing Development Board à Singapour...

 

 

 


FAQ

Pourquoi Singapour démolit-elle ses gratte-ciels ?

La démolition des gratte-ciels à Singapour répond principalement à des enjeux de rentabilité foncière, de densification urbaine et de modernisation. Les nouveaux immeubles offrent davantage de surface, des performances énergétiques améliorées et des usages mixtes (bureaux, commerces, logements ou hôtels).


Pourquoi les immeubles de Singapour sont-ils remplacés aussi rapidement ?

Contrairement à de nombreux pays, Singapour renouvelle régulièrement son parc immobilier. Certains bâtiments sont remplacés après seulement 30 à 50 ans afin d'optimiser l'utilisation d'un foncier très limité et de répondre aux nouveaux besoins de la ville.


Pourquoi y a-t-il autant de gratte-ciels à Singapour ?

Avec un territoire réduit et une population dépassant les 6 millions d'habitants, Singapour privilégie la construction en hauteur. Cette stratégie permet de préserver de vastes espaces verts tout en accueillant logements, bureaux et commerces.


Les HDB de Singapour sont-ils eux aussi démolis ?

Oui. Les anciens immeubles HDB peuvent être démolis puis reconstruits lorsqu'ils ne répondent plus aux besoins actuels ou lorsque leur faible hauteur limite le potentiel du terrain. Certains bénéficient également de programmes de rénovation plutôt que d'une démolition complète.


Pourquoi les terrains appartiennent-ils majoritairement à l'État à Singapour ?

Environ 90 % des terrains appartiennent à l'État. La majorité des logements est construite sur des baux de 99 ans, ce qui permet aux autorités de planifier le redéveloppement urbain et de réorganiser les quartiers au fil des décennies.


Combien de gratte-ciels ont été démolis à Singapour ?

À ce jour, une dizaine de gratte-ciels de plus de 100 mètres ont été volontairement démolis à Singapour. La cité-État se classe juste derrière New York pour ce type d'opérations.


Quel est le plus haut gratte-ciel démoli à Singapour ?

L'AXA Tower, construite en 1986, est devenue en 2023 le plus haut gratte-ciel volontairement démoli au monde. Elle laisse place à Skywaters, une tour plus haute et offrant environ 50 % de surface supplémentaire.


Pourquoi Singapour construit-elle autant de nouveaux logements ?

La croissance démographique, le renouvellement du parc immobilier et la rareté du foncier poussent Singapour à construire chaque année des milliers de nouveaux logements, notamment des HDB dans les nouveaux quartiers.


Démolir un immeuble est-il compatible avec les objectifs climatiques de Singapour ?

La démolition génère des émissions de carbone, mais les autorités cherchent à limiter cet impact grâce à des bâtiments plus performants, au réemploi de certaines structures et à des outils d'évaluation environnementale développés par la Building and Construction Authority (BCA).


Singapour est-elle une ville verte malgré ses nombreux gratte-ciels ?

Oui. Malgré une forte densité urbaine, près de la moitié du territoire est consacrée aux espaces verts. Singapour mise sur la construction verticale pour préserver la nature tout en accueillant une population croissante.``


 

 

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