Directrice de recherche au CNRS et doyenne du Collège universitaire de Sciences Po depuis 2023, Jeanne Lazarus représente une institution qui forme chaque année des milliers d'étudiants sur ses sept campus. À l'occasion d'un récent déplacement en Chine, elle est allée à la rencontre de lycéens, de partenaires institutionnels, et d'anciens élèves. L'occasion de faire le point sur les liens entre Sciences Po et le monde chinois, sur l'évolution des cursus et sur ce qui fait la spécificité d'un bachelor résolument tourné vers l’international. Entretien.


Nous recevons beaucoup de candidatures de Chine
Vous venez d'achever une mission en Chine. Quels étaient les objectifs de cette visite et quelles en ont été les principales étapes ?
J’ai commencé ma visite par Hong Kong, où se tenait une grande conférence universitaire organisée par l’APAIE (Asia-Pacific Association for International Education, ndlr). Cela a été un prétexte pour venir et, avec mes collègues, j'en ai profité pour faire des rencontres dans les Lycées de la région.
L'objectif principal était pour moi de mieux comprendre le fonctionnement du système secondaire chinois. Nous recevons beaucoup de candidatures de Chine, et il est essentiel de savoir comment ces étudiants sont formés, quelles sont leurs aspirations. Concrètement, j'ai fait des rencontres dans des Lycées pour promouvoir Sciences Po, et j'ai également échangé avec des partenaires institutionnels, comme Campus France, pour mieux comprendre notre implantation ici. Sciences Po a une présence très ancienne et reconnue en Chine, et j'ai pu l'éprouver sur place.
Quels échanges avez-vous eus et comment percevez-vous l’intérêt des Lycéens que vous avez rencontrés pour la France et Sciences Po ?
Évidemment, les personnes qui sont venues aux présentations que j'ai pu faire étaient motivées. J'ai rencontré des lycéens, des parents et des conseillers d'orientation. Leur intérêt pour nos diplômes était très fort, en particulier pour nos doubles diplômes internationaux. La France comme pays universitaire les intéresse. Ce qui m'a frappée, c'est le niveau de français de certains lycéens : c'était vraiment incroyable pour leur âge, sans avoir vécu en France. Cela m'a ouvert une perspective : dans notre stratégie internationale, l’anglais est dominant – Sciences Po a été pionnière sur ce point qui nous a permis d’accueillir plusieurs générations d’étudiants. Mais voir ces élèves francophones, qui travaillent avec un sérieux impressionnant pour atteindre leurs objectifs, me fait réfléchir à comment faire une place encore plus grande à cette francophonie dans notre recrutement.
La singularité de Sciences Po est triple
Pour nos lecteurs qui ne connaîtraient pas bien Sciences Po, pouvez-vous nous expliquer ce qu'est le Collège universitaire et ce qui fait sa singularité ?
Le Collège universitaire, c'est trois ans juste après le bac. C'est un premier cycle avec deux ans sur un de nos sept campus et une troisième année à l'étranger, soit dans une université, soit une année mixte université-stage. On ne peut candidater au Collège universitaire uniquement l'année où on passe son bac ou l'équivalent.
Ensuite, quand on a un diplôme de bachelor, il y a des étudiants qui choisissent de rentrer sur le marché du travail, en particulier quand ils ont fait des doubles diplômes – donc en quatre ans. Il y a ensuite la possibilité d'entrer en Master à Sciences Po, avec une place garantie, sauf pour quelques Masters sélectifs. C'est ce que choisissent plus de 90% des diplômés du Bachelor. Le diplôme de Bachelor est reconnu : il est aussi possible de candidater dans n’importe quel Master en France ou à l’international.
Notre singularité repose sur trois piliers. Premièrement, l'interdisciplinarité : toutes les matières enseignées sont à égalité. Deuxièmement, l'internationalisation. Troisièmement, l'engagement civique, avec un parcours que tous les étudiants doivent suivre.
A ce package-là – qui a été beaucoup imité - s'ajoutent une exigence académique très forte, tant au recrutement que dans la formation, et notre organisation en campus avec des spécialités régionales. C'est unique : les étudiants peuvent se spécialiser dès le premier cycle en allant suivre les cours des meilleurs spécialistes de ces zones, créant ainsi de véritables écosystèmes d'apprentissage.
Un intérêt de la part des Chinois
Le Collège est connu pour sa dimension internationale. Quelle place le monde chinois occupe-t-il dans ce dispositif ?
Le monde chinois est au cœur du programme du campus du Havre, dédié à l'Asie et au Pacifique, où les étudiants apprennent le mandarin et suivent des enseignements avec nos meilleurs spécialistes. Bien sûr, l’Asie-Pacifique, c’est vaste : les histoires, les cultures sont tellement riches qu'il faut faire des choix. Mais les enseignants et chercheurs spécialistes de la Chine qui interviennent sur ce campus sont les meilleurs de Sciences Po et d'ailleurs. Mais attention, ce n’est pas parce qu’on est originaire d’une zone qu’on souhaite forcément l’étudier. Il y a autant d'étudiants asiatiques au Havre que sur nos autres campus, comme Reims ou Menton pour des programmes en anglais ou même Poitiers pour des étudiants qui parlent très bien français.
L’autre place du monde chinois, ce sont nos étudiants qui partent en troisième année ou en échange en Master. On observe un attrait croissant des étudiants français pour la Chine qui connaît un niveau inédit d’attractivité. L'année prochaine, le nombre d'étudiants de troisième année qui vont aller en Chine, Hong Kong et Taïwan à pratiquement doublé.
Lors de mon séjour, j'ai senti que cet intérêt était partagé par les étudiants et les lycéens chinois. On a vraiment l'impression de vivre une période d'harmonie entre Sciences Po et la Chine, avec une envie réciproque de développer les choses. La visite récente de notre directeur, Luis Vassy, qui a rencontré des partenaires, est d'ailleurs un signal fort de cet intérêt.
Une communauté d'anciens et d'élèves très active
Vous avez rencontré des anciens élèves. Quel rôle joue cette communauté ?
Oui, j'ai eu la chance de dîner avec quelques alumni. C'est une communauté composée à la fois de Chinois qui ont fait leurs études à Sciences Po et de Français ou d’autres ressortissants qui sont en poste en Chine. Cela représente plusieurs centaines de personnes très actives.
Leur rôle est multiple : il y a un attachement affectif à l'école, un réseau professionnel précieux pour les jeunes diplômés, et aussi un rôle d'accueil et d'aide à l'acclimatation pour ceux qui arrivent en Chine. C'est une véritable force.
Pour finir, vous êtes sociologue de l'économie. En quoi votre regard de chercheuse influence-t-il votre manière de concevoir l'enseignement et la gouvernance du Collège ?
D'abord, je tiens à dire que je me définis avant tout comme une enseignante-chercheuse. C'est essentiel pour moi de continuer à enseigner, à publier et à encadrer des doctorants pour ne pas être totalement absorbée par l'administratif. Lors de ma dernière visite à Pékin on m’a d’ailleurs demandé de faire une présentation de mes recherches sur l’argent plutôt que de Sciences Po.
Être sociologue, c'est avoir des outils. Quand un problème survient, la sociologie des organisations m'apprend à ne pas chercher du côté des personnes ou des "mauvais caractères", mais à regarder comment les choses sont structurées, comment le pouvoir de décision est réparti. C'est une force pour désamorcer les tensions.
Ensuite, cela me donne l'occasion d'écouter les gens, de considérer leur point de vue et de m'intéresser à leur travail. Avec une équipe de 80 à 100 personnes, le fait de reconnaître le soin qu'ils mettent dans ce qu'ils font crée une relation de confiance. Cela permet de comprendre les conséquences des changements sur leur travail. C’est un moyen de faire avancer les choses.
Enfin, la recherche m'a appris la patience et l'importance de la maturation. Je prends le temps de bien comprendre un sujet avant de prendre une décision, pour être sûre qu'elle est bonne. C'est une autre conception du management, moins "providentielle" et plus collaborative. Souvent ce qui fait que les gens ont des idées géniales, c’est qu’ils viennent d’ailleurs. Et pour ça, voyager, sortir de son cadre, comme je viens de le faire en Chine, c'est vital. Cela permet de prendre du recul, de retrouver un regard neuf sur ses propres sujets. Ce séjour a ravivé en moi des souvenirs de jeunesse, quand j'apprenais le chinois au lycée.







