Édition internationale

1000 milliards de yuans : le prix du sommeil

À Hainan, la 6e Exposition internationale des produits de consommation a consacré le sommeil comme nouvel objet de consommation high-tech. Avec les matelas connectés et les oreillers intelligents, jamais les Chinois n'ont autant investi pour dormir… car jamais n’ont-ils aussi mal dormi.

istockphoto-2164069315-612x612-1istockphoto-2164069315-612x612-1
Écrit par Arthur Fournon
Publié le 23 avril 2026

Un marché qui explose pour répondre à une crise qui s'aggrave

L'industrie chinoise de la santé du sommeil a atteint 495,6 milliards de yuans en 2023, soit environ 69 milliards de dollars. Selon le dernier livre bleu du sommeil en Chine, ce marché devrait dépasser le seuil des mille milliards de yuans d'ici 2030. Une progression fulgurante qui témoigne de le la dégradation du sommeil de millions de Chinois.

La même étude révèle en effet que 65,9 % des Chinois déclarent encore avoir des problèmes de sommeil. Ce taux monte même à 71,95 % chez les trente-cinq à quarante-quatre ans. La durée moyenne de sommeil nocturne des classes moyennes n'est que de 6,85 heures, bien en dessous des sept à neuf heures recommandées par les spécialistes.

 

 La « smart sleep » comme nouvelle promesse technologique

Présente pour la sixième année consécutive à la CICPE de Hainan, une entreprise chinoise spécialisée dans les technologies du sommeil y a présenté des solutions sans médicaments. Celles-ci combinent thérapie comportementale, régulation des ondes cérébrales par intelligence artificielle et recherches sur le lien entre l'intestin et le cerveau. L'objectif affiché est clair : structurer un écosystème du sommeil à grande échelle, en écho à la stratégie nationale « Healthy China » laquelle promeut une approche axée sur la prévention.

Les géants de la tech ne sont pas en reste. Xiaomi, Huawei et iFlytek proposent désormais des montres connectées, des bagues de suivi et même des lunettes intelligentes capables de monitorer les cycles de sommeil. Tempur, leader du matelas premium, enregistre une croissance annuelle à deux chiffres et mise sur des « bases intelligentes » qui ajustent la position du dormeur en temps réel. La chambre à coucher devient un laboratoire de données.

 

La sieste, une institution menacée ?

La Chine a longtemps été le pays de la sieste. Inscrit dans la Constitution depuis 1949, l'article 43 garantit aux travailleurs le droit au repos pendant la journée. Dans les entreprises, des dortoirs sont parfois aménagés. Dans la rue, il n'est pas rare de croiser un ouvrier endormi sur son chantier ou un employé affalé sur son bureau avec un petit coussin. Même chez IKEA, les clients chinois n'hésitent pas à essayer les canapés et les lits… jusqu'à s'y endormir pour de bon.

Pourtant, cette tradition est mise à mal par les rythmes urbains contemporains. Selon une étude récente, 75 % des Chinois font encore une sieste d'environ vingt-six minutes pour recharger leurs batteries. Mais la pression au travail, les écrans et l'hyperconnexion grignotent peu à peu cet héritage. La sieste résiste, mais pour combien de temps encore ?

 

Des inégalités sociales du sommeil

Le livre bleu dresse un tableau contrasté de la société chinoise. Les travailleurs indépendants, souvent plus flexibles dans l'organisation de leur temps, déclarent la meilleure qualité de sommeil. À l'inverse, 45 % des cadres et cols blancs s'endorment après minuit et 70 % d'entre eux présentent des symptômes d'insomnie. Les femmes assumant des responsabilités maternelles dorment en moyenne vingt-sept minutes de moins par jour que les autres. Les groupes à revenus intermédiaires, eux, plafonnent à 6,85 heures de sommeil par nuit.

Les jeunes nés après l'an 2000 se couchent en moyenne à 0 h 33, selon une enquête publiée l'an dernier. L'addiction au smartphone, documentée par de nombreuses études, et ce que les chercheurs appellent la « pauvreté temporelle » liée aux rythmes de travail effrénés expliquent en grande partie ces chiffres. À l'opposé, les ouvriers et les travailleurs aux horaires plus libres déclarent une meilleure qualité de sommeil. Un paradoxe qui interroge directement l'organisation du travail en Chine.

 

La « sleep economy », miroir des angoisses contemporaines

Face à ces difficultés, les Chinois se tournent vers une offre pléthorique. Les produits d'environnement d'abord : matelas fermes, fidèles à la tradition locale, oreillers ergonomiques, humidificateurs et diffuseurs d'huiles essentielles. Les compléments alimentaires et les boissons au GABA ou à la mélatonine envahissent les rayons. Enfin, les services digitaux prolifèrent : applications de suivi, consultations en ligne et programmes de thérapie comportementale par intelligence artificielle.

Sur le réseau social Xiaohongshu (小红书 – « Petit livre rouge »), le hashtag « comment s'endormir rapidement » dépasse les cinquante mille publications. Sur le TikTok chinois, Douyin, le mot-clé « aide au sommeil » cumule plus de 44,6 milliards de vues. Les grandes enseignes de l'ameublement s’adaptent : les gens ne veulent plus seulement un lit mais un système propice à leur sommeil. A l’exposition de Hainan, elles misent sur tous les piliers du sommeil : confort, température, rangement, lumière, son et qualité de l'air. La liste est longue, et les innovations en faveur du sommeil, multisectorielles. Pour répondre à la demande, le marché s’organise.

En Chine, acheter du sommeil, c'est acheter du calme.

Commentaires

Votre email ne sera jamais publié sur le site.

Flash infos