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« Le jour où », une nouvelle de Lisa Blanc (deuxième partie)

Par Rédaction - New York | Publié le 18/05/2019 à 10:00 | Mis à jour le 18/05/2019 à 10:00
#WomenInCulture

Aujourd’hui, dans le cadre du mouvement #WomenInCulture, nous publions la deuxième et dernière partie de la nouvelle « Le jour où » écrite par Lisa Blanc.

 

Ses parents attendirent deux mois sans s'inquiéter de son silence. Leur fille n'avait pas l'habitude de téléphoner souvent, et ils s'en félicitaient. Le moment se révélait inévitablement gênant. La première fois qu'une messagerie vocale leur annonça que la ligne était hors service, ils décidèrent d'aller vérifier que tout allait bien. Ce n'était pas des parents très investis dans leur rôle, ni particulièrement aimants.


Cette enfant unique ne satisfaisait aucune de leurs attentes, et, depuis sa naissance, ne cadrait pas avec l’existence telle qu’ils la concevaient. Ils n'essayaient pas de la comprendre, se contentant de l’observer avec un ennui évident.
Très vite, ils prirent l'habitude de l'ignorer.
Le jour où elle quitta la maison, le couple en fut soulagé et maintint le contact par de brefs et désolants coups de téléphone.
Le fait de n'avoir aucune nouvelle depuis si longtemps, ne provoqua chez eux ni inquiétude, ni sursaut parental. Ils furent contrariés de devoir lui accorder une place plus importante, une bribe de leur temps si précieux.
Les parents arrivèrent en début d’après-midi devant son appartement, et sonnèrent en vain. Passablement exaspérés par la route qu'ils venaient de faire, l'envie de lui glisser un mot sous la porte et de rentrer chez eux leur traversa l'esprit. Mais il y avait quelque chose de plus fort que le désintérêt: Les convenances. Ils se devaient de paraître aux yeux de tous, des parents irréprochables; ceux qui suivent scrupuleusement un cahier des charges par crainte d'être blâmés. Ils n'aimaient pas leur fille, c’était un fait qui ne leur posait pas de problème, toutefois ils lui avaient fourni un toit, de quoi se vêtir et se nourrir. Aujourd'hui, l'usage voulait qu'ils fassent le nécessaire pour entrer en contact avec elle. Un hôtel siégeait en face de son immeuble, et ils s'y installèrent de mauvaise grâce.


La journée passa lentement. De la fenêtre, ils jetaient parfois un oeil distrait vers l'étage où se trouvait l'appartement, et continuaient à regarder la télévision en grignotant les biscuits du Mini-bar.
La nuit tomba et la mère fut la première à décréter que tout ceci était peine perdue. Après tout, ce n'était plus une enfant et ils n'avaient plus rien à lui fournir. Qu'elle ne veuille plus donner signe de vie se comprenait aisément et soulageait tout le monde. Elle s'arrêta et plissa les yeux vers la fenêtre de sa fille, où une ombre venait de passer.
Il y avait quelqu'un.
Pressés d'en finir et de retourner à leurs occupations, ils quittèrent l'hôtel et revinrent se poster devant la porte de l'appartement. Cette fois , ils frappèrent à la porte qui s'ouvrit sans effort.
L'odeur les prit à la gorge, et ils restèrent sur le palier sans pouvoir ni bouger ni articuler. Finalement le père tâtonna à la recherche de l'interrupteur mais rien ne se produisit. D'une voix mal assurée, les parents prononcèrent son prénom.
Ce simple fait aurait d'ordinaire suffi à les déstabiliser, car ils n'en avaient jamais pris l'habitude.


Son prénom, n’avait été pour eux qu’une formalité administrative nécessaire. Le son même que produisit son prénom dans leur bouche était singulier.
Mais à cet instant précis, dans cette obscurité puante, dans ce silence oppressant, ils eurent envie de le répéter encore et encore pour voir apparaître ce fruit malencontreux de leur union et ne plus ressentir ce sentiment de malaise.
Avec leurs portables, ils éclairèrent la pièce. Leur fille n'était pas là.
La mère ne put retenir un petit cri devant le spectacle du salon dévasté. Sur le sol, jonché d'ordures, se trouvait le portable. Les parents s'avancèrent en se couvrant le nez et la bouche, enjambant les détritus jusqu'au canapé.
Ils virent un vieux livre ouvert à la dernière page et une couverture tachée. La mère se laissa choir mollement, tandis que le père arpenta la pièce, balayant la pénombre avec son portable et marmonnant des phrases incompréhensibles.
Les yeux hébétés de la mère s'arrêtèrent sur le livre qu'elle éclaira. Elle le referma en fronçant le nez de dégoût, et s'en détourna. La colère commença à monter en elle. Finalement, cette enfant avait réussi à gâcher leur vie. Sans un bruit, sans une protestation, elle avait préparé ce moment, ce désastre, à leur intention. Les parents se regardèrent et comprirent qu'ils porteraient désormais le poids de l’humiliation et de la honte. Les gens sauraient et les jugeraient.
Ensemble, ils tournèrent les yeux vers la porte d'entrée et contemplèrent, épouvantés, la forme ramassée qui venait d'apparaître. Ils ne purent prononcer une parole, mais cette créature, ce monstre qui se tenait devant eux, était leur châtiment.


Les résidents de l'immeuble se bousculaient pour tenter d'apercevoir la scène.
Il y avait eu d'abord cette odeur nauséabonde, et puis les cris de la nuit dernière. Ils ne connaissaient pas la jeune femme qui logeait là. Apparemment, ils la croisaient depuis plus de cinq ans, et n'avaient aucune idée précise de son apparence. L'un des deux inspecteurs leur intima l'ordre de reculer d'un geste exaspéré de la main.


Les cadavres qui se trouvaient devant lui seraient difficiles à identifier, mais il sut très vite qu'aucun des deux n'était la locataire de cet appartement. Il allait falloir la retrouver rapidement. L’inspecteur soupira. Cette affaire risquait de prendre du temps. Son fils allait lui en vouloir; il était en âge de ressentir le manque. Non pas qu'il fut d'un naturel vindicatif, au contraire. Pour un enfant de douze ans, il était secret et silencieux. Mais dans ses yeux, parfois, l'homme percevait une triste interrogation. Il ne savait pas comment se comporter face à cet enfant, et se sentait coupable dès qu'il croisait son regard. Sa présence, telle un reproche muet, finissait par le rendre nerveux et agressif.
Il préférait l’éviter le plus possible en enchaînant les heures de travail.
Il s'approcha des corps, la mâchoire serrée. L'animal qui avait fait ça, n'avait pas cherché à se nourrir. Aucune partie ne semblait manquer. Il avait simplement massacré ces pauvres gens. Il faudrait attendre des analyses approfondies avant de pouvoir déterminer l'origine des empreintes. Les yeux de l’inspecteur se posèrent sur un livre laissé sur le canapé. Il le prit et le feuilleta machinalement. Un épais roman d'aventure, avec une couverture en cuir rouge. Cet homme n’appréciait que modérement la lecture, mis à part son journal du matin qu’il faisait défiler sur son smartphone. Son fils, en revanche, aurait pu lire ça sans problème. Avec son niveau en français, il en était largement capable. D'autant plus que le style ne présentait pas de difficultés majeures. Le garçon aimait les livres, et de cette manière, il n’aurait pas à se fendre d’une conversation en tête à tête avec lui.


L’inspecteur regarda par dessus son épaule. La foule de locataires prenait des photos du carnage, en dépit des protestations de son collègue posté à l'entrée. Cette foule pathétique et vorace avait oublié sa présence et ne lui accordait aucune attention.


Ce livre ne manquerait à personne et ne présentait pas d’intérêt pour l’enquête. Il ne put s'empêcher de sourire en imaginant la surprise de son fils, son petit regard étonné, avec, pour une fois une lueur de plaisir.
Il le glissa dans sa veste.


Un frisson le parcourut sans qu'il en comprit la raison. Peut-être était-ce du au hurlement qu'il crut entendre, étouffé par les cloisons et le bruit de la rue.


Il n'en fut pas sûr.

Par Lisa Blanc

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