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« Le jour où » par Lisa Blanc

Par Rachel Scharly | Publié le 15/05/2019 à 08:00 | Mis à jour le 15/05/2019 à 08:00
Photo : Lisa Blanc
#WomenInCulture

Dans le cadre du mouvement #WomenInCulture, nous proposons à nos lecteurs  de découvrir une auteure peu connue (pour l’instant) du grand public. « Le jour où » est une nouvelle écrite par Lisa Blanc.

 

C’est en ouvrant ce livre que tout commença.
Cette femme solitaire, discrète et assez léthargique se fatiguait vite. Ses rapports avec les autres lui demandaient beaucoup d’efforts. Elle ne sortait presque pas de son appartement, et pouvait rester des heures debout devant sa fenêtre, perdue dans la contemplation de la rue. Un engourdissement délicieux la gagnait alors, et le temps ne pesait plus.


Son existence morne lui convenait, car rien en elle ne nécessitait une attention prolongée. Pour le reste du monde, comme pour elle, c’était une vie de bien peu d’intérêt. Peut-être avait-elle eu, dans l’enfance, des attentes et des espoirs, mais depuis très longtemps, elle n’attendait ni n’espérait plus rien, se laissant porter vers la mort sans lutter. Son visage ne retenait pas l’attention. Il ne s’imprimait pas dans la mémoire des gens. Ils n’auraient su dire ce qu’elle pensait lorsqu’il arrivait que leur regard croisât le sien. Ce dernier, trouble et terne glissait sans s’attarder. Une femme oubliée, à peine un souffle sur la nuque.


La sonnette de l’entrée lui fit l’effet d’une gifle. Elle regarda sa porte avec hésitation et inquiétude. Le silence était revenu. Lorsqu’elle ouvrit, il n’y avait personne; juste un livre posé sur son paillasson. La femme le ramassa, plus angoissée à l’idée que quelqu’un surgisse que par l’objet lui-même. Sa présence insolite n’éveilla pas sa curiosité. Elle n’en avait jamais fait preuve, car c’était là une dépense d’énergie qu’elle ne pouvait pas se permettre. Elle le fit tourner doucement entre ses doigts, ne pouvant se résoudre à quitter son palier. Personne ne vint. Finalement, elle se dirigea à pas lents vers son canapé, et observa le livre.


Rien n’était inscrit sur la couverture en cuir rouge. Il n’y avait aucun titre et aucun nom d’auteur. L’ouvrage semblait ancien, à en juger par ses feuilles jaunies et gondolées. Elle l’ouvrit et lut les deux premières pages. Il s’agissait d’un roman centré sur un seul personnage, le narrateur, racontant son périple en pleine nature. Un trappeur vivant à la manière des premiers hommes. Elle se souvint de Jack London, de Jim Harrison, des étendues vierges où l’homme doit lutter et justifier son existence pour ne pas mourir.


Elle, dont la vie n’avait pas de justification, trouvait facile et confortable de lire des histoires si éloignées de la sienne. Le fait que le héros et le narrateur ne furent qu’une seule et même personne lui plut également. Il énonçait, sans aucune élégance, les multiples tâches qu’il devait accomplir au quotidien. La prose manquait de finesse, et la lectrice, si peu persévérante, faillit abandonner. Mais l’auteur avait trouvé un moyen pour retenir l’attention et parer à son absence de style. Il s’adressait au lecteur, à cette femme quelconque. Il l’interpellait et l’invitait au partage de son excursion avec une familiarité inédite. Elle en éprouva tout d’abord de l’embarras puis fut attirée par cette proximité, où elle n’était pas tenue d’interagir, et continua sa lecture.


Se comporter en animal social demandait à la jeune femme une endurance dont elle était dépourvue. De ce fait, elle avait pour habitude de parler le moins possible, usant de hochements de tête et de courts mots quand la situation requérait une réaction de sa part. Jamais personne ne lui avait accordé le moindre égard. Pour la première fois un livre lui procurait un sentiment d’appartenance, dénué de contraintes. Cette aventure devenait la sienne, et elle en ressentit un sentiment proche du plaisir.


Elle était la confidente, l’amie, de ce personnage rustre, dont elle aurait évité la compagnie dans d’autres circonstances. Quelqu’un l’avait choisie. Quelqu’un lui soumettait en toute confiance ses humeurs, ses plaisanteries douteuses, son indélicatesse, faisant de la lectrice une complice, un témoin. L’histoire n’avait aucune importance, et il n’y avait pas réellement d’intrigue, mais peu importait. Un tableau se dessinait sous ses yeux et absorbait toute la lumière. Elle sentait les parfums primaires de la forêt, entendait les bruissements, les crissements, les piaillements; le froid et le vent lui piquaient la peau et rougissaient son nez. La nature venait l’envelopper toute entière pour lui offrir une place centrale.
La femme se sentit vivante et légitime dans ce lieu qui n’attendait rien de sa part, singulièrement rassurée par l’homme aux manières brutales. Elle le voyait clairement, avec sa peau burinée, et ses yeux luisants enfoncés dans mille petites ridules. Elle imaginait sa grande carcasse disgracieuse se déplaçant sans effort dans cet espace, et eu la certitude de l’avoir toujours connu.


Quand elle leva enfin les yeux de ces pages, une heure s’était écoulée.. Son corps tout entier la faisait souffrir. L’appartement lui parut hostile et étouffant. La femme se leva pour ouvrir la fenêtre. Prise de vertige, elle se pencha si violemment que ses côtes lui firent mal, et inspira profondément.
Les jours qui suivirent, la lecture monopolisa tout son temps. Lorsqu’elle se rendait à son travail , son comportement empirait. Elle ne parlait plus et fuyait tout contact avec ses collègues.


Plus la lecture avançait, et plus la femme se renforçait, et se gonflait d’oxygène. Cette vitalité nouvelle lui procura une satisfaction qui se mua en fierté, puis en mépris, pour cette vie qu’elle ne voulait plus et ces gens qu’elle devait côtoyer. Son assurance ne se remarqua pas vraiment. Son entourage évoluant à plus vive allure ne nota pas le regard moins fuyant, ni la démarche plus souple. Il allait et venait suivant indéfiniment le même rythme et la même logique, créant des ondes qu’elle recevait dorénavant comme une agression.
La femme mesura pour la première fois l’urgence de défendre sa vie. Elle venait de naître, et, au fil des pages, son appétit grandissait, ses pulsions s’affirmaient.
Elle avait besoin de faire corps avec la nature, besoin que celle-ci la protège et lui donne la chaleur d’une mère.

La jeune femme tissait des liens de plus en plus étroits avec le trappeur, et partageait son aversion de la foule et son goût pour la solitude. Réalisant combien ses années d’invisibilité avaient été une lente et sournoise torture, elle voulait être vue et entendue, et lui répondait parfois, en chuchotant de sa voix malhabile.


Sa réalité, jusqu’alors niée, bascula. Elle dévorait le livre, les narines dilatées, le pouls hors de contrôle. Son appartement devint une sorte de tanière. Elle ne dormait plus, et restait sur le canapé, autour duquel s’entassaient des restes de repas et du linge sale. La femme devenait une version sauvage d’elle-même, éliminant les rares codes de la citoyenne civilisée qui la reliait à cette vie.
Les gens, néanmoins, s’ils ne l’ignoraient plus, ressentaient une gêne grandissante en sa présence. Le voile trouble de ses yeux avait disparu. Elle était capable de fixer ses interlocuteurs sans ciller pendant de longues minutes, avec une telle insistance que tous finissaient par détourner le regard.
Le livre lui dictait sa conduite et aiguisait ses sens face à la menace extérieure. Cette menace, la femme le comprit, ne venait pas de la forêt, ne guettait pas tapie à l’ombre de cette magistrale nature. La menace venait de l’homme. Elle découvrit la méfiance et la peur, mais aussi paradoxalement, un bonheur qu’elle n’avait jamais connu ni espéré.


Son identité avait changé également. Le narrateur ne la considérait pas comme un être humain, mais comme un animal que l’on craint et respecte. Elle accepta sa métamorphose et coupa définitivement tout rapport avec son ancienne existence. Elle ne retourna plus travailler et s’enferma chez elle. Comme les factures ne furent plus réglées, il n’y eu bientôt ni électricité, ni d’eau, ni téléphone. Ses placards et son réfrigirateur se vidèrent aussi très rapidement.
Une fois la nuit tombée, alors que la ville s’endormait enfin,et que plus rien ne bougeait dehors, elle partait en quête de nourriture. Son agilité nouvelle faisait d’elle une ombre fugace et évitait qu’elle ne croisa les rares passants encore dans les rues. C’était préférable, car son apparence et son attitude n’avaient plus beaucoup de parenté avec une femme.


Ses longs cheveux lui descendaient jusqu’aux cuisses et dissimulaient une partie de son visage crasseux. Elle se déplaçait telle une louve, s’arrêtant tous les dix pas pour humer l’air, à la fois craintive et menaçante.
Lorsqu’elle regagnait son appartement au petit jour, elle se couchait en boule, devant son livre, et ne bougeait plus. Seuls ses yeux vifs suivaient les pages avec avidité. Le trappeur lui faisait sentir son pouvoir et lui apprenait à redouter l’homme. La forêt était le seul endroit où sa liberté ne risquait rien. Aucune chose au monde n’avait dorénavant plus de valeur que sa liberté.

« Le jour où »

Par Lisa Blanc

Première partie

Passionnée de littérature et d’écriture depuis l’enfance. J’écris des nouvelles qui se situent généralement dans un univers sombre, et fantastique.J’aime participer à des concours dès que l’occasion se présente, en parallèle à mon métier de libraire. Je propose également mes services de biographe des familles, à ceux qui souhaitent que je mette des instants de leur vie par écrit.

Rachel Scharly

Rachel Scharly

Expatriée à New York depuis 2012, Rachel Scharly est la Rédactrice en chef de l’édition New York du Petit Journal
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