Quelques jours avant Noël, Le Petit Journal s’est entretenu avec Michel Miraillet, ambassadeur de France au Canada. Sans s’immiscer dans le débat politique québécois, il livre un diagnostic lucide sur l’évolution des politiques migratoires, la fin du PEQ et leurs effets sur les Français établis au Québec.


« C’est un peu la fin de cet âge d’or de l’accueil des Français qui voulaient immigrer ou rester au Canada. »
Dans un entretien accordé mi décembre, Michel Miraillet dresse un constat clair : le Québec et le Canada ont tourné la page d’une période d’accueil favorable aux Français et, plus largement, aux francophones. Il parle explicitement de la fin d’un “âge d’or”, perceptible selon lui depuis plusieurs années, mais brutalement accélérée récemment.
Ce durcissement ne concerne pas un seul dispositif. Il touche l’ensemble de la chaîne migratoire : visas étudiants, permis de travail, accès à la résidence permanente. L’ambassadeur insiste sur la multiplication des délais, des refus et des situations sans explication, qui fragilisent des projets de vie pourtant construits dans le respect des règles en vigueur au moment de l’installation.
Le PEQ, symptôme d’un basculement
Sans commenter techniquement la réforme québécoise, l’ambassadeur replace clairement la fin du Programme de l’expérience québécoise (PEQ) dans un mouvement plus large de fermeture. Il évoque des Français ayant “tout vendu” pour s’installer au Québec et qui, après deux ou trois ans, se voient aujourd’hui priés de quitter le pays.
« On voit arriver des Français qui avaient décidé de tout vendre pour s’installer au Québec et qui, au bout de deux ans, se voient priés de quitter le pays. »
Pour lui, ces situations sont « très difficiles à expliquer ». Elles illustrent un changement de cap qui dépasse le seul PEQ et remet en cause la lisibilité des parcours d’installation. La suppression du programme, sans transition ni droits acquis, apparaît ainsi comme un révélateur : celui d’un système devenu imprévisible pour celles et ceux qui avaient bâti leur projet sur la stabilité des règles annoncées.
Une administration perçue comme opaque
L’ambassadeur décrit une relation de plus en plus complexe avec les administrations de l’immigration. Il parle d’une machine difficile à joindre par les usagers, répondant parfois tardivement, ou sans motivation détaillée des décisions. Dans certains cas, des familles entières se retrouvent sommées de partir, sans qu’une justification claire ne puisse être obtenue.
Ce constat n’est pas formulé comme une accusation politique, mais comme une observation de terrain. Il souligne la détresse des personnes concernées et l’incompréhension qui en résulte, tant pour les intéressés que pour les autorités consulaires chargées de les accompagner.
Face à la diplomatie, la souveraineté prévaut
L’un des passages les plus marquants de l’entretien concerne les limites de l’action diplomatique. L’ambassadeur le reconnaît sans détour : la France ne dispose d’aucun levier juridique pour contester les décisions prises par les autorités canadiennes ou québécoises en matière d’immigration.
Ni Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC), ni les autorités provinciales ne sont tenues de répondre aux demandes d’explication formulées par l’ambassade. La souveraineté de l’État d’accueil prévaut. Dans ce contexte, l’action consulaire se limite à des interventions ponctuelles et à un accompagnement humain, sans garantie de résultat.
Un message dissuasif aux futurs candidats
Rarement formulé de manière aussi directe par un représentant officiel, le message adressé aux futurs candidats à l’immigration est sans ambiguïté. Selon l’ambassadeur, il n’est aujourd’hui plus raisonnable de venir étudier au Québec en pensant pouvoir s’y établir durablement.
« Aujourd’hui, il est hors de question pour un étudiant de considérer qu’il va pouvoir rester. Je pense que cette période est finie. »
Il estime que cette période est désormais close, sans pouvoir dire si elle rouvrira un jour. Cette prise de position, prudente dans la forme mais ferme sur le fond, constitue un signal fort pour les étudiants, les travailleurs et les familles qui envisagent un projet d’installation fondé sur une perspective de résidence permanente.
Une image du Québec fragilisée à l’international
Au-delà des situations individuelles, l’ambassadeur s’inquiète de la cohérence du discours québécois. Il rappelle le rôle historique du Québec comme pilier de la francophonie, défenseur de la langue française et promoteur d’un modèle d’intégration francophone en Amérique du Nord.
Or, les décisions actuelles entrent en tension avec cette tradition. Il évoque même l’existence d’une “rumeur publique” sur une présence jugée excessive de Français dans certains quartiers de Montréal, signe d’un climat plus polarisé et moins accueillant. Sans dramatiser, il observe une fragilisation de l’image du Québec comme terre d’accueil francophone stable et prévisible.
Ce que le Québec dit désormais au monde
Par son ton mesuré et son diagnostic lucide, l’entretien de l’ambassadeur de France confère une portée internationale à la crise du PEQ. Il ne s’agit plus seulement d’une réforme administrative provinciale, mais d’un tournant perçu de l’extérieur, par un partenaire historique du Québec.
Alors que le gouvernement québécois s’apprête à tourner une page politique majeure, une question demeure : le Québec souhaite-t-il assumer durablement cette rupture, ou cherchera-t-il à restaurer la confiance des parcours qu’il avait lui-même encouragés ?
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