MATHEMATIQUES – Mikhail Gromov, un homme très symplectique
Mardi, le chercheur franco-russe Mikhail Gromov a reçu à Oslo le prix Abel pour ses apports révolutionnaires à la géométrie. Lors de la réception donnée en son honneur à l'ambassade de France, il nous a parlé de son travail. Entre science et poésie…
Mikhail Gromov a obtenu en 1992 la nationalité française. Il est le troisième mathématicien français à recevoir le Prix Abel - photo : T.G. SoKT
Mikhail Gromov est chercheur en mathématiques. Une profession presque virtuelle pour certains tant elle semble a priori éloignée de notre quotidien. Erreur ! Dans nos sociétés industrialisées, les mathématiques ont de multiples applications et Mikhail Gromov fait partie de ces rares génies capables, par l'intensité et la lucidité de leur raisonnement, d'ouvrir des portes et des domaines que personne ne soupçonnait auparavant.
C'est en effet un révolutionnaire des sciences qui a reçu mardi à Oslo le Prix Abel des mains du roi Harald. Lors de la réception donnée en son honneur à l'ambassade de France, ce maître de la géométrie nous a parlé de ce processus fascinant qui mène de la recherche à la découverte : « Lorsque vous commencez, vous choisissez une direction et ensuite vous suivez le chemin. Vous ne pensez pas à l'endroit où vous allez car de toute façon vous l'ignorez. Le processus guide la marche. »
A une époque où le court terme semble diriger le monde, la démarche du chercheur apparaîtrait presque comme un havre salutaire : « Si vous suivez seulement des objectifs immédiats vous perdez une part importante du potentiel de découverte. Vous ne pouvez pas juger de ce que vous faites. Personne ne le peut. Il se passe parfois des dizaines d'années entre une découverte et ses applications. Prenez l'exemple de l'électricité, au début ce n'était qu'un jeu. Bien sûr vous espérez que ce que vous faites sera applicable. Mais c'est seulement un espoir. Je pense que la plupart des inventeurs n'ont qu'une très vague idée de la façon dont sera utilisée leur découverte. Ils suivent avant tout leur instinct et non des objectifs. »
La façon dont les formes se déforment
Né en 1943 à Boksitogorosk en Union soviétique, Mikhail Gromov a émigré aux Etats-Unis en 1974. Depuis 1982, il travaille au sein de l'Institut de Hautes Etudes Scientifiques. Jean-Pierre Bourguignon, directeur de ce centre de recherches installé en banlieue parisienne, souligne l'importance des travaux du chercheur qui a notamment totalement transformé la géométrie symplectique : « Ce qui est sidérant, c'est qu'il a découvert, grâce surtout à une vision assez radicalement différente de ses prédécesseurs des pans des mathématiques dont on n'avait pas la moindre idée auparavant ». Un des sujets auxquels Mikhail Gromov s'est fortement intéressé est l'étude de la façon dont les formes se déforment et quelles sont les formes limites de certaines familles de formes. « Il a montré que pour traiter ces questions, il était très important de ne pas s'intéresser seulement aux formes les plus lisses. Il fallait vraiment donner leur place à des formes qui a priori sont extrêmement irrégulières, tellement irrégulières que personne ne les regardait ». Une application de tels travaux est par exemple la reconnaissance à partir de la photo aérienne d'une ville des éléments qui y figurent, des réverbères aux voitures en passant par les individus. Monsieur Bourguignon nous parle des différentes contributions du chercheur. Après la distance de Gromov-Hausdorff, il évoque les invariants de Gromov-Witten dressant aux yeux du béotien une constellation scientifique à des années-lumières de son entendement mais dont la vision fascine. L'on se rappelle alors les mots prononcés par Mikhail Gromov quelques instants plus tôt et qui conféraient à son travail une certaine poésie ou magie : « Comment se fait-il que vous suivez quelque chose d'apparemment inutile et qui à l'arrivée se révèle très utile ? C'est un miracle. Ça n'a pas de logique. Cela arrive tout simplement. » Thierry GUENIN (www.lepetitjournal.com Oslo) vendredi 22 mai 2009 – Actualités Norvège