L’Espagne n’a jamais autant travaillé ni autant compté sur les travailleurs venus d’ailleurs. En dix ans, le pays a gagné près de 4,5 millions d’emplois et environ quatre sur dix correspondent à la hausse du nombre de travailleurs de nationalité étrangère. Dans l’hôtellerie, l’agriculture ou la construction, leur poids est devenu considérable. Une réussite économique ? En partie. Mais les records d’emploi posent aussi une question moins confortable : l’Espagne attire-t-elle les bras dont elle a besoin ou entretient-elle un modèle de croissance toujours très gourmand en main-d’œuvre ?


3,55 millions. Jamais l’Espagne n’avait compté autant de travailleurs étrangers affiliés à la Sécurité sociale. En août 2026, ils représentent 15,9 % des cotisants, soit pratiquement un sur six.
Pour mesurer le chemin parcouru, remontons dix ans. Au deuxième trimestre 2016, l’Espagne sortait encore de la grande crise financière : 18,301 millions de personnes avaient un emploi et 4,575 millions étaient au chômage. En 2026, elles sont 22,779 millions à travailler et le chômage est passé sous les 10 %.
Soit 4,478 millions d’emplois supplémentaires en une décennie. Dans le même temps, le nombre de travailleurs de nationalité étrangère a augmenté d’environ 1,77 million. Autrement dit, près de quatre emplois supplémentaires sur dix depuis 2016 correspondent à la hausse du nombre de travailleurs étrangers.
Le chômage baisse en Espagne, mais pas pour tous
Quatre emplois sur dix : ce que le chiffre dit vraiment
Attention à ce que raconte ce chiffre, et à ce qu’il ne dit pas. Il ne signifie ni que « les étrangers ont créé 40 % des emplois », ni que ces postes n’existeraient pas sans immigration. Nous comparons deux photographies du marché du travail, prises aux deuxièmes trimestres 2016 et 2026. Impossible d’en tirer un scénario alternatif : sans immigration, les entreprises auraient pu augmenter les salaires, automatiser davantage, réduire leur activité ou recruter autrement.
L’ordre de grandeur, lui, demeure. Et une seconde source le confirme presque exactement : les registres de la Sécurité sociale comptent 3,552 millions d’affiliés étrangers en août 2026, soit 15,9 % du total.
Deux statistiques différentes convergent donc vers le même constat : les travailleurs étrangers ont pris une place considérable dans l’expansion de l’emploi espagnol.
Étrangers, immigrés : attention aux mots
Encore faut-il savoir de qui l’on parle. Les statistiques par nationalité ne mesurent pas exactement l’immigration : un Colombien devenu espagnol sort de la catégorie « étrangers », même s’il est né à Bogotá et arrivé en Espagne à l’âge adulte.
Et l’écart est considérable. Au 1er juillet 2026, l’Espagne compte 7,44 millions de ressortissants étrangers, mais 10,29 millions d’habitants nés à l’étranger. Près de trois millions de personnes séparent les deux catégories, notamment en raison des naturalisations.
Notre chiffre des quatre emplois sur dix ne mesure donc pas « l’emploi immigré », mais la part de la hausse totale de l’emploi correspondant à l’augmentation du nombre de travailleurs ayant encore une nationalité étrangère. Il peut, à ce titre, sous-estimer le poids des personnes nées à l’étranger sur le marché du travail.
Hôtellerie, agriculture, bâtiment : jusqu’à un travailleur sur trois est étranger
La moyenne nationale masque surtout des écarts vertigineux. En juillet 2026, les étrangers représentent 15,6 % des affiliés, mais 32,9 % dans l’hôtellerie-restauration, 28 % dans l’agriculture, 26,6 % dans la construction, 19,5 % dans les activités administratives et 18,4 % dans les transports. Chez les employés de maison, la proportion atteint même 46,7 %.
Tourisme, champs, chantiers, transports, services domestiques : dans plusieurs rouages essentiels de l’économie espagnole, un travailleur sur quatre, parfois un sur trois, est désormais étranger.
Ce sont aussi souvent des secteurs difficiles à pourvoir ou relativement peu rémunérés. L’hôtellerie-restauration affiche ainsi le salaire annuel moyen le plus faible : 17.653 euros en 2024, contre 29.540 euros pour l’ensemble des salariés.
Cela ne démontre évidemment pas que l’immigration tire les salaires vers le bas : établir une telle causalité demanderait une analyse autrement plus poussée. Mais une question demeure : l’Espagne dépend-elle autant des travailleurs étrangers parce qu’elle crée beaucoup d’emplois, ou parce qu’une partie de ces emplois attire difficilement les travailleurs espagnols ?
Une main-d’œuvre plus jeune dans une Espagne qui vieillit
La démographie apporte une partie de la réponse. Au deuxième trimestre 2026, 69,63 % des étrangers en âge de travailler sont actifs, contre 57,50 % des Espagnols. Un écart que l’INE explique principalement par la structure par âge des deux populations.
Les immigrés sont davantage concentrés aux âges où l’on travaille, tandis que la population espagnole vieillit. L’Espagne ne reçoit donc pas seulement des habitants : elle reçoit, de manière disproportionnée, des actifs.
Dans un pays où les décès dépassent les naissances et où la croissance démographique repose désormais sur les migrations internationales, l’apport est devenu central. Au deuxième trimestre 2026, la population augmente grâce aux personnes nées à l’étranger, tandis que le nombre de résidents nés en Espagne recule.
Mais davantage de travailleurs ne signifie pas nécessairement davantage de richesse par travailleur. Et c’est là que le miracle espagnol devient plus compliqué.
Plus de travailleurs, mais pas vraiment plus de productivité
C’est ici que le miracle espagnol devient moins confortable. Au deuxième trimestre 2026, le PIB progresse de 2,7 % sur un an, tandis que les heures travaillées augmentent de 2,8 %. Résultat : la productivité par heure recule légèrement, de 0,1 %, et celle par emploi équivalent temps plein ne gagne que 0,4 %.
Une partie de la croissance vient donc d’une mécanique très classique : plus de personnes au travail, davantage d’heures effectuées.
Pour un pays qui affichait encore 20 % de chômage il y a dix ans, ce n’est pas mince. Mais cela suffit mal à prouver un changement de modèle. L’Espagne crée des emplois à grande vitesse ; elle progresse beaucoup moins lorsqu’il s’agit de produire davantage de richesse par heure travaillée.
Or les travailleurs étrangers sont particulièrement présents dans plusieurs secteurs intensifs en main-d’œuvre : hôtellerie, agriculture, construction, services. D’où une question moins confortable : l’immigration accompagne-t-elle la modernisation de l’économie espagnole ou permet-elle aussi de prolonger certains de ses vieux modèles ?
L’étranger précaire ? Une image qui vieillit. En juillet 2026, 86,4 % des salariés étrangers affiliés avaient un contrat à durée indéterminée. Leur taux de contrats temporaires est tombé à 13,6 %, presque au niveau des nationaux, à 13,4 %. Ils ne sont pas non plus uniquement salariés. Plus de 531.000 étrangers sont désormais indépendants, soit 9,2 % de plus en un an. Et leur présence gagne des métiers plus qualifiés : dans les télécommunications et la programmation informatique, plus d’un indépendant sur trois est étranger. L’image d’une immigration cantonnée aux cuisines, aux champs et aux chantiers a donc vieilli. Sans disparaître complètement.
Sept emplois sur dix ? Le trompe-l’œil de la régularisation
Les chiffres les plus récents comportent enfin un sérieux astérisque. Entre août 2025 et août 2026, l’Espagne a gagné 679.023 affiliés à la Sécurité sociale, dont 482.490 étrangers. Une simple division donnerait un chiffre spectaculaire : 71 % de la hausse annuelle de l’affiliation serait étrangère.
Mais ce calcul est trompeur. Fin août, près de 340.000 étrangers affiliés provenaient du processus extraordinaire de régularisation. Tous ne correspondent donc pas forcément à des travailleurs nouvellement apparus dans l’économie : certains travaillaient vraisemblablement déjà, mais hors des mêmes circuits administratifs.
La régularisation peut ainsi faire bondir l’emploi déclaré, les cotisations et les droits sociaux sans créer mécaniquement autant de postes nouveaux.
L’EPA donne d’ailleurs une image moins spectaculaire : au deuxième trimestre 2026, l’Espagne a gagné 486.000 emplois en trois mois, dont 246.000 parmi les Espagnols — doubles nationaux compris — et 240.000 parmi les étrangers. Presque exactement moitié-moitié. Le fameux « sept nouveaux emplois sur dix sont étrangers » doit donc être manié avec de très grosses pincettes.
L’Espagne peut-elle vraiment se passer des travailleurs étrangers ?
Personne ne peut sérieusement dire à quoi ressemblerait l’économie espagnole s’ils n’étaient pas venus. Une économie s’adapte : les salaires évoluent, les entreprises automatisent, recrutent autrement, réduisent leur activité ou investissent dans de nouveaux secteurs.
Mais les chiffres autorisent un constat : l’Espagne de 2026 serait difficilement imaginable sans eux. Non que chaque poste occupé par un étranger aurait été refusé par un Espagnol, ni que l’immigration soit une solution miracle au vieillissement, aux retraites ou aux pénuries de main-d’œuvre. Mais en dix ans, la progression du nombre de travailleurs étrangers représente près de 40 % de l’augmentation totale de l’emploi. Ils constituent désormais près d’un travailleur sur six et, dans certains secteurs essentiels, un sur quatre, un sur trois, voire davantage.
La vraie question est donc ailleurs : que fait l’Espagne de cet apport ? Attirer des actifs soutient la croissance, élargit la base des cotisants et compense en partie le vieillissement de la population. Mais cette abondance de main-d’œuvre peut aussi permettre à des secteurs peu productifs de continuer à croître sans profondément changer de modèle. Les deux phénomènes peuvent coexister.
C’est tout le paradoxe. L’immigration est devenue l’un des moteurs du dynamisme de l’emploi espagnol. Mais créer toujours plus d’emplois ne dit pas combien de richesse chacun produit, combien il gagne ni si l’économie devient réellement plus performante. En dix ans, l’Espagne a trouvé des millions de bras supplémentaires. Son prochain défi est de transformer davantage ces bras en productivité et en richesse par habitant.
Méthodologie. Lepetitjournal.com a comparé principalement les deuxièmes trimestres 2016 et 2026 de l’Enquête de population active (EPA) de l’INE. Le nombre de personnes en emploi est passé de 18,301 à 22,779 millions, soit 4,478 millions supplémentaires. Dans le même temps, celui des travailleurs de nationalité étrangère a augmenté d’environ 1,77 million, soit près de 40 % de cette progression.
Ce chiffre ne représente pas la « part des emplois créés par les immigrés ». Il compare deux stocks de personnes en emploi selon leur nationalité et ne permet pas de déterminer ce qui se serait produit sans immigration.
Nationalité et lieu de naissance ne se confondent pas non plus, notamment en raison des naturalisations : au 1er juillet 2026, l’Espagne comptait 10,29 millions de personnes nées à l’étranger, contre 7,44 millions de ressortissants étrangers.
Enfin, les données de la Sécurité sociale servent ici de source complémentaire et ne sont pas directement interchangeables avec l’EPA : les premières reposent sur les affiliations administratives, la seconde sur une enquête auprès des ménages. Les chiffres d’affiliation étrangère de 2026 doivent en outre être lus à la lumière de la régularisation extraordinaire, qui a fait entrer dans les registres une partie de travailleurs vraisemblablement déjà présents dans l’économie.
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